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N° 196 - février 2001

Le « nouveau nationalisme politique », cheval de Troie de la mondialisation
Pierre Dubuc
L’affaire Michaud sert de prétexte, sous le couvert d’un débat entre « nationalisme ethnique » et « nationalisme civique », d’une offensive néolibérale qui s’attaque aux fondements de l’existence même de la nation québécoise. Le texte le plus percutant à cet égard est celui paru dans Le Devoir du 9 janvier signé par 15 personnes se présentant comme des jeunes de moins de 35 ans – dont on a su qu’ils gravitaient autour du ministre André Boisclair – et endossé une semaine plus tard par plus de mille personnes.

Intitulé « Pour en finir avec l’affaire Michaud. Le temps est venu de remettre en question le nationalisme canadien-français », le texte présente Yves Michaud comme le porte-étendard d’un « nationalisme ethnique et religieux » issu des années 1930, 1940 et 1950 et qualifié de « défensif et revanchard ».

Dé-nationaliser la question nationale

Se présentant comme des « modernistes », les signataires opposent à la « nation ethnique » ce qu’ils appellent la « nation politique animée par l’idée que la nation est fondée sur l’association démocratique des citoyens dans un État donné ». Ce « nationalisme nouveau », rapidement qualifié par les médias de « nationalisme civique et inclusif », reposerait sur la « volonté des individus de la collectivité plutôt que sur les déterminants ethniques » et nous permettrait de « ne plus être prisonniers de la question identitaire ».

Une telle approche, qui repose « avant tout sur la Charte des droits et libertés de la personne du Québec », permettrait un « dialogue ouvert » de tous les citoyens, « peu importe leur origine ». On pourrait ainsi, affirment nos « modernistes », « dé-ethniser » le débat et mettre de côté « l’attitude de victime et chasser l’intolérance » envers les autres Québécois.

Avant même d’entreprendre la critique de ce « nouveau nationalisme », il faut souligner la malhonnêteté intellectuelle des auteurs qui identifient Yves Michaud au nationalisme religieux des années 1930, 1940 et 1950, alors que celui-ci a commencé sa carrière politique au journal anti-clérical Le Clairon de Saint-Hyacinthe de T.D. Bouchard. De plus, tous ceux qui ont quelques notions d’histoire récente savent qu’Yves Michaud a fait partie de la génération nationaliste des années 1960 et 1970.

La négation de la nation québécoise

Le « nouveau nationalisme », sous des allures de « modernisme », englobe dans sa « nation politique » tous les individus résidant sur le territoire de la province de Québec, « peu importe leur origine ». Il nie, par le fait même, l’existence de la nation québécoise, dissimule le caractère oppresseur de la minorité anglophone et bafoue les droits des autres minorités ethniques et de la nation autochtone. En fait, en donnant un statut quasi constitutionnel à la Charte des droits et libertés, ce « nouveau nationalisme » élimine les droits collectifs au nom des droits individuels, dans la plus pure tradition trudeauiste et néolibérale.

Nos « modernistes » attaquent la nation québécoise de tous les côtés à la fois. En présentant leur « nation politique » comme un simple conglomérat d’individus habitant le territoire québécois, ils ne considèrent que le moment présent. Ils coupent la nation québécoise de ses racines historiques. Ils refusent de la reconnaître comme une communauté historiquement constituée puisant ses origines en Nouvelle-France et ayant assimilé au cours des siècles des gens de différentes origines. Une nation, faudrait-il leur rappeler, n’est pas un phénomène éphémère, mais bien le résultat de relations durables et régulières résultant d’une vie commune de génération en génération.

Une langue détachée de sa culture

La langue française n’est pas reconnue par nos « modernistes » comme le produit de siècles de relations durables des francophones en terre d’Amérique. Ils l’introduisent quasi honteusement, par la porte d’en arrière, comme « partie intégrante du contrat social qui lie les Québécois, peu importe leur origine » !

Mais de quel « contrat social » parlent-ils ? De la loi 101 ? Faut-il leur rappeler que les anglophones ont contesté et contestent encore toutes les dispositions de la loi 101 devant les tribunaux au nom de la Charte des droits et libertés conçue par Trudeau précisément à cet effet. (Voir article de Jacques Larue-Langlois en page 17)

Sur la base d’une telle conception, on peut se demander ce qui empêcherait la « collectivité » de nos « modernistes », de modifier le « contrat social » et d’intégrer l’anglais sur le même pied que le français ! ? En fait, nos « modernistes » ont tout simplement acheté le nouveau concept de « langue d’usage public » élaboré par le Conseil de la langue française pour camoufler le recul du français sur l’île de Montréal.

