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Le diable est dans les détails
N° 298 - avril 2011
Les syndicats du Wisconsin, de l’Ohio, du New Jersey et de la Floride font face à un plan d’attaque concertée
Combat de la dernière chance pour la classe moyenne
Maude Messier
L’assemblée publique Solidarité Québec-Wisconsin organisée par le club politique SPQ-Libre a réuni quelque 150 leaders syndicaux, personnalités politiques et militants le 23 mars dernier à Montréal.

Mme Stephanie Bloomingdale, secrétaire-trésorière de l’AFL-CIO du Wisconsin, a livré un témoignage vibrant sur les évènements qui secouent le mouvement syndical américain depuis la mi-février. Un discours galvanisant qui n’a pas manqué de faire réagir l’assemblée.

« La solidarité n’a pas de frontière », a-t-elle déclaré d’entrée de jeu, en soulignant que les attaques anti-syndicales du gouverneur républicain Scott Walker du Wisconsin trouvent écho dans d’autres États et que cette vague n’est pas sans menacer le Canada et le Québec.

Élu en novembre dernier, Scott Walker, a prétexté l’urgence budgétaire pour justifier le dépôt d’un projet de loi controversé à la mi-février.

Ce projet de loi sabre dans les conditions de travail et les avantages sociaux des syndiqués, limite le droit à la négociation collective des syndicats du secteur public aux salaires – tout dépassement de l’indice du coût de la vie devant faire l’objet d’un référendum –, supprime la perception automatique des cotisations syndicales et oblige la tenue d’un vote syndical tous les ans pour valider la « légitimité » des accréditations.

« Alors même que les syndiqués avaient déjà accepté d’importantes compressions, compte tenu du contexte économique, souligne Mme Bloomingdale, ce projet de loi n’est rien d’autre qu’une tentative pour écraser le mouvement syndical et détruire la classe moyenne. Nous faisons face à un plan d’attaque concerté. L’Indiana, l’Ohio, le New Jersey, le Michigan et la Floride subissent des attaques similaires dont l’objectif est de s’en prendre au mouvement syndical du secteur public, via les États plutôt que par le fédéral. »

Stephanie Bloomingdale explique que le mouvement syndical avait anticipé l’attaque. « Nous avons perdu les élections de novembre et la défaite a été particulièrement marquée dans le Wisconsin. Nous avons jugé que n’avions pas le temps de chercher à convaincre 2 ou 3 républicains de voter de notre côté, et qu’il fallait plutôt s’organiser sur le terrain. »

Anticipant que la stratégie républicaine miserait sur la division entre les syndicats du secteur public et du secteur privé, une conférence de presse a été organisée, dès le dépôt du projet de loi, par les syndicats du secteur privé pour exprimer leur solidarité avec le secteur public. Cette cohésion est certainement l’un des éléments clés du succès retentissant de la mobilisation au Wisconssin.

Le gouverneur Walker avait tenté de provoquer une division au sein du secteur public en cherchant à rallier les pompiers et les policiers, mais ces derniers lui ont fait un pied de nez et se sont solidarisés avec leurs confrères et consoeurs dans les rues de Madison. Le message envoyé était on ne peut plus clair : « Une attaque contre l’un d’entre nous est une attaque contre tous ».

Sourire aux lèvres, Mme Bloomingdale souligne que Scott Walker ne s’attendait certainement pas à voir 10 000 personnes descendre dans les rues de Madison le premier jour, suivis de « 20 000 personnes le 4e jour, 100 000 le 10e et 150 000 le 31e ! »

« Le mouvement continue à croître, il y a un momentum pour l’action syndicale. Nous faisons face à une menace importante, mais c’est aussi l’occasion de relancer le mouvement syndical », indique la jeune syndicaliste tout en spécifiant que l’enjeu était aussi de faire comprendre à la population que cette législation signifiait de facto la disparition de la classe moyenne. Et la classe moyenne, ce ne sont pas que des syndiqués. Ce sont des centaines de milliers de travailleurs et de travailleuses qui forment le rempart de la démocratie américaine.

