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Un monorail pour relier le Québec
N° 296 - février 2011
Le portulan de l’histoire
Gouverneur ou gouverner ? Voilà la question !
Jean-Claude Germain
Le premier chef du parti canadien n’avait rien d’un habile plaideur ou d’un orateur passionné. Néanmoins, l’Empire britannique lui doit d’avoir été le premier homme politique à formuler d’une façon cohérente la théorie de la responsabilité ministérielle.

Élu à la Chambre d’assemblée dès son inauguration en 1792, puis réélu à cinq reprises jusqu’en 1812, Pierre-Stanislas Bédard avait rapidement pris acte que tout le pays était désormais divisé en deux blocs antagonistes : le parti anglais du gouvernement et la masse d’un « peuple naissant » pour emprunter ses propres mots.

Avocat de formation et lecteur omnivore, comme plusieurs de ses confrères députés, maître Bédard confiait généralement ses réflexions politiques au journal de combat Le Canadien, dont il avait été cofondateur en 1806. Pour lui, il était illusoire d’espérer constamment que la situation s’améliore avec l’arrivée d’un nouveau gouverneur. Les affrontements récurrents de l’Assemblée avec les détenteurs du poste tenaient à la définition de la fonction elle-même plus qu’à leurs variations de caractère ou d’humeur. « Un gouverneur, soutenait-il, ne peut avoir pour lui le parti anglais, le parti du gouvernement, sans adopter toutes ses idées, ses préjugés et ses plans contre les Canadiens ».

Un vaste programme, pourrait-on dire, qui comprenait l’assimilation des Canayens par l’immigration, un gouvernement autocratique, le développement des Cantons de l’Est, l’abolition du régime seigneurial et l’abrogation des lois civiles françaises. Bref, comme l’a succinctement résumé Bédard, « le parti anglais est opposé au parti canadien sur tout ce qui touche à sa vie et à son existence comme peuple ».

Sa vision de la constitution britannique reposait sur l’équilibre des pouvoirs. Dès lors, estimait-il, « le pouvoir exécutif n’a le droit de n’exercer aucune censure sur les branches de la législature et le pouvoir exécutif comme tel est inférieur au pouvoir législatif ». Et vlan dans les gencives du gouverneur ! Bref, l’assemblée est souveraine dans la mesure où elle est l’expression d’une majorité. « Le Ministère doit nécessairement avoir la majorité dans la Chambre des communes. Dès qu’il perd l’influence qui la lui donne, ou dès que son système ne paraît plus bon, il est relevé ».

Quant au peuple, « il a le droit de se faire connaître lui-même, par le moyen de la liberté de la presse. Par l’expression libre de ses sentiments, toute la nation devient, pour ainsi dire, le conseiller privé du gouvernement ». C’est le rôle que s’était attribué Le Canadien.

Dans le contexte de l’époque, la pensée politique de Pierre Bédard était révolutionnaire. D’autant plus qu’il ne se contentait pas de l’énoncer. Au grand dam des fonctionnaires qui profitaient des faveurs discrétionnaires de l’exécutif, le parti canadien revendique jusqu’à Londres le droit de l’Assemblée à contrôler les finances de son gouvernement.

Inutile de rappeler que la mère patrie n’était pas prête à reconnaître la responsabilité de « son » exécutif devant une assemblée coloniale. Les revendicateurs obtiendront tout de même que les juges ne puissent plus y siéger comme députés. Ce n’était pas le plus éhonté, mais le plus évident des conflits d’intérêts.

L’arrivée, à l’automne 1807, de sir James Henry Craig comme gouverneur en chef de l’Amérique britannique du Nord avait rempironné la dispute. Son goût vice-royal pour la pompe et le fla-fla l’avait rapidement affublé du surnom de « petit roi ». En deux temps, trois mesures, il ne s’était pas seulement identifié au parti britannique qui dominait le Conseil exécutif et le Conseil législatif, il en assurait la direction.

