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Gaz de schiste, à qui ça profite ?
N° 294 - novembre 2010
Le portulan de l’histoire
La première campagne médiatique de désinformation
Jean-Claude Germain
Avant même de songer à former des partis, l’Assemblée du Bas-Canada s’est naturellement divisée en deux convergences : un bloc ministériel anglais qui appuyait systématiquement toutes les propositions du Gouverneur et du Conseil exécutif et un bloc canadien qui, dans sa naïveté démocratique, tentait de faire la part des choses en les questionnant, les discutant, les amendant ou les rejetant. Bref, en remplissant la fonction première d’une institution parlementaire.

Les premiers reprochaient aux seconds de ne rien comprendre au fonctionnement du parlementarisme britannique alors que ces derniers avaient saisi d’emblée son disfonctionnement systémique qui limitait leur liberté de parler et de légiférer au profit d’une sorte de Chambre des lords coloniale – un conseil législatif et un exécutif nommés par le Gouverneur.

Les Canayens avaient eu l’habitude d’un gouvernement par décret qui dépendait du bon plaisir du roi de France et du ministre des Colonies. Il leur restait à apprendre comme collectivité toute la différence qui existait entre les déclarations solennelles d’intention d’un gouvernement, ses textes officiels de loi et ses gestes concrets. Les paroles s’envolent, comme on dit, les écrits demeurent, mais seules les actions comptent.

Autre continent, autres mœurs ! Les gouverneurs de la Nouvelle-France avaient rapidement compris que la mise en action de leurs décrets ou de leurs politiques dépendait du bon plaisir des Canayens. Chassez le naturel, il revient au galop ! Il a suffi d’une loi, qui obligeait les habitants à consacrer jusqu’à 12 jours de corvée par année à l’entretien des chemins sous peine d’amende, pour mettre le feu aux poudres. Comment le nouveau Parlement avait-il pu ignorer que les Canayens étaient réfractaires aux corvées obligatoires depuis toujours ? Sous l’ancien régime, le manque de zèle de la population montréalaise avait mis trente ans à ériger tant bien que mal les fortifications de la ville. Le coût de celles de Québec avait été défrayé par Versailles. Les Canayens n’avaient pas attendu l’Acte de Québec ou la Révolution française pour définir trois des articles fondamentaux de leur conception de la liberté : Non à la taxation ! Non à la conscription ! Non aux corvées obligatoires !

Nul besoin de discours enflammés, l’opinion populaire était déjà faite ! Après une explosion de colère contre les corvées à Québec, la grogne a pris racine à Montréal au début d’octobre 1796. Surtout après la mise en œuvre de la phase manu militari de l’opération : l’arrestation de ceux qui n’avaient pas réglé l’amende imposée pour résistance à l’Acte des chemins.

Lorsqu’un représentant de la loi s’est présenté à la demeure d’un certain Berthelot pour effectuer une saisie de corps, ça tourné à l’aigre. Les amis du contrevenant s’y opposent fermement et le constable Marston mange une volée en règle. La nouvelle de l’incident fait le tour de la ville. Deux jours plus tard, c’est une rumeur confirmée : les juges de paix se réunissent pour statuer sur les mesures à prendre.

À l’heure dite, une centaine de personnes sont déjà attroupées autour du Palais de Justice. Berthelot s’est mêlé aux curieux. Il n’en faut pas plus pour que le Shérif l’appréhende sur le champ et s’engage avec son prisonnier sur la place d’Armes. Ils sont aussitôt entourés par les badauds qui libèrent Berthelot sans aucun ménagement pour le Shérif. Quatre d’entre eux seront d’ailleurs traduits aux assises pour agression.

La grogne prend de l’ampleur. À la mi-octobre, une foule considérable de protestataires envahit à nouveau la place d’Armes pour dénoncer les corvées et les amendes. Quelques jours plus tard, le constable Marston se voit confier la mission d’arrêter un des meneurs de la protestation. Un mandat plus facile à lever qu’à exécuter ! Le constable s’était à peine approché du domicile de Latour qu’à toutes les embrasures de la maison, les armes de ses partisans l’avaient mis en joue. Autrement dit, décampe, pis vite, ou t’es mort !