Les organisations syndicales ont été les premières surprises de la réaction extrêmement combative de leurs membres, et d’une solidarité qui s’est rapidement propagée chez les leaders religieux, les étudiants, les citoyens et… les syndicats d’autres pays, dont ceux du Canada et du Québec. « Les gens se sont dit : cela ne correspond pas à ce que nous sommes au Wisconsin, ce n’est pas la façon dont on veut vivre. »

Dès le dépôt du projet de loi, les 14 sénateurs démocrates ont compris l’ampleur des enjeux sociaux, syndicaux et… politiques. Les organisations syndicales constituent une importante base organisationnelle et financière du parti Démocrate.

« Les sénateurs ont clairement dits qu’ils ne participeraient pas à la destruction de la classe moyenne américaine et ils ont quitté l’État, pour priver le gouverneur du quorum nécessaire à l’adoption du projet de loi. » Quitter signifiait se réfugier en Illinois, pour échapper aux policiers de l’État lancés à leur poursuite pour les ramener au Capitole pour la tenue du vote.

Ceux que l’on désigne désormais comme les « Fabulous 14 » jouissent d’une popularité sans borne pour leur courage et leur engagement envers la population.

Malgré tout, le gouverneur Walker a finalement fait adopter son projet, il y a deux semaines, « de façon illégale, en pleine nuit, dans un Capitole verrouillé. »

Avec seulement 45 minutes de préavis, 6 000 personnes étaient devant le siège du gouvernement pour protester contre ce vote illégitime et la stratégie anti-démocratique des Républicains. « On doit donner un préavis suffisant pour la tenue d’un vote, c’est la démocratie, mais Scott Walker ne croit pas en la démocratie. »

La détermination du gouverneur Walker à aller de l’avant, envers et contre tous, a poussé le mouvement syndical à établir rapidement ses stratégies.

« Il cherche à tout écraser sur son chemin », insiste Mme Bloomingdale indiquant que ses procureurs contestent actuellement une injonction d’une juge pour retarder l’adoption de la loi.

Mieux encore. Au Wisconsin, pour être en vigueur, une loi doit être signée par le secrétaire d’État, élu par la population et ayant prêté « un serment d’office qui stipule que son rôle est de défendre la constitution. Nous pensons donc qu’il a le pouvoir de ne pas signer cette loi illégale », de préciser Stephanie Bloomingdale. Ne reculant devant rien, les Républicains ont répliqué en déposant un projet de loi visant à écarter le secrétaire d’État du processus législatif.

Scott Walker a eu recours à une entourloupette pour faire adopter son projet de loi. Si le quorum requis est de 20 sénateurs pour une loi à incidence monétaire, il n’est que de 17 pour tout autre projet de loi. Scott Walker a scindé le projet de loi en deux, pour ne conserver que les mesures anti-syndicales.

Sur le plan constitutionnel, la partie syndicale argumente aujourd’hui qu’il est faux de prétendre que ces dispositions n’ont aucune incidence monétaire, parce qu’elles affectent invariablement les finances de l’État et des municipalités. Une plainte a donc été logée pour contester la constitutionalité de la loi devant la Cour suprême de l’État du Wisconsin.

« Actuellement, 4 juges nous sont défavorables et 3 nous sont favorables, à la Cour suprême. Mais l’élection d’un juge aura lieu sous peu. Si nous remportons ces élections, nous aurons une majorité de 4 contre 3. »

Sur le plan électoral, des procédures de destitution contre les sénateurs républicains de huit districts ont aussi été entamées. « S’ils ne veulent pas de la démocratie, nous allons leur montrer ce que c’est ! », lance la syndicaliste sous les applaudissements nourris de l’assistance.

De telles procédures ne sont pas une mince affaire, puisqu’il faut recueillir entre 160 000 et 200 000 signatures pour chaque sénateur visé. Mais Mme Bloomingdale est optimiste, « dans un seul district, dès le premier jour, 500 bénévoles se sont présentés à nos bureaux, prêts à recueillir des signatures. » Scott Walker n’est toutefois pas visé par une telle procédure de destitution, celle-ci n’étant possible qu’un an après l’entrée en fonction d’un élu. « Ce sera pour le 1er janvier 2012 ! »

« Aux États-Unis, comme ailleurs, ça prend de l’argent pour être élu, mais une récente décision de la Cour suprême a changé les règles du jeu. La Cour a statué qu’une corporation était un individu, avait donc droit à la liberté de parole, et pouvait financer sans restrictions des candidats lors d’élections. Cette situation est en train de corrompre tout le processus politique », de préciser Stephanie Bloomingdale.

