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Les Fros des bois
N° 295 - décembre 2010

De l’inutilité des puristes
Michel Usereau
Dans une parodie de Rock et Belles Oreilles, y’a un des personnages qui s’écrie : « Qui peut-il bien être cela ? » Si c’est si drôle, c’est parce que c’est une phrase qui se dit pas. Une vraie.

C’est difficile de pondre une vraie phrase agrammaticale, comme celle de RBO. Pourtant, les puristes se lamentent constamment sa’ quantité de phrases qu’y’entendent mais qui se disent pas. Notons au passage que c’est paradoxal d’entendre des phrases qui se disent pas…

Dans une langue, y’a quessé qui se dit, quessé qui se dit pas, mais y’a aussi quessé que les puristes voudraient pas qui se dise mais qui se dit pareil. Quand qu’i disent que « on va-tu au restaurant », ça se dit pas, i prennent leurs fantasmes pour des réalités : des phrases comme ça, y’en a des millions de prononcées chaque jour au Québec.

Par contre, « où on va-tu », çâ, ça se dit pas, parce que ça viole ste règle-là :

« La particule interrogative –tu apparait après l’élément conjugué dins’ interrogatives totales directes ».

Évidemment, c’est pas une règle qu’on apprend à l’école : on l’intériorise sans s’en apercevoir, avant la maternelle, comme l’écrasante majorité des règles grammaticales. Le reste, appris à l’école, c’est pour varier un peu plus les registres. Autre exemple : dans une négation, « J’aime ton chat » devient « J’aime pas ton chat », mais « J’ai un chat » devient « J’ai pas de chat ». La règle qui dit que ton reste ton mais que un devient de, c’est une règle du français vivant, qu’on a appris inconsciemment, à’ maison.

Les règles qu’on apprend à l’école, sont souvent branchées sul respirateur artificiel. Comme l’interdiction de « si j’aurais » : pourquoi ça serait anormal d’utiliser le conditionnel pour exprimer une condition, mais normal d’utiliser l’imparfait pour parler du futur dans « si je gagnais un million demain » ? La vraie contrainte en français, a concerne pas « si+conditionnel », mais « si+futur » ! Pi comme c’est une vraie règle du français, tout le monde la respecte, inconsciemment. Y’a personne qui dit « si tu viendras demain, t’amèneras Jean ». On a une police intérieure qui nous empêche, bien malgré nous-autres, de produire des phrases qui se disent pas. Toutes ces règles inconscientes-là forment le véritable français. Y’a beaucoup d’autres règles, répertoriées dans les « dictionnaires des difficultés », qui auraient plus leur place dans des livres sur l’étiquette, à côté de « Ôte tes coudes de sa’ table en mangeant ». La Rochefoucauld écrivait que « la bienséance est la moindre de toutes les lois, et la plus suivie ». L’hystérie qui suit le moment où quelqu’un prononce si j’aurais devant un public « avisé » en témoigne. Pourtant, en Roumanie, si+conditionnel représente la norme… Toutes des débiles, les Roumains ?

Des licornes pi des laines. Licorne, ça se disait une icorne en ancien français, parce que ça désignait un animal à une corne. Ça a été réinterprété en uneicorne, d’où l’icorne, qui a fini par donner la licorne. Le passé jonché « d’erreurs » du mot licorne nous fascine, alors que plusieurs déploraient que le défunt Pat Burns parle de joueurs qui s’étaient blessés à la laine. Comme disait un personnage de Denys Arcand, c’est ça que j’aime de l’histoire : c’est calmant.

Autre exemple : le mot tante, qui se disait autrefois ante. Le t initial, absent de aunt en anglais, c’est le possessif ta, qui devenait t’ devant une voyelle : t’ante. Fac quand qu’on dit ta tante, bin, historiquement, ça vient de ta ta ante. Ça, bien sûr, c’est une anecdote croustillante, sans plus ; mais les Québécois, eux-autres, c’est des colons quand qu’i répètent le même phénomène en disant ma matante. Deux poids, deux mesures.

Câline de blues, faut que j’te jouse. Le verbe jouse dans cet extrait d’Offenbach, y’a bin du monde qui trouvent que c’est une horreur. Pourtant, y’a plein de verbes qui finissent en [z] au subjonctif : que je construise, couse… D’ailleurs, c’est peut-être par analogie avec ces verbes-là que joue est devenu jouse. L’analogie vous dégoute ? Ok, mais va falloir être conséquents : le subjonctif « qu’il dise » a été lui aussi créé par analogie en ancien français, sous l’influence de l’imparfait disait : la forme originale était « qu’il die », sans [z]. Que je dise, que je jouse : même combat ! Sauf que dans Les Femmes savantes de Molière, celui qui persiste à dire « quoi qu’on die », c’est le ridicule Trissotin : ses contemporains ont toute adopté la forme analogique dise. Mais qu’un Québécois se mêle pas de faire lui aussi de l’analogie, par exemple…

Din’ boites. En français, « à » pi « les » sont fusionnés pour donner « aux » : « i va aux États-Unis ». Exactement comme avec « dans les » en québécois: « Mets-les din’ boites ». Pourquoi une règle a serait acceptable en français, mais bête en québécois ?

Les langues se sont formées tout seules vla des dizaines de milliers d’années, à l’époque ousque les humains y’étaient encore des chasseurs-cueilleurs. À travers les grandeurs pi les petitesses de l’histoire, au milieu des horreurs pi des douceurs de l’humanité, sont restées complexes, subtiles, pi d’une sophistication éblouissante.

Les langues se sont épanouies pendant des millénaires sans surveillance. La première campagne d’alphabétisation massive en France remonte à’ fin du 19e siècle. Ça veut dire que de l’époque des chasseurs-cueilleurs jusqu’à récemment, y’avait à peu près pas un chat qui pouvait lire les recommandations des grammairiens. Dans ses grandes lignes, la langue française adulée par les puristes d’aujourd’hui, a s’est formée dans des conditions misérables, parmi une population d’illettrés pour qui la « protection du génie du français » aurait paru bin frivole, à côté des préoccupations de la vie quotidienne : servitude, misère, famines, épidémies…

On entend souvent que le joual serait le résultat d’une époque où la misère matérielle pi intellectuelle étaient si grandes que même la langue en aurait souffert. Ça veut-tu dire que le français – comme les autres langues – serait sorti du Moyen-Âge comme d’un écrin, que son « génie » aurait survécu aux épidémies de grippe meurtrières pi aux Inquisitions, mais pas à Duplessis ? Que les Québécois seraient les premiers humains à faire régresser leur langue si jamais Guy Bertrand arrêterait de faire des capsules linguistiques ?

Les locuteurs savent bien quelle structure ou mot est adapté à chaque contexte : les enquêtes sociolinguistiques le montrent. Une des tendances des puristes, c’est de faire fi de ste connaissance-là. Pi si Marie-Éva de Villers ou Lionel Meney essayent de nous convaincre que « renverser un jugement » ou « briser un contrat », ça se dit pas, bin ça montre qu’y’ont pas compris d’où la langue tire sa légitimité : pas des ouvrages comme les leurs, mais de l’usage de la communauté linguistique pi du flair de ses locuteurs.

Les langues se sont créées toutes seules, sans les regards faussement bienveillants de personnes chargées de les protéger. La seule fonction sociale des puristes dans tout ça, c’est de s’assurer qu’on parle comme eux-autres. Croire que la structure de langues millénaires pourrait se détériorer sans leur intervention, c’est leur donner une importance qu’y’ont pas : la langue a pas besoin d’être protégée de ses locuteurs.

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