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N° 196 - février 2001

Les majuscules de Vadeboncœur
Michel Lapierre

Livre



Pierre Vadeboncœur a toujours été extrêmement doué pour les grandes proclamations. Dans La Ligne du risque (1963), il reconnaissait en Borduas le père de la modernité québécoise, avec une solennité qui nous laissait tous pantois. Son petit livre La dernière heure et la première (1970), traité de l’indépendance politique, n’était rien de moins que l’apocalypse du Québec. Aujourd’hui, dans L’Humanité improvisée, l’essayiste octogénaire nous livre, à l’improviste, le plus parfait des paradoxes 0 une réfutation postmoderne du postmodernisme.

Pour réussir ce tour de force, Vadeboncœur retrouve, dans l’esthétique, cette pensée en majuscules qui permet de rejeter toute pensée en minuscules. « La poésie, écrit-il, parle de ce qui est absent, ou plutôt de ce qui est Absent. À ce niveau-là de l’absence, il s’agit d’une Présence. » Quoi de plus postmoderne que cette évasion raisonnable hors des frontières du raisonnement ! On ne le sait que trop bien 0 les composantes de la modernité, chère à Vadeboncœur, prennent la majuscule. La Culture, l’Histoire, la Liberté, la Révolution, l’Absolu… Mais si la modernité se résume dans un petit rien typographique, pourquoi donc, comme le fait l’essayiste, décrire la postmodernité comme le règne terrifiant de l’immédiateté, de l’illusion et de la superficialité ? Le présent vulgarisé par la minuscule ne vaut-il pas le passé mythifié par la majuscule ?

L’amour des majuscules conduit Vadeboncœur à la vénération des lettrines médiévales. Il préconise un retour à Péguy, qui a tant célébré Jeanne d’Arc et la cathédrale de Chartres. La profondeur historique de ce grand écrivain serait l’antidote idéal au postmodernisme qui, par sa nature, renie l’histoire. Et, fort heureusement pour nous, Péguy a des épigones québécois, que Vadeboncœur propose à notre dévotion 0 le poète Gaston Miron et le peintre méconnu Gabriel Filion.

Tout cela est fort charmant. Ce qui l’est beaucoup moins, ce sont de petites phrases comme celles-ci, où le passéiste tente de définir la postmodernité 0 « C’est sans doute la première fois que se réalise cette chose bizarre 0 la démocratie de la pensée. Autant dire la fin de toute philosophie constituante. » Comment l’homme de gauche, qui a toujours exalté l’autorité du peuple, peut-il en arriver à une conception aussi élitiste ? L’envoûtement des majuscules l’aurait-il transformé de la tête aux pieds ? Quoi qu’il en soit, Vadeboncœur prend le postmodernisme trop au sérieux, en croyant que cette pensée est tout à fait ce qu’elle prétend être. Il y voit le pouvoir intellectuel de la masse. C’est là une interprétation postmoderne, qui n’a guère de rapport avec la réalité.

Curieusement – compte tenu de son engagement syndicaliste –, Vadeboncœur néglige, dans son essai prolixe, les deux seuls mots qui révèlent la face concrète de la postmodernité, où se cache le royaume des élus 0 néolibéralisme et mondialisation. Qu’est-ce qui mieux que ces mots, tout en minuscules, pourrait donc éclaircir la fin de l’histoire et la mort des idéologies ?

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