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Pour les amis de nos amis
N° 297 - mars 2011
Le Parti Québécois laisse tomber l’élément central de notre politique linguistique
Commune ou prédominante ne sont pas interchangeables
Charles Castonguay
La Proposition principale du Parti québécois laisse tomber ce qui constitue, depuis trente ans, l’élément central de notre politique linguistique. Rien sur le français en tant que langue commune. Il n’y est question que de sa primauté et de sa prédominance.

Dans ma chronique de novembre dernier (voir mon recueil Le français dégringole, chapitre 1), j’ai dit en quelques mots en quoi cette approche trahit l’objectif premier de la Charte de la langue française énoncé par Camille Laurin dans son Livre blanc de mars 1977.

J’ose croire que mes observations ont donné à réfléchir. Chose certaine, dans le cas de Jean-François Lisée, elles ont eu l’effet de mettre le pied dans un nid de guêpes. Maintenir le cap sur un Québec français est trop important pour en rester là.

Dans son blogue du 25 janvier, en particulier, Lisée semble soutenir que « langue commune » et « langue prédominante » seraient interchangeables.

La Commission Gendron (1968-1972) a bien explicité la notion de langue commune : « une langue que tous connaissent et sont capables d’utiliser, de telle sorte qu’elle puisse servir naturellement sur le territoire du Québec de moyen de communication entre Québécois de toute langue et de toute origine ».

Elle a bien résumé aussi ce qui est devenu, depuis 1977, l’objectif général de notre politique linguistique : « faire du français la langue commune des Québécois ». Elle a pris soin de préciser tout particulièrement ce que cela signifie en milieu de travail : faire du français la langue commune des communications internes entre francophones et non francophones.

Lisée consacre, quant à lui, un chapitre entier de son livre Nous (2007) à prôner sans plus de précision la « nette prédominance du français ». Tout le monde est sans doute censé savoir d’instinct ce que ça veut dire.

Concrètement, qu’impliquerait donc, par exemple, faire du français la langue nettement prédominante en milieu de travail ? Est-ce que ça voudrait dire que la nette majorité des communications entre travailleurs doivent se faire en français ? À ce compte, franciser la langue de travail est chose faite. Depuis toujours, la vaste majorité des travailleurs au Québec sont des francophones qui, naturellement, communiquent entre eux en français.

Pour donner à l’idée plus de mordant, il faut emprunter au concept de langue commune. Faire du français la langue nettement prédominante au travail pourrait vouloir dire que, dans une nette majorité d’entreprises au Québec, le français serait la langue utilisée dans la nette majorité des communications internes d’une nette majorité de travailleurs francophones avec leurs collègues non francophones.

Le modèle de comportement que cela propose demeure fondamentalement flou. Combien de terrain doit-on laisser à l’anglais ? Pas évident de gérer deux langues communes dont l’une serait plus commune que l’autre. Et il serait impossible de faire le suivi d’une politique à ce point éparpillée.

On pourrait poursuivre l’exercice de resserrement pour tenter de livrer aux travailleurs un message plus efficace quant à savoir sur quel pied danser. Mais dans la mesure où l’on s’en tient à une forme de nette prédominance, quelle qu’elle soit, le résultat n’équivaudrait jamais à l’objectif central de la Commission Gendron et de notre politique linguistique depuis 1977 : le français langue commune de la société québécoise, notamment en milieu de travail.

Objectif qui ne laisse place à aucune équivoque. Dans chaque entreprise, le français doit être la langue de toutes les communications internes de chaque travailleur francophone avec ses collègues non francophones.

Il s’agit évidemment d’un but vers lequel les travailleurs, francophones aussi bien que non francophones, sont appelés à tendre dans leurs communications interlinguistiques au sein des entreprises. C’est un idéal qui ne sera sans doute jamais entièrement réalisé en tout temps et en tout lieu. Mais, par comparaison avec la nette prédominance du français, le français langue commune présente un modèle de comportement autrement susceptible de rehausser le statut du français au boulot.

Il faut souligner que Lisée ne préconise pas d’abandonner l’objectif du français langue commune, mais d’y accoler celui de la nette prédominance du français. Sans préciser, cependant, comment ces deux objectifs s’articuleraient, ni en général ni en particulier, notamment dans le domaine crucial des communications entre personnes de langue maternelle différente en milieu de travail.

