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On a choisi le meilleur
N° 196 - février 2001

Au Pied-du-Courant, comme si vous y étiez
Jean-Claude Germain
« Quand les prisonniers seront sortis et qu’on pourra parler, c’est alors qu’il s’en découvrira bien des infamies, des bassesses, des atrocités, des inhumanités, qui feront horreur à tout ce qui a du cœur », ose espérer Denis-Émery Papineau dans une lettre qui date du 25 juin 1838.

Georges Aubin n’a pas choisi sans une certaine ironie de mettre ces mots en exergue de son dernier ouvrage, Au Pied-du-Courant. La grande majorité des lettres et des requêtes de prisonniers politiques de 1837 et de 1838, qu’il a rassemblées pour la première fois dans un même livre, étaient à ce jour peu connues ou inédites. Le roman Le temps de parler qu’annonçait le jeune neveu du Grand Tribun, avec toute la naïveté de ses dix-neuf ans, n’est jamais venu.

Au Québec, le silence de la mémoire n’est pas une maladie, c’est un choix politique. L’histoire est toujours écrite pour ne pas déplaire aux vainqueurs et, à partir du moment où on a adopté leur point de vue, les « Troubles » de 1837 se sont métamorphosés en une « Rébellion ».

La Répression de 1837

Pour les Patriotes détenus à la prison du Pied-du-Courant en 1838, il s’agissait bel et bien d’une « Répression ». « Eût-on médité une révolte, il eut été facile de se procurer dans les États voisins un armement suffisant pour toute la population canadienne », fait remarquer Robert-Shore-Milnes Bouchette à un correspondant anglais. « Le but immédiat n’était pas de renverser la domination britannique; on voulait se protéger contre l’exercice arbitraire du pouvoir ministériel et judiciaire. »

Le notaire Girouard abonde dans le même sens. La «Répression» n’est pas une bavure, c’est une action concertée. « Il avait été décidé par les autorités que les forces considérables qui composaient l’expédition contre les Canadiens n’étaient pas destinées à s’emparer des chefs de la prétendue révolte ou rébellion, mais bien à détruire de fond en comble, s’il était possible, le patriotisme dans le comté, en portant le fer, le feu et le pillage, chez tous les braves bonnets bleus », témoigne le député de Deux-Montagnes qui, le jour du combat de Saint-Eustache et du sac de Saint-Benoît, a vu sa maison brûler sous ses yeux.

Comme tous ses compagnons d’infortune, il est outragé par la sauvagerie de la « Répression ». « Après avoir tout pillé ce qui se trouvait dans la maison et les bâtiments d’une terre, et s’être emparés de tous les animaux, les barbares faisaient déshabiller les hommes, les femmes et les enfants que l’on laissait presque nus à la porte de leur maison embrasée », écrit le notaire à son ami Augustin-Norbert Morin, qui a été l’un des cinq patriotes arrêtés à Québec, puis relâché.

Les visages à deux faces de l’Ordre

Les pire déprédations ont été commises par les volontaires et les loyaux, mais l’inhumanité des conditions de détention n’est pas uniquement le fait de la soldatesque anglaise, elle emprunte les traits plus familiers du shérif. « Roch de Saint-Ours est vil, il est soumis à un domestique anglais, arrogant et hautain jusqu’à la cruauté avec des prisonniers qu’il ne craint pas à présent », rage l’avocat André Ouimet. « Cet hiver, il a laissé des centaines d’hommes pendant trois mois sans lits, sans couvertures et, ce qui arrache le cœur, il les a laissés jusqu’à 48 heures sans eau, les obligeant par là à boire l’eau dans laquelle ces braves gens avaient lavé leur vaisselle et s’étaient lavé les mains. »

Pour le président et fondateur des Fils de la liberté, la goutte qui a fait déborder le vase, c’est la complaisance criminelle de Monseigneur Lartigue envers l’Occupant. « Vous avez encensé Sir John Colborne pour son humanité, sa douceur, c’est admirable ! Mais avouez qu’il vous a fait une injustice, en ne vous faisant point un membre du Conseil spécial », écrit Ouimet à l’évêque dans un contre-mandement anonyme. « Vous auriez bien brillé par vos actes de douceur et d’affection au milieu d’hommes qui, tandis que vous nous auriez condamnés spirituellement, nous auraient, comme ils l’ont fait, condamnés temporellement. »

L’Insurrection de 1838

La « Répression » de 1837 a provoqué l’ « Insurrection » de 1838. Au printemps, avant d’être exilés aux Bermudes ou relâchés, plus de 500 détenus logeaient au Pied-du-Courant; à la fin de l’automne, l’Hôtel de Sa Majesté ouvre ses portes à une deuxième vague de prisonniers politiques. Ils sont maintenant plus de 800 et la majorité d’entre eux sont des cultivateurs illettrés et sans ressources.