Les syndicats doivent donc redoubler d’efforts. Elle soutient que, d’après leur expérience, l’action politique auprès des membres se traduit par une augmentation du taux de participation aux élections, une leçon que pourrait bien retenir le mouvement syndical québécois.

D’ailleurs, le dynamisme politique du mouvement syndical au Wisconsin est tel que la Chambre de commerce, où l’on trouve d’importants bailleurs de fonds de la campagne de Scott Walker, a envoyé une lettre à ses membres, interceptée par le syndicat, qui les invite à ouvrir leur carnet de chèques pour financer le candidat républicain au poste de juge à la Cour suprême et « réduire les syndicats au silence ».

« La seule réponse possible pour contrer la détermination des Républicains à éliminer tout ce qui se trouve dans leur chemin, c’est de se mobiliser, de s’organiser et de descendre dans la rue. »

Les pauvres, la classe moyenne et les syndiqués ont fait beaucoup de sacrifices et de concessions. Les gens se demandent quand les corporations feront de même. Sinon, il n’y a pas d’économie juste et équitable de possible, conclut Mme Bloomingdale en spécifiant qu’« il s’agit peut-être du combat de la dernière chance pour la classe moyenne, pour la défendre de ses droits. »

Si les événements du Wisconsin n’ont été que succinctement couverts par nos médias, il n’en demeure pas moins que les syndicats québécois observent avec attention les assauts que subissent leurs voisins du Sud.

À l’issue de l’assemblée, il apparaissait évident pour tous que la lutte du Wisconsin concerne l’ensemble du mouvement syndical. Appelée à dire quel serait le soutien le plus approprié que le mouvement syndical québécois pourrait apporter à la lutte du Wisconsin, la secrétaire-trésorière de l’AFL-CIO a conclu par ces mots : « Mener le même combat au Québec, au Canada, avec la même énergie. Ensemble, il faut restaurer la démocratie et léguer une meilleure vie à nos enfants ».

Pour suivre les événements : www.standwisconsin.org

Invitée au Québec par le SPQ Libre, Stephanie Bloomingdale, la secrétaire-trésorière de l’AFL-CIO du Wisconsin, a rencontré au cours de son bref séjour à Montréal plusieurs groupes de syndiqués.

Au départ, une rencontre était prévue avec la direction des TCA-Québec, mais Jean-Pierre Fortin et Sylvain Martin étaient en réunion en Ontario. Qu’à cela ne tienne, notre invitée a pu s’entretenir par vidéo-conférence avec l’ensemble de l’exécutif canadien des TCA-CAW.

Sur l’heure du midi, Gaétan Châteauneuf, le président du Conseil central de Montréal (CSN), avait réuni une trentaine de personnes pour un échange avec Mme Bloomingdale.

Au début de l’après-midi, répondant à l’invitation de Réjean Parent, elle s’est adressée aux 300 membres du Conseil général de la CSQ, réunis au Centre Sheraton à Laval.

En fin d’après-midi, elle échangeait avec Denis Wolfe, du syndicat des débardeurs, Mario Gauthier, du syndicat des cols bleus de Longueuil, et Michel Parent, du syndicat des cols bleus de Montréal et d’autres militants syndicaux.

La journée s’est terminée par une conférence devant plus de 150 personnes ayant répondu à l’appel du SPQ Libre.

Au nombre des personnes qui sont intervenues, après la présentation de Stephanie Bloomingdale, mentionnons Régine Laurent, présidente de la FIQ, Dominique Verreault, présidente de l’APTS, Gilles Dussault, président du SPGQ, Louis Roy, vice-président de la CSN, Jean Trudelle, président de la FNEEQ-CSN, Paul de Bellefeuille, vice-président du SFPQ, Gaétan Ménard, secrétaire-trésorier du SCEP-FTQ, Jeff Beggly de la FSSS, Jean Lacharité, président du Conseil central de l’Estrie (CSN), Ghislaine Jalbert de l’AFPC. Sont également intervenues avec des messages de solidarité, Françoise David, de Québec solidaire, et les députés Guy Leclerc et Monique Richard du Parti Québécois.

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