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N° 196 - février 2001

Le nationalisme québécois n’est pas ethnique, mais linguistique
Pierre Serré

L’affaire Michaud 0 une occasion manquée



Pendant un mois, l’affaire Michaud a secoué tout le Québec. Hauts cris de certains, motion de blâme de l’Assemblée nationale, protestations de divers milieux progressistes contre condamnations publiques de Michaud, démission de Lucien Bouchard avec évocation de l’affaire au passage, retrait de la candidature du controversé Michaud. La faune médiatique y a amplement trouvé sa pitance. Que reste-il de tout ce débat ?

Si Lucien Bouchard a démissionné, les idées qu’il défend n’ont pas pour autant trépassé. Il existe un courant de pensée qui veut qu’il n’y ait aucune possibilité d’interpréter et de comprendre l’évolution de la société québécoise en examinant les relations entre les groupes, qu’ils soient définis par leur origine ethnique ou par leur langue. Or une telle façon de faire empêche de comprendre l’essentiel de la dynamique politique québécoise.

Distinguons deux niveaux de discours. Une définition formelle de la citoyenneté 0 sont citoyens québécois tous ceux qui habitent le territoire du Québec. Tous ont les mêmes droits et les mêmes obligations. Certains groupes utilisent cette définition pour combattre toute idée de relations entre les groupes. Pour eux, parler, analyser, comprendre les relations entre francophones et anglophones sont autant d’actes suspects qui relèvent d’une curiosité malsaine frisant la xénophobie. La citoyenneté doit faire abstraction de tout référent identitaire et culturel.

Pourtant, l’analyse des relations intercommunautaires (entre francophones et anglophones) permet justement de comprendre l’évolution du Québec. En se basant ainsi sur les comportements réels, qui sont eux-mêmes basés sur l’allégeance nationale des individus, on distingue deux groupes qui se partagent le territoire et qui sont en lutte pour le contrôle des ressources de l’État. En effet, le Québec n’est pas une société intégrée nationalement ni linguistiquement. On y trouve des francophones, indépendantistes ou défenseurs de l’union canadienne mais d’allégeance québécoise, et des anglophones, d’allégeance canadienne. Quant aux allophones, c’est là que non seulement Michaud mais aussi les autorités du Parti québécois ont manqué l’occasion de faire de l’éducation politique.

Les allophones rejettent-ils le Québec, ainsi que l’affirmait Michaud ? Le PQ doit-il les abandonner, leur tourner le dos sous prétexte qu’ils ont toujours été contre lui ? Doit-il au contraire espérer percer leurs rangs et chercher ce qui, dans son discours, les rebute tant ? Doit-il expurger son programme de toute référence à la nation québécoise, effacer le passé pour mieux asseoir la nation civique ? Doit-il entreprendre, pour assouvir la soif de certains groupes, une nouvelle chasse aux délinquants intellectuels ?

Les efforts consacrés à l’intégration des immigrants, autant par le PQ que par le Parti libéral du Québec, ce dernier même à son corps défendant, n’ont pas été vains. La francisation des immigrants, bien qu’insuffisante pour soutenir le maintien du poids des francophones au Québec, a néanmoins permis de multiplier le nombre de francophones d’origine autre que française. À cet égard, les analyses sont on ne peut plus claires 0 plus que d’être de langue maternelle ou d’origine ethnique française, c’est le fait d’être de langue parlée française à la maison qui explique le vote. C’est l’appartenance active à un groupe et non l’héritage linguistique qu’est la langue maternelle ou l’héritage culturel qui vient avec l’origine ethnique. Le nationalisme québécois n’est pas ethnique, mais linguistique.

Dans la région montréalaise, on comptait déjà chez les francophones, en 1991, 15 % d’individus d’autres origines ethniques que française ou britannique. Ces « néo- francophones » votent à toutes fins utiles comme les francophones. Ils constituent une portion de plus en plus importante de la clientèle du PQ (15 % en 1989). Globalement, pour l’ensemble des personnes d’origine immigrante récente, environ le quart d’entre eux, pour la plupart francisés, a opté pour le OUI en 1995 et pour le PQ depuis 1989. Quant à leur impact sur la répartition des sièges, presque 40 % des sièges montréalais en 1989, 1994 et 1998 leur était directement redevable.

Pluralisme ethnique chez les francophones, pluralisme électoral chez les allophones. Le Québec a connu d’importantes transformations grâce à ses politiques plus judicieuses de sélection des immigrants et à l’obligation de fréquentation des écoles primaires et secondaires françaises. Les néo-francophones sont la preuve que la société québécoise est ouverte, bien disposée à l’égard de ses immigrants et désireuse d’intégrer ceux-ci. À partir du moment où les francophones l’ont décidé, qu’ils sont parvenus à traduire cette volonté par des mesures concrètes, le mur qui les séparait de leurs immigrants est tombé. La langue est la condition d’adhésion à la communauté francophone. Parce qu’elle véhicule plus que des mots, parce qu’elle amène les individus à partager des valeurs, des attitudes, des idées et des comportements communs, la langue sert de ciment social. L’élargissement de la base francophone apparaît ainsi comme un moyen, à long terme, de réaliser le projet politique d’un Québec souverain.

Pluralisme francophone contre pluralisme anglophone 0 l’histoire politique du Québec n’oppose plus l’envahisseur britannique aux colons français, mais un groupe anglophone composé majoritairement d’immigrants anglicisés à un groupe francophone de plus en plus métissé. Quelques développements politiques importants que l’affaire Michaud aurait pu permettre de libérer dans l’opinion publique.

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