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On a choisi le meilleur
N° 196 - février 2001

Le grand spectacle politique
Élaine Audet

Rien ne remplace le frisson du réel



L’extrême médiatisation du vol tranquille des élections américaines par Bush et la Cour suprême des États-Unis ainsi que la couverture mur à mur par nos médias de la démission de Lucien Bouchard montrent que les nouvelles sont désormais conçues comme le meilleur des spectacles en ville. Avec rebondissements, suspense et effets dramatiques. Rien ne remplace le frisson du réel.

Les reportages sur les guerres contre l’Irak et la Serbie ont bien rodé les rouages qui font grimper les cotes d’écoute. Rien n’est moins politique que ces couvertures exhaustives. Elles ne sont que de la poudre aux yeux et induisent le voyeurisme, l’accoutumance et des comportements de passivité totale en nous prenant gentiment par les yeux pour nous mener dans le grand vide convivial de la consommation collective.

L’affaire Michaud

On ne sait par quel bout prendre « l’affaire Michaud ». D’abord, après avoir lu attentivement les textes et les retranscriptions de ses interventions, je ne pense pas qu’Yves Michaud soit antisémite. Il est évident que le peuple juif n’est pas le seul à avoir souffert du totalitarisme au cours de l’histoire. Une telle constatation n’est pas en soi une déclaration haineuse ou raciste ni ne banalise l’Holocauste. On peut reprocher au style de Michaud une constante enflure rhétorique et l’expression d’un ressentiment ancré dans l’histoire du Québec. Pourtant, il serait erroné de considérer le moindre commentaire critique à l’égard de la communauté juive ou du sionisme comme de l’antisémitisme. D’ailleurs, je n’ai jamais entendu dire que des parlements aient voté pour stigmatiser pareilles opinions de la part d’un individu.

Il faudrait que les éluEs soient constamment mobiliséEs, s’il leur fallait condamner les manifestations de haine envers les femmes. En passant, c’est du massacre de plusieurs millions de femmes au Moyen Âge que vient l’expression « chasse aux sorcières » à la mode au Québec par les temps qui courent. On oublie toutefois ce « gynocide » qui s’est étendu sur plusieurs siècles et a envoyé allègrement au bûcher celles que l’Inquisition jugeait n’être pas assez soumises ou croyantes. On ne peut que constater une fois de plus qu’il y a des trous dans la mémoire collective (monolithiquement patriarcale) de quelque origine ethnique qu’elle soit.

Je ne préjugerai pas des intentions de M. Bouchard en réagissant d’une manière si disproportionnée aux provocations des adversaires de la souveraineté du Québec. Il a ainsi permis que soient citées hors contexte les paroles d’Yves Michaud et que les souverainistes soient une fois de plus discrédités dans le monde. D’ailleurs, ni Michaud ni le gouvernement péquiste n’ont fait preuve du moindre sens politique en agissant de façon aussi irresponsable, sans peser le poids de leurs actes et de leurs paroles. Cela dit, nous vivons dans un pays libre où la liberté d’expression est protégée par la Charte, à tel point que les Galganov et les Richler ont toujours pu exprimer leur mépris envers les Québécois francophones, et les Zumdel leur racisme et leur haine de la différence.

La sortie lyrique de Lucien Bouchard

Il y a peu de chance que les intérêts politiques réels du Québec soient la priorité du gouvernement péquiste après la sortie familialo-vindicative de Lucien Bouchard et le lancement du grand jeu de la course au pouvoir. L’ambition a vite fait de sécher les larmes des prétendantEs. Rincez-vous l’œil, bonnes gens, et préparez-vous à rester sur votre faim !

Dans l’intervalle, Mike Harris déclare que « le Canada perd un solide allié » en Lucien Bouchard. Le Conseil du patronat lui rend hommage. Après l’avoir traité de nazi, le ROC chante ses louanges et les organisations juives lui affirment leur appui total. « Il a fait ce qu’il avait à faire », dit-on le plus fréquemment. Au service de qui ?

N’allez pas chercher dans ce ballet à ras de sol quelques rappels du grand souffle qui a parfois animé notre peuple dans sa lutte pour la justice et la liberté. Vous ne trouverez pas dans les calculs mesquins à venir le moindre écho de la Marche mondiale des femmes, du parlement dans la rue ou de la remise en question du credo économiste par les Commissions régionales sur l’avenir du Québec et les divers sommets parallèles depuis Seattle.

Un angle féministe ?

