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Un monorail pour relier le Québec
N° 296 - février 2011
Le passage au cégep anglais déteint sur la langue de travail
Le libre choix profite exclusivement à l’anglais
Charles Castonguay
En publiant deux études fort pertinentes pour le débat sur la langue d’enseignement au cégep, l’Institut de recherche sur le français en Amérique nous a rendu l’an dernier un fier service. On se souviendra des circonstances de sa création : l’IRFA a vu le jour en 2008 dans la foulée du rapport complaisant de l’Office de la langue française (OQLF) sur la situation du français au Québec.

Comme le Conseil de la langue française (CSLF) par le passé, l’OQLF, tout autant sous la férule du parti au pouvoir, avait manqué à son devoir de renseigner correctement la population sur la situation linguistique. Comme preuve de la nécessité d’un organisme indépendant tel que l’IRFA, ces deux études sur la langue au cégep ne pouvaient mieux tomber.

La première, parue en mars 2010 sous le titre La Langue d’enseignement… et après, est signée par Robert Maheu, démographe à la retraite qui fut longtemps directeur de la recherche au ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MELS). Maheu y analyse les résultats d’une enquête menée par Statistique Canada en 2007 auprès de jeunes adultes qui avaient obtenu leur diplôme en 2005.

L’enquête confirme l’existence d’un rapport étroit entre la langue des études collégiales et la langue de travail parmi les diplômés d’un cégep qui occupaient un emploi en 2007. De façon globale, 95 % des répondants diplômés d’un cégep français qui occupaient un emploi au Québec travaillaient principalement en français. Au contraire, 50 % des travailleurs diplômés d’un cégep anglais déclaraient le français comme langue de travail principale.

En particulier, seulement 67 % des francophones qui sont passés par le cégep anglais travaillaient principalement en français. Visiblement, le passage au cégep anglais déteint sur la langue principale utilisée par la suite au travail.

Dans Langue de travail dans les grande entreprises du Québec, rapport d’une enquête menée en 2001-2002 pour l’OQLF mais dont la publication fut retardée par la direction de l’Office jusqu’en 2008, Virginie Moffet avait déjà conclu qu’il existe un lien indéniable entre la langue des études préalables à l’exercice d’un métier ou d’une profession et la langue de travail subséquente. Dans mon nouveau recueil de chroniques Le français dégringole, j’ai souligné au chapitre 11 comment l’Office avait aussi pris soin de passer cette conclusion capitale sous silence dans son rapport de 2008.

J’ai aussi relevé au chapitre suivant comment la direction du CSLF nous a ensuite induits en erreur en prétendant que la langue des études collégiales n’influait ni sur la langue de travail ni sur la langue d’assimilation. Opinion sans fondement qui, par surcroît, allait à l’encontre de rapports de recherche publiés par le même organisme.

La seconde étude de l’IRFA, Le choix anglicisant : une analyse des comportements linguistiques des étudiants du collégial sur l’île de Montréal, parue en septembre 2010 et signée entre autres par son président, Patrick Sabourin, fait encore plus mal paraître la direction de ces deux boîtes censées veiller sur le statut de la langue française.

Au moyen d’une enquête menée en 2009-2010 dans les trois cégeps anglais de l’île de Montréal et dans quatre cégeps français de l’île qui comptent un nombre élevé d’étudiants allophones, Sabourin et ses collaborateurs démontrent que, par comparaison avec les comportements déclarés par les étudiants francophones et allophones des cégeps français, la fréquentation des cégeps anglais est associée à des comportements nettement anglicisés quant à la langue utilisée dans les commerces, au travail, dans la consommation des créations culturelles, avec les amis et à la maison.

Leur conclusion est claire comme de l’eau de roche. Tant pour les francophones que pour les allophones, l’effet du passage au cégep anglais ne se limite pas à une connaissance améliorée de l’anglais. Le cégep anglais anglicise ! comme le titrait Pierre Dubuc dans son résumé des différences de comportement constatées par l’IRFA affiché sur le site de l’aut’journal.

Comment se fait-il que ni le CSLF ni l’OQLF n’aient jamais réalisé d’enquête semblable ? La réponse demeurera la même tant qu’on n’aura pas dépolitisé ces deux organismes. Contribuables qui en avez marre de l’omertá touchant l’information sur la langue, faites un don à l’IRFA !

