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Le diable est dans les détails
N° 298 - avril 2011
La paie au mérite sur le modèle américain ? Non, merci !
L’éducation mérite mieux qu’un miroir aux alouettes
Monique Pauzé*
J’ai enseigné pendant 20 années au primaire en Montérégie. Au fil des ans, j’ai eu de bons groupes et d’autres moins bons, ce qui se reflétait dans leurs notes de fin d’année, même si j’y mettais la même ardeur, la même conviction, le même professionnalisme.

Il y a l’effet du hasard, bien entendu. Mais mon expérience m’a aussi permis d’identifier des causes plus profondes, aux effets variables selon les années : des parents moins disponibles pour appuyer leur progéniture, des familles vivant des conditions socio-économiques difficiles (chômage, endettement), des enfants subissant les conséquences de mariages brisés.

Mes collègues peuvent témoigner avoir vécu la même expérience. À cela s’ajoute, particulièrement au secondaire, un phénomène en nette expansion : le départ des meilleurs élèves vers les institutions privées, et, par voie de conséquence, une augmentation proportionnelle dans nos classes d’élèves en difficulté.

Cette situation est bien documentée et les remèdes sont connus. Nous demandons, entre autres, un maximum de 10 % d’élèves en difficulté par classe – les fameux EHDAA – et une remise en question d’un système scolaire à deux vitesses, fruit de généreuses subventions publiques aux écoles privées.

Des maternelles pour les enfants de quatre ans, un ajout d’intervenants pour mieux identifier les problèmes d’apprentissage et les corriger, et des ressources pour une intervention auprès des familles de ces enfants permettraient d’améliorer la performance des élèves.

Cette approche est connue. Elle a fait ses preuves dans de nombreux pays où elle s’est traduite par de meilleurs résultats scolaires.

Aussi, c’est avec stupéfaction que j’ai pris connaissance des propositions de la Coalition pour l’avenir du Québec du tandem François Legault et Charles Sirois qu’on peut résumer en deux points : augmentation du salaire des enseignants en échange de leur évaluation sur la base des résultats de leurs élèves et la décentralisation du réseau scolaire avec l’octroi de plus de pouvoirs aux écoles, au détriment des commissions scolaires.

Nous applaudissons, bien sûr, l’idée de mieux rémunérer les enseignantes et les enseignants pour attirer et retenir les meilleurs éléments. C’était d’ailleurs une de nos revendications lors des dernières négociations. Mais on fait fausse route en jumelant cette proposition au type d’évaluation proposée. Car ce modèle, aussi, est bien connu et documenté. C’est le modèle en vigueur aux États-Unis.

Dans un livre paru récemment, The Death and the Life of the Great American School System (Basis Books, 2010), Mme Diane Ravitch, démontre noir sur blanc le cul-de-sac de cette orientation. Mme Ravitch n’est pas une obscure chercheure. Elle a été sous-ministre de l’Éducation, chargée de l’implantation du programme No Child Left Behind, sous la présidence de George W. Bush. Après des années d’expérimentation et après avoir compilé toutes les études pertinentes, elle en a tiré la conclusion que le programme était un échec monumental.

Rappelons les caractéristiques de ce programme. Rendre conditionnelles les subventions du gouvernement fédéral américain aux écoles à la mise en place d’un système d’évaluation des enseignantes et des enseignants sur la base des résultats de leurs élèves, avec comme conséquence le licenciement du personnel enseignant jugé incompétent, et la fermeture des écoles non-performantes.

Dans son livre, Mme Ravitch montre la dérive inhérente à ce système : un enseignement qui se concentre sur les deux seules matières évaluées – la lecture et les mathématiques – au détriment des autres matières, et une approche « pédagogique » qui se résume à l’obtention de bons résultats aux tests d’évaluation multi-choix.

Mme Ravitch a souligné l’importance des facteurs socio-économiques, de la présence ou non des parents, des difficultés rencontrées par les élèves dont l’anglais n’est pas la langue maternelle, de la culture populaire américaine débilitante, dans les succès ou les insuccès des élèves. Elle soutient, sur la foi de plusieurs études, que le rôle des profs n’explique que de 10 % à 20 % des résultats des élèves.

Le programme No Child Left Behind a aussi ouvert la porte à la création d’« écoles à charte » – des écoles privées subventionnées à même des fonds publics – qui pratiquent la sélection des élèves. Les « écoles à charte » ont permis de contourner la Constitution américaine qui interdit les subventions publiques aux écoles privées. Le constat de Mme Ravitch est sévère : « plus il y aura d’écoles à charte, plus le dilemme d’éduquer TOUS les élèves se posera ».

François Legault et Charles Sirois proposent, sous prétexte d’efficacité, une importante décentralisation des pouvoirs au profit des écoles, réduisant à la portion congrue le rôle des commissions scolaires.

Nous pouvons déjà prédire le résultat d’une telle démarche : une centralisation des politiques à Québec, si on veut maintenir un minimum de cohésion dans le système scolaire, et un surcroît de responsabilités administratives au niveau des écoles, ce qui les poussera inexorablement à avoir recours au privé pour la gestion des établissements.

Ce modèle est déjà en vigueur aux États-Unis où on assiste à la mainmise toujours plus grande d’entreprises privées de gestion sur l’administration des écoles. Rien ne les empêchera de venir offrir leurs services au Québec.

Malgré tous leurs défauts, nos commissions scolaires permettent une administration de nos écoles qui tient compte de la spécificité socio-économique et ethnoculturelle des différentes régions du Québec. Car les défis sont fort différents qu’on soit à Montréal, en Montérégie, au Saguenay ou en Gaspésie.

De plus, les commissions scolaires constituent souvent un contrepoids utile et apprécié face au ministère de l’Éducation. Si les Legault et Sirois veulent absolument éliminer un niveau administratif dans notre système d’éducation, nous les invitons à regarder du côté du réseau des écoles privées. Ils feraient alors œuvre utile.

Le plus inquiétant est que l’approche Legault-Sirois est déjà en voie d’implantation. Avec la loi 88, qui a modifié la Loi de l’instruction publique, le gouvernement Charest oblige les commissions scolaires à signer avec le ministère des « conventions de partenariat » qui fixent des objectifs précis de réussite. L’instau­ration du bulletin unique permettra de comparer les résultats des élèves de différentes classes à l’intérieur d’une école, d’une commission scolaire, et à l’échelle du Québec.

La table est donc mise pour évaluer, sur cette base, les enseignantes et les enseignants et licencier celles et ceux qui seront jugés « incompétents » et fermer les écoles non-performantes, comme le proposait François Legault à l’émission de Christiane Charrette en se référant à l’expérience américaine.

De meilleurs salaires, pour les profs ? D’accord. Nous devons attirer et retenir les meilleurs candidats. La paie au mérite, sur le modèle américain ? Non merci ! Notre système d’éducation mérite mieux que ce miroir aux alouettes.

* L’auteure est présidente du Syndicat de l’enseignement de Champlain

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