Craig avait pris du galon pendant la guerre d’Indépendance américaine sous les ordres du général Burgoyne, puis il avait servi aux Pays-Bas, participé à la prise de la colonie hollandaise du Cap (Afrique du Sud) dont il était devenu gouverneur, pour ensuite combattre en Inde, à Madras et au Bengale. À son retour en Grande-Bretagne, il a été élevé au grade de général et de chevalier de l’Ordre du Bain. Sir James avait le profil classique du militaire écossais qui appliquait aux colonies le même traitement que l’Angleterre avait réservé à l’Écosse après sa défaite.

Le petit roi, qui ne pouvait accepter que l’Assemblée soit sous la coupe d’un parti canadien, s’implique hardiment dans les élections de juin 1808 pour appuyer « son » parti. Le décompte des suffrages est un camouflet pour sa vanité. À moins d’être frappés collectivement d’amnésie, les Canayens n’avaient aucune raison de voter pour un candidat du parti des Anglais. Sur les 50 sièges du Parlement, les bureaucrates n’obtiennent que 14 représentants – deux de moins que la session précédente.

On a présumé que le gouverneur avait eu besoin d’un certain temps pour encaisser sa défaite puisqu’il a reporté l’ouverture de la session parlementaire au 10 avril 1809. Pierre Bédard ouvre les hostilités avec une attaque frontale : un long discours sur la responsabilité ministérielle qui remet en question le rôle du gouverneur. Puis, son parti s’emploie à faire adopter une loi sur l’inéligibilité des juges. Elle concerne plus particulièrement un vire-capot, Pierre-Amable de Bonne, membre du parti bureaucrate. Le petit roi perd patience. Le 15 mai, un coup de canon annonce la dissolution du Parlement.

Dans les mots d’un témoin, le triple bruit du fouet du cocher, du canon de la grande artillerie et des éperons de sir James et de sa suite est venu aux oreilles des membres des deux Chambres presque au même instant. Les députés sont sommés de se rendre sur-le-champ à la salle du Conseil législatif où le petit roi au col raide les attend. Il les toise, du haut de son trône, et « leur chante une gamme et leur monte une garde à les faire écumer de rage ou à les faire sourire de pitié », relate le journaliste Jacques Viger. Conclusion : le Bas-Canada devra retourner aux urnes à peine un an après le dernier scrutin.

La campagne électorale de juin 1809 est rude. Pendant que Le Canadien invite ses lecteurs à « chasser la canaille du gouverneur », ce dernier effectue une tournée provinciale qui le mène à Trois-Rivières, Saint-Jean et Montréal. Une première ! Son but est de rallier les électeurs à la cause de son parti. Le résultat du nouveau suffrage se révèle identique au précédent : 14 bureaucrates sur 50 sièges. C’est plus qu’un camouflet, c’est un affront.

Pierre Bédard aborde la session parlementaire de janvier 1810 avec la conviction que la victoire du parti canadien a confirmé l’article un de son credo politique : Le peuple demeure le juge suprême. Pendant que le parti canadien poursuit inlassablement sa lutte pour le contrôle des subsides qui irrite sir James au plus haut point, ce dernier s’obstine à refuser d’appliquer la décision favorable de Londres sur l’inéligibilité des juges. De guerre lasse, le parti majoritaire prend l’initiative de rendre le siège du juge de Bonne vacant. C’est l’étincelle qui met littéralement le feu aux poudres

Le premier mars 1810, le petit roi ordonne une nouvelle dissolution de la Chambre. Mais cette fois, il utilisera une méthode éprouvée pour faire entendre raison à une population « ignorante et crédule à l’extrême » à la merci selon lui de « factieux » et d’« intrigants ». Invoquant le vieux spectre toujours prêt à reprendre du service de « l’insurrection appréhendée », il place tous les opposants qui le gênent sous les verrous. Le 17 mars, les presses du Canadien sont saisies et une vingtaine de personnes qui gravitaient autour du journal sont emprisonnées, dont l’imprimeur et les trois fondateurs et députés, François Blanchet, Jean-Thomas Taschereau et le chef du parti canadien, Pierre Bédard. Le petit roi au col raide ne peut plus tolérer l’existence de « la plus indépendante des assemblées qui existent dans n’importe lequel gouvernement connu au monde ».