Les statistiques annuelles du MELS sur la langue maternelle des nouveaux inscrits permettent de mesurer les conséquences du laisser-faire en matière de langue d’enseignement au cégep, maintenu notamment sous l’œil ombrageux de Lucien Bouchard.

Pour l’année 2007, par exemple, le cégep français comptait 44 582 nouveaux inscrits en regard d’un total de 43 983 étudiants francophones nouvellement inscrits aux études collégiales (en français ou en anglais). Le rapport entre ces deux chiffres donne un indice d’attraction de 1,01 ou de 101 nouveaux inscrits au cégep français pour 100 nouveaux inscrits francophones, soit un résultat global à peine positif pour le cégep français au vu de sa clientèle « naturelle ».

Le cégep anglais comptait, par contre, 9 855 nouveaux inscrits en regard d’une clientèle naturelle de 4 864 étudiants anglophones nouvellement inscrits au cégep (anglais ou français). Cela donne un indice d’attraction de 2,03 ou de 203 nouveaux inscrits au cégep anglais pour 100 nouveaux inscrits anglophones.

À peu de choses près, donc, le libre choix de cégep profite exclusivement à l’anglais.

Cette situation n’est pas nouvelle. La série statistique du MELS sur les nouveaux inscrits remonte au début des années 1980. Elle s’arrête pour l’instant à 2007, mais les effectifs totaux (nouveaux inscrits et autres) pour 2008 et 2009 sont disponibles et permettent d’estimer la tendance quant aux nouveaux inscrits jusqu’à la fin des années 2000.

Notre graphique montre que tout au long de ces trois décennies, l’indice d’attraction du cégep français ne s’est guère éloigné de 1,00. On voit, au contraire, que durant la première moitié des années 1980 celui du cégep anglais s’élevait déjà, en moyenne, à 1,59 et que cet avantage de l’anglais sur le français n’a cessé de croître depuis.

Le Parti Québécois avait ainsi raison, dès la fin des années 1980, de proposer d’étendre la loi 101 au cégep. Cet élément de son programme fut toutefois suspendu dans le contexte du référendum de 1995, puis rejeté par Lucien Bouchard et sa Commission Larose. Le cégep anglais a bien profité de ces vingt années supplémentaires de laisser-aller.

L’écart qui s’est creusé au bénéfice de l’anglais entre les indices d’attraction rappelle la divergence similaire entre les indices de vitalité du français et de l’anglais en tant que langues d’usage à la maison, illustrée dans ma chronique précédente (voir le chapitre 1 de Le français dégringole).

Rien de plus normal. L’indice d’attraction d’une langue au cégep et son indice de vitalité au foyer se calculent de façon semblable. Et la seconde étude de l’IRFA a confirmé une fois pour toutes le lien vital entre langue des études collégiales et langue d’assimilation.

Notons que notre graphique fixe à 2,03 la valeur moyenne de l’indice d’attraction du cégep anglais pendant le lustre 2006-2010. Cela s’avérera sans doute une sous-estimation lorsque les statistiques sur les nouveaux inscrits pour l’ensemble de la période à l’étude seront enfin disponibles.

D’une part, à voir notre graphique, on dirait que la loi 101 n’a eu aucun effet sur la langue des études collégiales. Ce n’est sûrement pas exact. On sait notamment que le pourcentage d’étudiants allophones qui choisissent le cégep français est passé de seulement 20 % au début des années 1980 – soit une part semblable à celle des élèves allophones inscrits à l’école française avant la loi 101 – à près de 50 % durant la seconde moitié des années 2000.

Cependant, selon toute vraisemblance cette augmentation découle surtout de la sélection d’immigrants francotropes, orientés d’avance vers le français. Et le cégep français demeure très loin d’attirer 80 % de la clientèle allophone, soit le score réalisé par l’école française en vertu de la loi 101.

D’autre part, le nombre croissant de jeunes allophones qui s’inscrivent au cégep français se trouve à peu près annulé par un nombre pareillement croissant de jeunes francophones qui, assujettis eux aussi à la loi 101, s’inscrivent néanmoins au cégep anglais. L’évolution des indices d’attraction dans notre graphique témoigne du solde de ces mouvements contraires.

C’est l’engouement croissant des francophones pour l’école anglaise qui avait fait déborder le vase et décidé les gouvernements Bourassa et Lévesque à adopter les lois 22 et 101. Trente-cinq ans plus tard, les Québécois ont de nouveau une décision à prendre.

Libre choix ou loi 101 ?

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