L'aut'journal
Le lundi 26 août 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
Les Fros des bois
N° 295 - décembre 2010
Entretien avec Fidel Castro sur le Nouvel Ordre mondial
La notion d’armes nucléaires à visage humain inquiète
MIchel Chossudovsky
À La Havane, du 12 au 15 octobre 2010, j’ai eu des entretiens prolongés et détaillés avec Fidel Castro portant sur les dangers d’une guerre nucléaire, de la crise économique mondiale, ainsi que du Nouvel Ordre mondial.

Ces entretiens avec Fidel Castro offrent une interprétation de la nature de la guerre moderne : si les États-Unis et leurs alliés décidaient de lancer une opération militaire contre la République islamique d’Iran, ils ne pourraient pas remporter une guerre conventionnelle et il se pourrait dès lors que celle-ci se convertisse en une guerre nucléaire.

Alors, quelle est donc cette menace, ce danger de guerre nucléaire qui pèse sur les êtres humains, sur l’Homo sapiens ?

Depuis bien longtemps, des années, dirais-je, mais surtout depuis plusieurs mois, je m’inquiète de l’imminence d’une guerre au Moyen Orient qui se convertirait en guerre nucléaire.

Pendant la Guerre froide, on parlait d’une paix apparente, garantie entre l’URSS et les É.-U.A., selon la fameuse théorie de la « destruction mutuelle garantie », et il semblait que le monde allait jouir des délices d’une paix prolongée pour une durée illimitée.

La fin de la Guerre froide a mis fin à cette notion et la doctrine nucléaire a été reformulée.

Les menaces contre l’Iran sont devenues à mes yeux totalement réelles le 9 juin dernier, quand le Conseil de sécurité a adopté la Résolution 1929, qui condamnait ce pays pour ses recherches dans le domaine nucléaire et l’accusait de constituer une menace pour le monde.

Les sanctions imposées à l’Iran par les É.-U.A. et leurs alliés de l’OTAN sont absolument abusives et injustes. Et je ne comprends pas pourquoi la Russie et la Chine n’ont pas opposé leur veto à cette dangereuse Résolution 1929 du Conseil de sécurité des Nations Unies. De mon point de vue, ça a compliqué terriblement la situation politique et amené le monde au bord de la guerre. 

Il est vrai que cette Résolution du Conseil de sécurité annule en quelque sorte le programme de coopération militaire que la Russie et la Chine ont conclu avec l’Iran, en particulier celui de la Russie concernant la défense antiaérienne, avec le système S-300.

Mais toutes les menaces faites à la Russie et à la Chine visent à ce que ces deux pays ne se mêlent pas des affaires de l’Iran, autrement dit en cas de guerre, ils n’interviennent absolument pas, après avoir suspendu leur coopération militaire. Cette manière d’étendre la guerre au Moyen-Orient sans confrontation avec la Russie et la Chine est un peu le scénario actuel.

À mon avis modeste et serein, il aurait fallu bloquer cette Résolution qui a tout compliqué à plusieurs égards.

Sur le plan militaire, comme vous l’avez expliqué, les Russes s’étaient engagés à livrer des S-300 à l’Iran et avaient signé des contrats.

L’Iran compte des dizaines de millions de personnes qui ont suivi une formation militaire, qui sont formés du point de vue politique et entraînés, des millions d’hommes et de femmes décidés et n’ayant pas peur de mourir. Ce sont des gens qui ne vont pas se laisser intimider et sur qui la force n’a pas de prise. Par ailleurs, vous avez les Afghans – assassinés par les drones – les Pakistanais, les Irakiens, qui ont vu mourir de un à deux millions de leurs compatriotes, des suites de la guerre antiterroriste engagée par Bush. Pas possible de gagner une guerre contre le monde musulman. C’est insolite ! C’est de la folie !