Il ne faut jamais perdre de vue non plus qu’outre le but de justice sociale pour la vaste majorité des travailleurs qui est francophone ou francotrope, le français langue commune a également pour finalité d’assurer la cohésion sociale. La nette prédominance, elle, ne suffit pas pour faire société.

On ne met pas d’eau dans un bon vin. Encore moins si le vin est excellent.

Comme politique linguistique, il ne faut pas se contenter d’un vague slogan. Ni se laisser obnubiler par des qualificatifs comme « nette ». Ce n’est pas plus limpide qu’une majorité « claire » pour le Oui. Quand le français commence-t-il à prédominer « nettement » ? À 55 % ? 70 % ? 80 % ?

Toutes ces réponses sont bonnes. Lisée relie la nette prédominance du français au maintien d’une proportion de francophones, langue d’usage, de plus de 80 % dans l’ensemble du Québec, d’environ 70 % dans la région métropolitaine de Montréal et d’au moins 55 % dans l’île. D’après lui, grâce à ces poids, le Québec a joui d’un « équilibre linguistique » idéal durant les années 1990. Il suffirait de les stabiliser pour assurer la nette prédominance du français.

Tout juste après la publication de Nous, la diffusion des résultats du recensement de 2006 nous apprenait que les poids en question avaient pris une plonge record. Mais la difficulté n’est pas là. La bêtise, c’est de lier le sort du français à son poids. Comme je l’ai expliqué dans Le français dégringole, assurer l’avenir du français n’est pas une question de démographie, mais de statut du français au sein de la société. En tout premier lieu, de son statut en milieu de travail.

Inspiré par Lisée, Christian Dufour a égalementconsacré un chapitre de son livre Les Québécois et l’anglais : le retour du mouton (2008) à prôner la « claire prédominance du français sans exclusion de l’anglais dont la présence n’est pas obligatoire ». Formule ni plus claire ni plus nette. Dufour s’attarde cependant sur plusieurs situations qui, à ses yeux, répondent de façon satisfaisante à sa formule, dont celles en matière d’affichage et d’accès à l’école anglaise imposées par la Cour suprême et la clause Canada.

Mais peut-on vraiment reconnaître un caractère français « clairement prédominant » dans ce que Montréal nous renvoie aujourd’hui comme paysage linguistique, affiches à la sauce deux-tiers-un tiers, raisons sociales et marques de commerce confondues ? Et l’accès automatique à l’école anglaise pour les migrants du reste du Canada n’est-il pas en train de transformer l’Outaouais en une succursale de l’Ontario ?

La répartition actuelle de la clientèle étudiante entre cégeps français et anglais serait un autre exemple, selon Dufour, d’une « claire prédominance » réussie. J’ai analysé ce réflexe du né-pour-un-petit-pain au chapitre 9 dans Le français dégringole.

Lisée se félicite d’ailleurs de ce que son objectif de nette prédominance reste « collé sur le réel ». Justement. Tout comme la claire prédominance de Dufour, il ne fait que ça. Il nous amène à nous contenter du statu quo.

Au fond, les notions de prédominance, primauté, prééminence, priorité et prépondérance, claires et nettes ou non, sont faites sur mesure pour justifier toutes les compromissions. Qu’on se le rappelle : Robert Bourassa avait fait de la « prééminence » du français une prémisse de sa loi 22.

La Commission Larose considérait, elle aussi, que « l’anglais, l’inuktitut et les langues amérindiennes […] doivent avoir chacune leur place dans l’espace public » et que « les différentes langues [doivent s’harmoniser] dans la vie et l’espace publics selon le principe de la nette prééminence du français, langue officielle et commune du Québec. » Soit que cette « nette prééminence » n’est que racolage interculturaliste, soit qu’elle édulcore le statut du français langue commune.

Du moins, ni Larose, ni Lisée, ni Dufour n’ont-ils préconisé de lâcher l’objectif du français langue commune. Mais les idéateurs de la Proposition principale du PQ, eux, ont évacué l’élément clé de ce que l’esprit de 1976 nous a légué en matière de politique linguistique.

La propension aux accommodements déraisonnables de certains francophones – même, sinon surtout, souverainistes – risque d’en faire, quant à l’avenir de leur langue, des naufrageurs qui s’ignorent.

À chacun de prendre position.

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