Contrairement aux gouverneurs de la Nouvelle-France qui n’avaient pas les moyens militaires d’imposer leurs décrets, le gouvernement colonial britannique disposait d’une armée d’occupation. Le 30 octobre, le calme était revenu à Montréal avec l’arrivée de deux régiments de soldats réguliers.

Coupée de toutes racines populaires, l’administration coloniale a sombré encore une fois dans la plus pure paranoïa. Le procureur général Jonathan Sewell n’en démord pas. Les responsables des émeutes de la place d’Armes ne peuvent être que des agitateurs français, assez nombreux, selon lui, dans la région de Montréal. La preuve indubitable ? Une phrase publiée dans un pamphlet distribué aux habitants : « Bientôt on n’entendra que le cri de Vive la République ! depuis le Canada jusqu’à Paris ! » Comme si le chemin qui mène à la république passait par la voirie !

Saisi du même délire, le gouverneur en chef Robert Prescott se surpasse. Il anticipe même une des déductions célèbres de Sherlock Holmes dans un tout autre contexte. On se souvient que, dans Le Chien des Baskerville, Holmes portait l’incident curieux du chien de ferme à l’attention du docteur Watson. Le docteur s’étonne : « Quel incident ? Le chien ne s’est pas manifesté de toute la nuit ! » La réponse du détective est cinglante : « Précisément, mon cher Watson, il n’a pas aboyé ! »

L’argumentaire de Prescott est de la même eau sans être aussi probant. Selon lui, l’existence des agitateurs est d’autant plus évidente qu’on n’arrive pas à la prouver. « Jusqu’à maintenant, écrit-il en Angleterre, les émissaires français se sont dérobés à tous les efforts faits pour les découvrir. L’asile secret qu’ils ont trouvé ne montre que trop bien qu’il existe dans les basses classes de la population une disposition favorable à leur cause ».

En 1797, l’obsession maladive du pouvoir exécutif se matérialise. Le gouvernement croit tenir « son » agent provocateur, responsable de tous les mouvements d’humeur de la population. Jacob Felt se fait passer pour juif, acheteur de chevaux et voyage en compagnie d’un guide canadien.

L’année précédente, le marchand montréalais William Barnard avait déjà signalé l’agent américain aux autorités. Rencontré au Vermont, Felt lui avait confié son désir de s’emparer de Montréal. Son plan était d’enlever les personnes les plus importantes de la ville et d’exiger une rançon pour leur libération. Avec les sommes obtenues, il se proposait de libérer le pays des Anglais.

En mai 1797, Felt et son guide, Charles Fréchette, se cachent dans les bois de l’Anse des Mères, près de Québec. Le faux marchand se nomme David MacLane. À ses dires, le gouvernement français l’a mandaté, à titre de « commandant en second de l’armée révolutionnaire », pour fomenter une insurrection au Canada. Il compte sur Fréchette pour le mettre en communication avec des hommes susceptibles de faire avancer sa cause. Le guide suggère un député de Québec qui a eu maille à partir avec le gouvernement. John Black a été injustement emprisonné.

Le député ne se fait pas tirer l’oreille pour rencontrer MacLane. Ce dernier lui expose son plan d’attaque : se rendre maître de la capitale après avoir endormi la garnison avec du laudanum. Black invite aussitôt MacLane à quitter son refuge et à loger chez un ami, qui habite à l’intérieur des murs, le député Paquet, un parent de Fréchette. À peine installé chez son hôte, le commandant en second de l’armée révolutionnaire est aussitôt arrêté. Black l’a dénoncé illico. Le lendemain, David MacLane est accusé de haute trahison.