Cette conception de la langue présentée comme relevant d’un « contrat social » la dissocie complètement de la culture nationale qui est, rappelons-le, l’expression de l’esprit d’un peuple. Leur conception de la langue et de la culture est a-historique et a-nationale. Comment, sur la base d’une telle conception, justifier une opposition à la domination culturelle américaine et défendre la spécificité culturelle québécoise contre la mondialisation ? Le « nouveau nationalisme » est bel et bien le cheval de Troie de l’asservissement culturel.

Une porte ouverte à la domination économique étrangère

Le « nouveau nationalisme » évite soigneusement les questions économiques. Ses adeptes sont sans doute de chauds partisans du libre-échange, de l’ouverture tous azimuts aux marchés internationaux (lire 0 le marché américain) et, bientôt, de l’adoption de la monnaie américaine.

La libéralisation des échanges constitue la politique clef de la mondialisation. C’est la destruction du marché national, la ruine des producteurs locaux, la domination des multinationales étrangères, principalement américaines. C’est ce qui se déroule présentement sous nos yeux avec la vente prochaine de Métro-Richelieu, après Provigo, à des intérêts étrangers, pour ne prendre que l’exemple de la vente au détail.

On comprend pourquoi nos « modernistes » évitent soigneusement de se prononcer sur le nationalisme des années 1960 et 1970 où il était affirmé avec raison qu’il ne pouvait y avoir d’indépendance politique sans indépendance économique.

Bientôt, la nation « montréalaise »

Le seul élément de la nation que les « modernistes » semblent de prime abord vouloir conserver, c’est le territoire. Mais de quel territoire s’agit-il exactement ? L’ensemble du Québec ou simplement le territoire de l’île de Montréal où se retrouve l’essentiel de la population non francophone pour lequel le concept de « nation politique » a été taillé sur mesure ? Parions que nos « modernistes » appuient le projet « Une île, une ville » de création d’une mégacité pour répondre aux impératifs de la mondialisation.

Il ne serait pas surprenant qu’ils se définissent bientôt, à la manière des anglophones de Montréal, comme « Montrealers » plutôt que comme Québécois. Leurs conceptions les mèneront inéluctablement à couper le Québec en deux 0 d’une part, Montréal territoire du soi-disant « nationalisme civique et inclusif » et, d’autre part, le reste de la province, lieu honni du « nationalisme ethnique ». Mais, après tout, n’est-il pas à la mode de dire que les nations sont aujourd’hui dépassées et seront remplacées, dans le cadre de la mondialisation, par les cités ? !

Évidemment, nulle part ne trouve-t-on mention du droit à l’autodétermination de la nation québécoise dans les conceptions de nos « modernistes ». Le droit des peuples est remplacé par les droits individuels, par « la volonté des individus de la collectivité, plutôt que sur les déterminants ethniques ». Si on définit la nation comme la « volonté des individus » qui la composent, qu’est-ce qui empêche que cette « collectivité » soit le Canada plutôt que le Québec ?

Déjà, les tenants de ce « nationalisme civique et inclusif » comme Pierre Paquette du Bloc se bousculent au portillon pour biffer l’article premier du programme du Parti québécois et examiner les propositions de partenariat avec le Canada. C’est évidemment beaucoup moins « revanchard et intolérant ».

Le cheval de Troie de la mondialisation

Le texte publié dans Le Devoir est le cheval de Troie de la mondialisation. C’est un concentré des concepts développés au cours des dernières années par des gens comme Charles Taylor, Michel Seymour et Gérard Bouchard, le frère de Lucien, présenté dernièrement par le journal La Presse comme le « plus grand penseur actuel du Québec ».

Ces idées doivent être combattues sur la base d’un véritable programme démocratique intégrant bien sûr la Charte des droits et libertés, mais également une Charte des droits collectifs de la nation québécoise, de la nation autochtone et des différentes minorités nationales qu’on retrouve sur le territoire du Québec. Enfin, ces droits individuels et collectifs doivent reposer sur un véritable programme d’émancipation sociale et de libération économique. Il ne peut exister de véritable démocratie sociale et nationale dans le contexte de la dictature du marché. Il n’y a pas de véritable démocratie sans démocratie économique.

Sous des allures de « modernisme », le « nouveau nationalisme » ne peut mener qu’à l’autodestruction de la nation québécoise.

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