« Quel serait l’angle féministe dans tout cet imbroglio ? », m’a demandé récemment un ami. D’abord, le fait que Lucien Bouchard ait souligné l’extrême difficulté de concilier la vie privée et la vie socio-politique. Que ce soit un homme de son envergure qui en ait parlé permettra de comprendre ce qui explique, encore aujourd’hui, la faible participation des femmes à la vie politique. Une intervention aussi dramatique entraînera peut-être les réformes qui s’imposent, en tenant compte des exigences de la vie privée et de la famille.

En deuxième lieu, même si j’aimerais qu’il y ait une femme première ministre au Québec, j’ai peu d’espoir qu’il y en ait une. En particulier, une qui corresponde à ma vision d’un Québec déterminé à s’approprier les leviers nécessaires pour réaliser ses idéaux de justice sociale. L’idéal étant de donner à chacun, et surtout à chacune, la possibilité de se réaliser dans le domaine de son choix.

Il y aurait eu éventuellement Louise Harel dont la feuille de route féministe et progressiste aurait pu être le gage d’un changement radical. On dit qu’elle est la mentor de Diane Lemieux qui vient également du milieu féministe. Mais, à tort ou à raison, je ne les vois pas – ni aucune des autres femmes au gouvernement – se démarquer nettement, leurs qualités extraordinaires semblant malheureusement déjà englouties dans le magma indifférencié du néolibéralisme. Même si l’on doit au gouvernement auquel elles appartiennent des réformes comme l’équité salariale, l’économie sociale, la perception des pensions alimentaires et les garderies à 5 $, aucune des femmes au pouvoir ne s’est vraiment impliquée pour défendre les revendications de la Marche mondiale des femmes.

Tout atout ! Françoise David

Reste le tout atout du mouvement progressiste 0 Françoise David et toutes celles et ceux qui, autour d’elle, ont acquis dans la lutte contre la violence et la pauvreté une expertise dans les dossiers qui constituent un véritable projet de société. David a déjà exprimé ses priorités de lutte contre la pauvreté des femmes et des enfants et contre la violence qui est leur lot, la détresse des jeunes, la sauvegarde de l’environnement. L’incontestable succès de la Marche mondiale des femmes et du mouvement de solidarité sociale qu’elle a entraîné montre la possibilité de réaliser concrètement et harmonieusement l’inclusion de toutes les minorités autour d’un même projet de société.

Reste la réalisation d’un front populaire de toutes les forces progressistes pour la justice sociale et l’indépendance du Québec indissociablement, un front ouvert au monde et à la solidarité dans le respect de l’intégrité des peuples. L’étonnante impassibilité des Québécois, à laquelle Lucien Bouchard a fait allusion, vient de ce que les politiques dites d’assainissement économique ont défavorisé les plus démuniEs et envoyé à une retraite prématurée nombre de travailleurs et de travailleuses qui se sentaient encore en mesure de faire bénéficier la société de leur expérience irremplaçable. Entre en ligne de compte également le désespoir de ceux et celles que les baisses d’impôts n’affecteront pas parce qu’ils sont sous le seuil de la pauvreté. Ceux et celles à qui les surplus de la lutte au déficit auraient dû être consacrés par le renforcement du filet de sécurité sociale et non en rendant leur existence plus précaire encore.

L’enjeu de la course à la chefferie aurait pu être l’engagement d’adopter avant les prochaines élections 0 1. Le scrutin proportionnel, déjà mis au programme du PQ par René Lévesque. 2. Le renforcement de la loi 101 et l’augmentation des crédits alloués pour l’enseignement du français et de la culture québécoise aux immigrantEs. 3. La mise en œuvre du projet de revenu de citoyenneté universel prôné par Michel Chartrand qui, à 84 ans, en fait la promotion en personne d’un bout à l’autre du Québec depuis cinq ans. C’est ce genre d’engagement intense dont nous avons besoin en ce moment au Québec et dans le monde. Il est grand temps d’entreprendre ensemble la lutte contre le déficit démocratique et les politiques néolibérales comme base inaliénable de l’indépendance du Québec.

À LIRE 0

Roger Julien, Un peuple un projet, Montréal, Écosociété, 1996.

Paul Cliche, Le scrutin proportionnel, Montréal, Les Éditions du renouveau québécois/l’aut’journal, 1999.

Michel Bernard – Michel Chartrand, Manifeste pour un revenu de citoyenneté, Montréal, Les Éditions du renouveau québécois/l’aut’journal, 1999.

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