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Gaz de schiste, à qui ça profite ?
N° 294 - novembre 2010
Lettre ouverte d’une citoyenne qui a son voyage des forages sauvages
Mines d’uranium près du Lac Mistassini
Marie-Geneviève Chabot*
On a beaucoup parlé de la lutte des gens de Sept-Îles contre le projet de mine d’uranium sur leur territoire. On parle actuellement beaucoup du débat entourant l’exploitation des gaz de schiste. Pendant ce temps, à quelque 975 km de là, dans la région du Nord-du-Québec, la première mine d’uranium au Québec est en train de se frayer un chemin parmi les épinettes, sans faire de bruit.

Ressources Strateco, une jeune compagnie uranifère basée à Boucherville, mais dont les deux principaux actionnaires sont à Toronto et à New York, met le paquet pour que le Projet Matoush devienne la première mine d’uranium au Québec, à l’aube de 2014. Le projet est actuellement à l’étape de l’obtention du permis d’exploration, mais les forages de surface ont commencé depuis 2009.

Qu’est-ce que quelques petits trous dans la terre et quelques tonnes de pierre remuées pourraient bien déranger dans ce coin perdu, de toute façon ?

Ce coin perdu, situé à 275 km au nord de la ville mythique de Chibougamau, est aussi le territoire traditionnel de chasse des Cris. Il se trouve également à 15 km du futur parc national Albanel-Témiscamie-Otish et à une centaine de kilomètres du Lac Mistassini, le plus grand lac d’eau douce du Québec. Le site est aussi et surtout en plein cœur des monts Otish, « là d’où originent les eaux », comme disent les Cris.

C’est que les eaux provenant des monts Otish alimentent la baie James et le fleuve Saint-Laurent. « En effet, c’est au cœur de ces montagnes que prennent source plusieurs de nos plus grandes rivières, soit les rivières Rupert, Eastmain, La Grande, Péribonka, aux Outardes et Manicouagan. »1

Donc, Ressources Strateco projette d’installer sa première mine d’uranium sur rien de moins que le « pivot hydrographique du Québec ». Je dis première, car si cette mine voit le jour, elle ouvre la porte aux autres mines d’uranium potentielles dans le secteur.

Comme d’autres résidants du coin, je suis inquiète. Pour me rassurer, les membres de la Conférence régionale des élus de la Baie-James (CREBJ) ont pris la responsabilité d’informer leur population en organisant des séances d’information dites « objectives ».

Pour ce faire, ils ont entre autres invité des experts de Genivar, une firme d’ingénieurs-conseils, qui compte notamment Ressources Strateco au nombre de ses clients.

M. Rhéaume, physicien et directeur de la division nucléaire chez Genivar, nous a expliqué la question des résidus miniers de la façon suivante: « Après avoir extrait l’uranium pur, ce qu’on retourne dans les résidus [les radioéléments], c’est exactement ce qui était dans la nature. On les retourne, après les avoir traités chimiquement dans l’usine de concentration. » Quasiment écologique. Selon M. Rhéaume, « les risques ne sont pas là », en ce qui a trait à l’exploration de l’uranium.

Je suis ressortie de cette séance d’information avec l’impression que l’uranium était un produit naturel comme les autres, au même rayon que le magnésium, le calcium et les baies de goji. Dans le fond, l’uranium n’est pas plus toxique que d’autres substances. Selon le docteur Plante, médecin et directeur de la santé et sécurité à la centrale nucléaire de Gentilly-2, tout est une question de dose. Si on contrôle la dose de radiation qu’on absorbe, tout est tiguidou.

Peu satisfaits de cette séance d’information à laquelle il manquait vraisemblablement une partie, quelques-uns d’entre nous ont formulé le souhait de recevoir la visite d’intervenants critiques et indépendants capables de nous présenter l’envers de la médaille.

Ce à quoi les élus, parmi lesquels le député Luc Ferland, ont répondu en chœur qu’ils n’inviteraient pas d’opposants au nucléaire, mais seulement des scientifiques neutres.

La neutralité, c’est aussi ce qu’a évoqué Gary James, directeur du Centre d’études collégiales de Chibougamau, en refusant la venue dans son établissement de médecins critiques s’étant impliqués à Sept-Îles, dont le docteur Isabelle Gingras et le docteur Éric Notebaert, pour participer à un débat sur l’uranium organisé par les enseignants.

Neutre, M. James peut difficilement l’être, en tant que président du conseil d’administration de la Table jamésienne de concertation minière (TJCM), dont la mission est de soutenir le développement de l’industrie minière dans la région.

Donc, si j’ai bien compris, dans le débat sur le projet Matoush, on est soit neutre ou contre. Dans le Nord-du-Québec, on ne veut pas entendre les spécialistes en défaveur de l’industrie nucléaire. Même s’il s’agit de docteurs en physique nucléaire renommés comme le docteur Michel Duguay ou le docteur Gordon Edwards, qui donne des conférences dans le monde entier sur les risques du nucléaire. Pas de danger qu’on les invite. Dans le Nord-du-Québec, on veut pas se faire gâcher notre party.

Malgré leur déguisement de neutralité, les élus sont favorables au projet. Soit. Qu’ils trouvent que la création de tout au plus 300 emplois pendant environ 12 ans (la durée projetée d’exploration et d’exploitation de la mine) et des redevances de 2 % à l’État valent les risques pour la santé des populations cries et jamésienne et la contamination potentielle et irréversible d’un site avec les résidus miniers radioactifs pour des centaines de milliers d’années, c’est leur opinion.

Mais qu’ils censurent les intervenants ayant un avis divergent en leur refusant une tribune sur leur territoire, c’est qu’ils ont oublié que c’est par la démocratie qu’ils ont été élus.

Lors de la consultation pour le projet de loi 79, modifiant la loi sur les mines, le ministre délégué aux Ressources naturelles et à la faune, Serge Simard, a demandé aux membres de la CREBJ s’ils envisageaient de tenir un forum sur l’uranium dans le Nord-du-Québec, pour maximiser l’information à la population. Ce à quoi la mairesse de Chibougamau, Manon Cyr, a répondu que « nous, dans le fond, ce qu’on a fait, c’est un forum perpétuel ».

À part les trois articles à saveur d’infopub sur l’uranium qui prenaient deux pages pleines du journal local, et ce, le jour même de la première phase des audiences publiques sur le projet Matoush à Chibougamau, je n’ai pas vu de forum. Encore moins perpétuel.

La mairesse de Chibougamau scande à tous les vents qu’ils ont fait leur job et que la population de la région est très bien informée. Si madame la mairesse, qui siège également au conseil d’administration de la TJCM, s’est chargée de la neutralité de l’information que nous avons reçue, je ne suis pas rassurée.

Comme elle l’a exprimé devant la commission sur le projet de loi 79, « si vous mettez un moratoire demain matin sur le développement de l’uranium, nous on est déçus. »

Moi, quand je suis déçue, je ne suis pas neutre.

J’aimerais que les élus pensent le développement de la région en visionnaires plutôt qu’en opportunistes, qu’ils admettent qu’il y a beaucoup d’incertitudes scientifiques entourant l’exploitation de l’uranium, et qu’ils reconnaissent le droit de la population d’avoir accès à cette information.

S’ils ont si peur d’un débat ouvert sur la question, c’est peut-être justement parce qu’il y a de bonnes raisons de ne pas rester neutre.

1. Projet de parc Albanel-Témiscamie-Otish, État des connaissances, 2005, p.20

*L’auteure est résidante de Lac Cavan, dans le Nord-du-Québec

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