Ces forces conventionnelles musulmanes sont énormes. L’Iran peut mobiliser du jour au lendemain plusieurs millions de soldats à la frontière irakienne, à la frontière afghane, et même s’ils mènent une guerre type blitzkrieg, les É.-U.A. ne pourront pas éviter une guerre conventionnelle tout près de leurs bases militaires dans la région.

Cette guerre conventionnelle, ils la perdraient. Personne ne peut gagner une guerre conventionnelle contre des millions de soldats et de civils. La population de tout un pays ne va pas se concentrer à un endroit pour que les États-uniens la tuent !

J’ai été guérillero, et je me rappelle avoir dû beaucoup penser à la manière dont il fallait répartir nos forces, et je n’aurais jamais commis l’erreur de les concentrer, parce que, plus vos forces sont concentrées et plus les armes de destruction massive vous causeront des pertes énormes. Si les É.-U.A. font le choix de la guerre conventionnelle en Iran, ils la perdront. Et la guerre nucléaire n’est un choix pour personne.

Par ailleurs, la guerre nucléaire se transformerait inévitablement en une guerre nucléaire mondiale.

Autrement dit vu que, comme les É.-U.A. et leurs alliés sont incapables de gagner une guerre conventionnelle, ils vont recourir à l’arme nucléaire, mais comme ils ne peuvent pas non plus gagner cette guerre, nous allons tout perdre.

Tout le monde la perdrait. C’est une guerre que nous perdrions tous !

Revenons à la menace contre l’Iran.  Vous dites que les É.-U.A. et leurs alliés ne peuvent pas gagner une guerre conventionnelle. C’est vrai. Mais l’arme nucléaire pourrait être utilisée, et ça, c’est de toute évidence une menace à l’humanité, comme vous l’avez souligné dans vos écrits.

Ce qui m’inquiète, c’est de voir se développer, après la Guerre froide, la notion d’arme nucléaire à visage humanitaire, sous prétexte qu’il ne s’agirait pas d’une arme dangereuse pour les civils. Et maintenant, les manuels militaires disent que l’arme nucléaire tactique est inoffensive et n’affecte pas la population civile.

J’ai écouté ce que vous avez dit au cours de la Table ronde télévisée : Que ces armes, présumément inoffensives pour les habitants proches du lieu d’impact, ont une puissance explosive allant d’un tiers à six fois celle de la bombe qui fut lancée sur Hiroshima. Or, on connaît parfaitement les terribles dommages qu’elle a causés. Une seule bombe a tué instantanément cent mille personnes. Imaginez une bombe six fois plus puissante, ou deux fois, ou aussi puissante, ou seulement le tiers… C’est absurde !

Il y a un autre facteur : Le déploiement des armes nucléaires tactiques dans plusieurs pays européens membres de l’OTAN, dont la Turquie, l’Italie, l’Allemagne, si bien que des tas de petites bombes nucléaires se trouvent tout près du théâtre d’opération. Sans compter Israël.

Durant la dernière guerre mondiale, plus de cinquante millions de personnes ont été tuées par des armes conventionnelles, avant l’apparition des armes nucléaires.

Une guerre aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celles du XIXe siècle, qui étaient déjà extrêmement destructives. Les armes nucléaires sont apparues à la dernière minute, parce que Truman a voulu les employer, faire un essai avec la bombe d’Hiroshima, dont la masse critique provenait de l’uranium, tandis que celle de la bombe de Nagasaki est née du plutonium. Toutes deux ont tué environ cent mille personnes d’un coup, sans parler du grand nombre de gens qui sont décédés plus tard des suites de blessures et de l’irradiation, et qui souffrent de ses effets depuis de longues années.

Personne au monde ne désire l’extinction de l’espèce humaine. Voilà pourquoi je suis d’avis qu’il faut faire disparaître non seulement les armes nucléaires, mais aussi les armes conventionnelles. Il faut offrir des garanties de paix à tous les peuples, sans distinction, aussi bien aux Iraniens qu’aux Israéliens.

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.