Charles-Guillaume Bouc est commis. Il sollicite l’aide de Joseph Masson. « Je me trouve dans une grande misère; je n’ai aucun secours de ma famille, ni d’amis, pour me soulager de ma détresse, » écrit-il au seigneur de Terrebonne qui a un jugement contre lui. « Je vous prie bien de vouloir m’envoyer une couple de piastres pour me procurer des provisions et de faire votre possible pour faire vendre ma terre. »

Une peine encore plus grande que le châtiment

La cour martiale, qui n’a d’un tribunal que l’apparence, a promulgué une centaine de condamnations à mort en un temps record. La première victime de cette justice expéditive est Joseph-Narcisse Cardinal. Arrêté le 4 novembre, condamné le 14 décembre, il devra monter sur l’échafaud le 21. Les soucis de Cardinal sont matrimoniaux. « Est-il possible, chère amie, que tu refuseras toujours de m’écrire un petit mot de consolation que je désire avec tant d’ardeur ? » s’interroge le général de l’armée patriote dans une lettre à sa femme. « Si je ne connaissais ton bon cœur, ton amour pour moi, je soupçonnerais que c’est par ressentiment ou par indifférence que tu me négliges ainsi. »

Quelques jours plus tard, Joseph-Narcisse se fait d’autant plus pressant que, son procès étant terminé, il ne lui sera plus permis de voir ses avocats et de recevoir des nouvelles du dehors. « À quoi dois-je attribuer ton silence assommant ? Tu as pu aisément depuis dimanche répondre à ma lettre et cependant je n’ai encore rien reçu », s’impatiente le condamné. « Est-ce indifférence ? Est-ce haine ? Ou plutôt me refuses-tu le pardon que je te prie de m’accorder et qui m’est si nécessaire pour la paix de mon âme ? »

La veille de sa pendaison, Cardinal doit se résoudre à mourir sans que sa femme lui ait donné signe de vie. « J’espérais te voir, mais l’heure avancée de la veillée me fait perdre espérance. Oh ! qu’il m’eut été doux, que la mort m’eut été moins dure, si j’eusse pu te presser sur mon sein, te donner les derniers baisers », soupire-t-il en vain une dernière fois. « Il paraît donc que lorsque je te quittai en pleurs, le 3 novembre, c’était pour ne plus te revoir. »

Un héros comme dans les livres

Officier français d’origine suisse, Charles Hindelang a été le lieutenant de Nelson à Napierville et à Odelltown. Il n’a pas de famille au Bas-Canada. Dans les heures qui précèdent son exécution, il noircit du papier pour ne pas broyer du noir. « Nous venons de nous séparer mais l’envie de bavarder me tient encore », lance-t-il par écrit à un compère aussi dépareillé que lui. D’origine hongroise et sympathique aux Patriotes, le baron Fratelin est soupçonné d’espionnage par les autorités.

« Baron, si jamais un de ces habits rouges te tombe sous la main, fais lui prendre le même chemin afin qu’il m’apporte de tes nouvelles », raille le futur pendu. « Mais souviens-toi que je suis général et qu’il me faut quelque chose de bien, au moins un colonel0 sans cela je te le renvoie. »

Le lendemain, dans le froid d’un matin de février 1839, Charles Hindelang affronte le silence de la mémoire, avec ses quatre compagnons 0 Daunais, Narbonne, Nicolas et De Lorimier. Les mains liées dans le dos, de manière qu’il ne puisse gesticuler qu’avec la tête, il s’avance au devant de l’échafaud et adresse un discours au peuple que les journaux n’ont pas voulu ou pu reproduire.

Hindelang avait pris soin d’en faire circuler des copies parmi les détenus. « La cause pour laquelle on me sacrifie est noble et grande 0 j’en suis fier », proclame-t-il à la face de l’Histoire. « Canadiens, mon dernier adieu est le vieux cri de la France 0 VIVE LA LIBERTÉ! » Si Charles Hindenlang n’avait pas existé, nous n’aurions pas su l’inventer. Est-ce une raison suffisante pour que notre mémoire continue de se priver du souvenir de son panache ?

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