Si sa paranoïa ne jetait pas les gens en prison, elle serait touchante. Un rien blesse ce vieux Craig. « J’ai envoyé à tous les curés copie de mon discours de dissolution du Parlement et je dois avouer que pas un seul de ces derniers n’a jugé à propos de me faire parvenir un accusé de réception ». Il semble oublier qu’il a menacé Mgr Plessis de lui retirer son statut légal, donc biens et revenus, en l’assujettissant, lui et son église, à la « prérogative royale ».

Les Canayens ne sont pas les seuls à trouver qu’il exagère. Le Secrétaire des colonies s’alarme également que le représentant du roi conserve la province dans un état d’agitation perpétuelle par des élections annuelles. « Évitez la dissolution de l’Assemblée, lui a-t-on signifié, et n’utilisez la prorogation qu’en cas extrême ! »

Peine perdue, à l’automne 1810, le petit roi met tous ses œufs dans un nouvel appel à l’électorat. Le résultat est pire qu’un affront ou un camouflet, c’est une fin de non-recevoir. Le parti canadien est reconduit haut la main, les trois députés emprisonnés sont réélus et les bureaucrates perdent encore des plumes. Ils n’occupent plus que 12 sièges.

En échange d’un cautionnement substantiel et d’une reconnaissance de culpabilité, le gouvernement relâche les prisonniers en douce, un à un, sauf le leader du parti canadien. La première requête de la Chambre à l’ouverture de la session parlementaire, qui a débuté en décembre, exige le retour de Pierre Bédard à l’Assemblée.

Le petit roi est fier-pet, mais il n’est pas sot. « Je ne consentirai pas à ce que monsieur Bédard ne soit élargi à aucune condition durant la présente session, confie-t-il à Joseph Papineau, représentant des parlementaires. Le moment est venu que le peuple comprenne qu’il n’appartient pas à la Chambre d’assemblée de gouverner ». Dans son esprit, la démocratie devait s’arrêter respectueusement là où l’autorité commence.

Début avril 1811, une fois la session parlementaire close et les députés de retour dans leurs foyers, sir James s’est enfin résolu à remettre son opposant le plus irréductible en liberté. Quelle ne fut pas la surprise du gardien de la prison de découvrir que, même après un an de détention préventive, Pierre Bédard s’y refusait ? Il exigeait toujours qu’on lui fasse le procès qui établirait son innocence.

Secundo, pour occuper son temps en prison, il s’était employé à déchiffrer des énigmes mathématiques et, au moment même, était engagé dans la résolution d’une épineuse équation algébrique. Le geôlier Reid était un bon bougre, raconte Philippe Aubert de Gaspé. Mais le lendemain matin comme son prisonnier n’avait fait aucun préparatif de départ, il se vit dans l’obligation de lui rappeler que, sans sa collaboration, il serait obligé de l’expulser manu militari.

« Une heure, monsieur Reid, je vous demande une heure pour résoudre mon probème ! » lui lance le matheux complètement absorbé dans sa réflexion. Et à l’expiration du délai, satisfait de sa solution, Pierre Bédard s’acheminait lentement vers sa demeure. À pas lents parce qu’il n’était pas heureux en ménage. Son foyer était un enfer.

De Gaspé nous apprend qu’il reprochait à sa femme d’être « désordonnée, mondaine et dépensière » au point qu’il la rendait seule responsable de leur endettement chronique. « Je ne lui reproche qu’un tort, a-t-il écrit, c’est d’être rebelle à mes volontés et le grand tort que j’ai, c’est de ne plus être capable de la gouverner ».

Un sentiment que nul ne pouvait mieux comprendre que son pire ennemi, le petit roi Craig qui s’apprêtait à retourner en Angleterre pour y mourir. À quoi sert un gouverneur, s’il est incapable de gouverner ?

Sir George Prevost, son successeur, qui l’a remplacé au pied levé, trouvera une solution cruellement ironique pour empêcher Pierre Bédard de siéger à l’Assemblée. Il le nomme juge à Trois-Rivières. Un poste frappé d’inéligibilité.

Avant de retrouver un nouveau chef « habité par le démon de la politique » comme Pierre Bédard, le parti canadien devra attendre celui qui a utilisé ces mots pour le décrire, Louis-Joseph Papineau. Il est député depuis 1808 et il a vingt-cinq ans.

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