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Pour les amis de nos amis
N° 297 - mars 2011

Le français québécois, cé-tu une chasse gardée ?
MIchel Usereau
Petit quiz. Ch-t-allé magasiner sa’ rue Saint-Denis à matin. Quissé qui vient de dire ste phrase-là ? Un Québécois dit « de souche » ou un immigrant arrivé au Québec vla une coupe de mois.

« Un sociologue aussi respecté que Fernand Dumont (…) avouait comprendre l’immigré que notre français rebute », Odile Tremblay rapportait dans Le Devoir en 1998. Dans leur posture de victimes résignées, Dumont pi Tremblay, i réalisaient pas que les opinions sa’ langue, c’est des constructions sociales, pi qu’au Québec, un des matériaux importants pour ces constructions-là, c’est un sentiment d’infériorité tellement profond qu’i se passe même de justification.

Dumont pi Tremblay, par leurs paroles de flagellation collective, i cultivent l’objet même de leur détresse langagière. En gros, le mépris pour le français québécois, ça existe en bonne partie parce que y’a des gens comme Fernand Dumont pi Odile Tremblay qui le cultivent. Une langue qui fait de l’angoisse, c’est pas attirant pour personne.

Pouvez-vous imaginer un autre peuple tenir le même discours au sujet de sa langue face à l’immigration ? « Nous-autres, Américains, on devrait parler comme à Londres, pour pas choquer les immigrants ». « Faudrait aligner le portugais de Rio de Janeiro pi de São Paulo sur celui de Lisbonne, sinon on pourrait froisser les immigrants japonais, allemands pi libanais ». « Faudrait vraiment que le Mexique parle comme l’Espagne, sinon les Chinois du centre-ville de Mexico pourraient être rebutés ». Bin sûr que non. J’envie tous ces peuples-là de reconnaitre sans problème leur droit d’avoir un usage bien à eux.

Évidemment, on dira que le nombre change tout : sept millions et demi de Québécois, ça pèse moins lourd que 200 millions de Brésiliens ou 112 millions de Mexicains.

Pourtant, les nombres, ça nous fait pas peur, d’habitude : comment le Québec, qui tient tête en Amérique à 330 millions d’anglophones, peut avoir de la misère à s’autoriser d’avoir une façon bin à lui de parler le français sous prétexte qu’y’a 65 millions de Français qui parlent autrement ?

Pi je parle pas jusse de la langue informelle : pour s’en convaincre, on a rien qu’à penser à la sortie des anciens terminologues de l’OQLF dans Le Devoir du 12 février 2011, qui s’inquiètent du fait que l’organisme accepte cabaret comme quasi-synonyme de plateau de service (alors que cabaret appartient à tous les registres de langue au Québec, pi que plateau de service, lui, est assez opaque). Pi de toute façon, c’est pas pour des raisons démographiques que Dumont pi Tremblay rejetteraient Ch-t-allé magasiner sa’ rue Saint-Denis. Le rejet est plus profond.

À la base, les immigrants sont peut-être pas mal plus ouverts à la variation linguistique que Dumont pi Tremblay le pensent : l’espagnol standard ou l’espagnol familier de l’Argentine, c’est pas le même que celui du Mexique ou de l’Espagne, pi ça dérange personne. Vraiment personne.

Au Québec, i semble qu’on veut préserver l’immigrant de la honte de parler comme nous-autres. On souhaite qu’y’adopte une partie de nos valeurs ou au moins qu’i les respecte, mais pour ce qui est de la langue, c’est tout le contraire pour beaucoup de monde : on évite la propagation, comme si c’était une maladie honteuse qui s’attrape à force de trop de contacts.

Imaginez l’inverse : vous êtes Québécois, pi vous avez un contrat de travail de deux ans en Suisse, dans une région germanophone. Là-bas, on parle une variante dialectale de l’allemand dans « toutes les couches de la population, aussi bien dans les campagnes que dans les grands centres urbains, et dans tous les contextes de la vie quotidienne. L’usage du dialecte n’est jamais perçu comme un signe d’infériorité sociale ou de formation scolaire insuffisante », que Wikipédia nous apprend.

Fac vous arrivez en Suisse avec des bases d’allemand, mais bin vite, vous en venez à parler comme les Suisses : même prononciation, même morphologie, même syntaxe, même lexique. Si bien qu’après deux ans, vous rencontrez des germanophones d’Allemagne qui vous disent: « Vous êtes Suisse ? » Honnêtement, comment vous allez vous sentir : insultés ?

Bin sûr que non, à moins qu’on vous ait appris à mépriser le dialecte suisse pi vos collègues de travail qui le parlent – ce qui est assez improbable. Vous allez simplement vous dire que vous avez eu une vie professionnelle bin active, que vous vous êtes souvent ramassés avec vos collègues dans des 5 à 7 ou dans des soupers entre amis, pi que votre vie sociale a été épanouie au point que vous vous sentez complètement intégrés – pi vous vous dites tout ça en dialecte suisse allemand, signe éclatant de votre intégration.

Probablement que la plupart des immigrants au Québec ont la même attitude. J’essayerai donc pas d’expliquer pourquoi notre français les rebute, puisque chu loin d’être sûr que ça soye vrai.

J’ai souvenir d’un étudiant dans un cours de français langue seconde pour immigrants adultes à qui j’avais expliqué qu’au Québec, si on voulait poser une question à laquelle on répond par oui ou non, on utilise la particule interrogative –tu, comme dans « on peut-tu ? ». Le lendemain, à son retour en classe, stupéfaction : son coloc francophone lui avait dit qu’i fallait surtout pas parler comme ça.

Pourquoi pas ? Le français québécois, dans toute sa richesse pi ses registres, avec ses variétés qui s’adaptent à toutes les situations de la vie, c’est-tu la chasse gardée des Québécois de souche ?

Les immigrants ont-tu le droit de manipuler seulement une langue livresque, dénaturée, ousque les ne pi les nous avons côtoient les Quelle heure est-il, une langue artificielle qui fait dire à tout le monde qui l’entend « Ah tiens, du français appris à l’école » ? On a-tu affaire à une forme de discrimination, yousqu’un élément de société aussi fondamental que la langue parlée est tabou au point qu’on s’ostine à pas la partager avec les immigrants ?

Transmettre consciemment ce qu’on est, c’est un des signes les plus évidents de la maturité : en tant que parents, on transmet ses valeurs à ses enfants ; en tant que citoyens, on renseigne les immigrants sé’ valeurs québécoises qui font consensus (égalité homme-femme, lutte contre l’homophobie, primauté du droit, etc.) ; en tant que francophones, on enseigne pi on fait la promotion du français auprès des nouveaux arrivants. Mais on est-tu assez matures pour accepter d’entendre les mots de tous nos registres dans’ bouche des immigrants, pour entendre Ch-t-allé magasiner sa’ rue Saint-Denis à matin avec un accent russe, mexicain ou roumain, sans sortir des discours de honte comme celui de Fernand Dumont ?

Les Québécois s’assument-tu assez pour répondre à mon petit quiz par : pourquoi pas toutes ces réponses ?

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