Quelques semaines plus tard, une dizaine de témoins à charge défilent devant le juge William Osgoode et douze jurés anglais. Il témoigne que l’accusé leur a tenu un discours insurrectionnel. La majorité d’entre eux recevront des terres en échange de leur coopération et John Black, tout le canton de Dorset, dans le comté de Beauce. La défense a beau objecter qu’on ne peut condamner un citoyen américain pour trahison, le jour même, après une délibération d’une demi-heure du jury, MacLane est condamné à être exécuté d’une façon exemplaire. L’affaire sent le coup monté.

« J’ai vu conduire MacLane sur la place d’exécution, raconte Aubert de Gaspé, il était assis le dos tourné au cheval sur une traîne dont les lisses grinçaient sur la terre et les cailloux. Il regardait les spectateurs d’un air calme et assuré, mais sans forfanterie. C’était un homme d’une haute stature et d’une beauté remarquable ».

La veille du jour prévu pour son exécution, on cherchait toujours un exécuteur des hautes œuvres. Un certain Wara a finalement accepté de remplir l’office en échange de 600 $, une somme fabuleuse pour l’époque.

De Gaspé a assisté au supplice. Il se souvenait que le bourreau avait brusquement renversé l’échelle sur laquelle MacLane était étendu sur le dos, la corde au cou et attaché au haut de la potence. Lancé de côté par cette action, le corps a frappé un des poteaux de la potence et, après quelques faibles oscillations, est demeuré stationnaire.

À l’expiration de vingt-cinq minutes, lorsque le bourreau a coupé la corde, le docteur Duvert n’a pu que confirmer que le pendu était bel et bien mort. En ajoutant avec un certain soulagement que « maintenant il ne sentira pas toutes les cruautés qu’on va lui faire ».

Un autre témoin raconte que la plate-forme sur laquelle était fixé le billot a été ensuite approchée de la potence et un feu allumé pour compléter la sentence. La tête tranchée, l’exécuteur l’a élevée à la vue du public en criant : « La tête d’un traître ! » Puis, il a pratiqué une incision au-dessous de la poitrine pour en extraire le cœur et une partie des entrailles, lesquels furent brûlés. Le corps de MacLane n’aurait été quitte de la loi qu’après avoir été découpé en quatre parties. Les quartiers furent bien marqués avec un couteau. Sauf qu’ils ne furent pas détachés du tronc.

Plusieurs spectateurs, entassés près de la potence, ont rapporté à de Gaspé, qu’après la pendaison, l’exécuteur avait refusé de pousser outre. Il alléguait être bourreau et non boucher. À chaque nouvel acte sanglant, il se rebiffait et devenait plus intraitable. Chaque fois, il y gagnait une centaine de dollars supplémentaires. À la fin, il avait empoché la somme de 900 $ pour deux heures de travail.

Le cadavre du pauvre MacLane fut abandonné sur place. À la faveur de la nuit, quatre citoyens de Québec creusèrent une fosse près du gibet et y déposèrent ses restes. Le dernier message de MacLane avait été celui d’un pacifiste. C’était un illuminé et non le dangereux révolutionnaire des autorités. En s’adressant aux soldats, il leur avait dit : « Je vais dans un lieu où, sans armes, je serai en sécurité ».

Sa vie de bouc émissaire et d’épouvantail à sédition n’était pas terminée. En plus de deux éditions du résumé du procès et de longs articles commandités dans la Gazette de Québec de John Neilson, le gouvernement fit imprimer 2 000 exemplaires des minutes du procès et une brochure qui relatait l’événement à l’intention des Américains. L’insistance était mise sur le châtiment impitoyable qui serait imposé à ceux qui ne se mêleraient pas de leurs affaires.

Le procès expéditif et le sensationnalisme de l’exécution de Donald MacLane n’avaient rien d’exceptionnel en soi. Ils s’inscrivaient dans une longue suite de dénis de justice et de sanctions barbares. Sa particularité est d’avoir été l’occasion de la première campagne médiatique de désinformation.

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