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Les Fros des bois
N° 295 - décembre 2010

Former l’armée afghane n’est pas une mission de paix
Pierre Dubuc
Stephen Harper aurait préféré, semble-t-il, retirer les troupes canadiennes d’Afghanistan pour les envoyer éventuellement protéger les intérêts des minières canadiennes au Congo.

Les pressions des États-Unis et des autres membres de l’OTAN l’ont finalement convaincu de prolonger la mission canadienne en Afghanistan après 2011.

Il resterait maintenant à définir ce rôle, c’est-à-dire de savoir si les troupes canadiennes resteront dans leurs camps à l’intérieur ou iront à l’extérieur des barbelés ? Selon le Globe and Mail, il n’y a pas à hésiter : elles ne doivent pas craindre d’aller sur le terrain à l’extérieur des barbelés.

Ce rôle de conseillers n’est pas sans rappeler la guerre du Viêt-Nam – et d’autres guerres coloniales – où les puissances occidentales ont utilisé l’euphémisme de « conseillers militaires » pour camoufler leur engagement au combat.

Dans son édition du 24 novembre, le Canard enchaîné, journal satirique français, a révélé le contenu d’une étude secrète remise, lors du sommet de l’Otan, le 19 novembre dernier, aux représentants des 28 États membres, qui donne une idée des « défis » qui attendent l’armée canadienne.

Le contenu de l’étude est en parfaite contradiction avec la version « politiquement correcte » de la guerre en Afghanistan que les militaires et les porte-parole de l’OTAN tentent de nous faire avaler.

L’étude a été effectuée, selon le Canard enchaîné, sous la direction du général américain William Caldwell, qui dirige l’équipe internationale chargée de la formation de l’armée et de la police afghanes, soit les tâches qui incomberont à l’armée canadienne.

Selon l’étude, rapporte le Canard, l’armée et la police sont « minées » par la corruption, la formation de ses membres est « médiocre » et les désertions « fréquentes ». Plus déprimant encore, « la grande majorité des policiers ignorent la loi (…). Et la plupart des Afghans – ce n’est pas inattendu – estiment que leurs policiers sont sans foi ni loi. »

Interrogatoires brutaux, illettrisme des candidats et « 75 % » des recrues qui disparaissent après quelques semaines d’entraînement, quand ce n’est pas au bout de quelques jours.

Le général Caldwell demandait à l’Otan 2 000 instructeurs supplémentaires. On sait maintenant que le Canada va en fournir 950.

Que ce soit au Congo, en Afghanistan ou ailleurs, il est évident que le Canada entend jouer un rôle militaire de premier plan sur la scène mondiale. Cet automne, le Globe and Mail a publié, une semaine durant, une série d’articles sur le thème fort éloquent : Canada : Our Time to Lead. The Military.

Le magazine L’Actualité, propriété de Rogers Communication, a emboîté le pas dans son édition du 1er décembre 2010 avec un grand dossier de 11 pages sous le titre : Spécial armée : Qui combattront-ils demain ?

Le journaliste Alec Castonguay écrit : « Dans les hautes sphères du gouvernement, tant au cabinet du Premier Ministre Stephen Harper qu’au siège de la Défense, au centre-ville d’Ottawa, l’heure n’est plus à la discussion. La question est déjà tranchée : l’armée est un élément important de la politique étrangère canadienne, et, pour en tirer le maximum, les soldats doivent aller au front, là où ça brasse. »

Les dépenses militaires sont à l’avenant. Elles ont augmenté de 40 % depuis 2004 et les Conservateurs ont prévu des dépenses de 490 milliards pour les 20 prochaines années. Aujourd’hui, le Canada fait partie du club des 15 plus grandes puissances militaires mondiales.

L’Actualité présente d’ailleurs deux pages de photos des nouveaux joujoux de l’armée canadienne, acquis au coût total de 48 milliards de dollars depuis 2006. Et ce n’est pas fini. Pendant qu’on prévoit des compressions dans les différents ministères pour éponger le déficit de 55 milliards, le budget de la Défense continuera de croître au rythme de 1,5 % par année.

Au cours de la semaine qui a suivi son grand reportage sur l’armée canadienne, The Globe and Mail consacrait un reportage d’égale importance au système de santé. Mais là, le message était différent. Ce n’était plus « Our Time to Lead » à même les fonds publics.

Au contraire, l’article principal était un plaidoyer en faveur de la privatisation du système de santé, même s’il était accompagné d’un immense graphique comparant l’augmentation des coûts de santé dans différents pays et démontrant que la tendance à la hausse la plus marquée était aux États-Unis, où trône le secteur privé !

Les dépenses publiques pour les militaires sont justifiées, mais non pas celles pour le système de santé, bien que ces dernières soient les plus rentables socialement. En effet, l’espérance de vie de l’ensemble de la population s’accroît d’une année tous les quatre ans.

Les sondages, tant au Canada anglais qu’au Québec, montrent que la majorité de la population s’oppose à l’orientation militariste du gouvernement. Selon le Globe and Mail du 25 octobre, 65,9 % des Canadiens sont contre une prochaine mission semblable à celle de l’Afghanistan. Au Québec, 84 % de la population, selon L’Actualité, souhaitent que le Canada revienne à des missions de maintien de la paix sous le drapeau de l’ONU.

Mais quels partis politiques reflètent ce pacifisme ? Sûrement pas les Partis Conservateur et Libéral, qui viennent de s’entendre en secret pour prolonger la mission en Afghanistan sans débat au Parlement.

Déjà, au mois de juin dernier, de retour d’une mission en Afghanistan, le critique libéral en matière de politique étrangère, Bob Rae, avait recommandé le maintien des troupes dans ce pays pour former l’armée afghane, à la surprise de ses collègues libéraux, mais sûrement pas à celle de son chef Michael Ignatieff.

À deux reprises déjà, par le passé, Michael Ignatieff a joué un rôle crucial en appui au gouvernement Harper pour le prolongement de la mission en Afghanistan. Dans notre livre Michael Ignatieff au service de l’empire (Éditions Michel Brûlé), nous avons démontré que de puissants intérêts étaient intervenus pour soutenir l’accession de Michael Ignatieff à la tête du Parti Libéral dans le but de contrer ce qui était perçu comme une « dérive pacifiste » de ce parti sous la direction de Jean Chrétien, puis, quoique dans une moindre mesure, sous Paul Martin.

Conscient de l’impopularité de cette mission auprès de l’électorat, Stephen Harper et Michael Ignatieff s’étaient entendus pour ne pas en débattre au Parlement et, surtout, ne pas en faire l’objet d’un débat au cours de la prochaine campagne électorale. Mais le Bloc Québécois a profité de la journée qui lui est dévolue à la Chambre des communes pour imposer un vote sur cette question.

Les questions de paix et de guerre sont les plus importantes au plan politique – ne serait-ce que par les budgets en cause et leur impact sur les finances publiques – mais on veut les tenir loin du débat public. Conservateurs et libéraux ne veulent surtout pas qu’on remette en cause ces budgets lorsqu’on discutera, dans un proche avenir, de la réduction des transferts fédéraux aux provinces pour couvrir les soins de santé.

Avec l’accord secret intervenu entre Conservateurs et Libéraux, les deux autres partis politiques sont tenus comme quantité négligeable, bien que le NPD et le Bloc Québécois demandent le rapatriement des soldats canadiens d’Afghanistan.

Un gouvernement formé du NPD et du Bloc étant difficilement imaginable, la seule façon sérieuse de remettre en question l’orientation impériale de la politique canadienne est l’indépendance du Québec.

Un vote en faveur de l’indépendance provoquerait un large débat, tant au Canada qu’au Québec, sur l’ensemble des pouvoirs des deux gouvernements. Un Québec indépendant pourrait s’inspirer du Mexique, dont la constitution interdit la présence de ses soldats en sol étranger.

Au moment où le débat reprend au Québec sur la tenue d’un troisième référendum, le mouvement pacifiste, tant canadien que québécois, devrait considérer avec toute l’importance qu’il mérite ce choix stratégique.

Il n’est pas inutile de rappeler que la décision du gouvernement Chrétien de ne pas participer à l’invasion de l’Irak aux côtés des États-uniens était motivé en bonne partie par la crainte que le gouvernement de Bernard Landry, alors au pouvoir, s’appuie sur les gigantesques manifestations d’opposition à la guerre se déroulant alors au Québec, pour tenir un référendum sur l’indépendance du Québec contre la participation à cette guerre.

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