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Gaz de schiste, à qui ça profite ?
N° 294 - novembre 2010

C’est-tu vraiment une langue belle avec des mots superbes ?
Michel Usereau
La toune La langue de chez nous d’Yves Duteil a faite l’unanimité en 1985. « C’est une langue belle, avec des mots superbes », qu’i chantait. Qui qui aurait osé le contredire ? Pourtant, c’est clair qu’i s’était trompé.

Le français, une langue imprécise. On ressent souvent un inconfort en disant, vers 5h, « je travaille depuis trois heures ». On se demande avec raison : « I pense-tu que j’ai commencé à 3h ou que ça fait 3h que je travaille ? ». « For 3 hours » pi « since 3 o’clock » sont beaucoup plus précis.

On ressent le même malaise en disant « y’a pris sa carte » : sa propre carte ou celle de son ami ? En basque, y’a pas c’problème-là: y’a deux « sa » différents, qui montrent auquel des deux la carte appartient. Côté précision, le français fait pâle figure.

Une langue au vocabulaire pauvre. En examinant le vocabulaire français, on est frappés par sa pauvreté. Qu’on pense à’ confusion qui règne entre feuille pi feuille, alors que l’anglais distingue clairement sheet pi leaf ; ou à fill out a form ou fill up a glass, pauvrement traduits par remplir, sans nuance selon qu’on remplit un formulaire ou un verre ; ou à fort, richement rendu par strong pour la force physique ou par loud pour un bruit.

Les antonymes aussi mettent ste pauvreté-là en relief. Le contraire de grand ? Petit. Le contraire de profond ? Les francophones y’ont rien trouvé de mieux que peu profond. On est loin du contraste deep/shallow, utilisé autant au sens propre qu’au figuré en anglais. Avez-vous déjà eu une discussion peu profonde avec quelqu’un ?

Une langue déstructurée. La faiblesse pi la laideur du français apparaissent aussi dans ses structures boiteuses. Prenons « j’ai besoin de » suivi de quatre déterminants différents :

J’ai besoin de ces/tes/la photo(s).

J’ai besoin de des photos.

Gros problème avec le déterminant des : on a pas le choix de l’enlever !

J’ai besoin de __ photos.

Ça viole un principe structurel fondamental du français : un nom commun, ça doit avoir un déterminant. Côté rigueur, on repassera.

C’est encore pire avec une phrase comme « va AU magasin » : la préposition à pi le déterminant le sont fusionnés dans un magma informe : [o].

Une langue inarticulée. Les mots latins viridis, vermis, vitrum, varius pi versus ont un troublant point en commun: i se prononcent toute [vèr] en français. Bin sûr, y’a des différences orthographiques artificielles : vert, ver, verre, vair, vers. Mais la réalité toute crue, c’est qu’à force de prononcer lâchement ces cinq mots latins-là, on a fini par les éroder pi par toute les prononcer platement [vèr]. Y’a aucune autre langue latine qui a si sauvagement charcuté le latin. Comparez avec l’italien : verde, verme, vetro, vaio pi verso sont beaucoup plus proches des mots d’origine.

Je vous ai-tu troublés ou blessés avec ma démonstration ? Peut-être… Mais chu sûr qu’y’a personne qui a senti vaciller sa foi en la langue française en lisant ça. Je dis foi parce que c’est bien ça : une croyance, enracinée dans nos têtes : « C’est une langue belle, avec des mots superbes ».

Pourquoi y’a personne qui a senti sa foi vaciller ? Parce que l’idée de beauté pi de précision du français est supportée par l’élite, par des profs imbus de leur culture, par les « eulanguistes » qui pensent qu’y’a des peuples plus capables que d’autres d’engendrer des outils de communication raffinés. Mais la réalité est différente: le français, c’est ni beau ni laite, ni précis ni imprécis : c’est une langue comme les autres, point.

En jouant avec les faits linguistiques, on peut prouver toute pi son contraire. Passez-moi votre commande : quelle langue vous voulez glorifier ou dénigrer ? Voulez-vous prouver que l’allemand est doux, l’italien vulgaire pi l’anglais compliqué ? Aucun problème: on peut toute faire dire aux faits linguistiques. La preuve ? Le r roulé de l’est de Montréal, si vulgaire aux yeux de certains, c’est le même r qu’en italien, la belle langue de l’amour. C’est drôle comment le même son peut être vulgaire ou charmant selon la lunette idéologique avec laquelle on le regarde.

On devrait être vigilants en entendant des gens parler de langues belles ou précises. Qui est capable d’identifier à l’oreille plus que 4 ou 5 langues ? On reconnait souvent l’anglais, l’allemand, l’espagnol, mais qui peut distinguer le mandarin du cantonais, le suédois de l’islandais ?

Pi qui connait les caractéristiques syntaxiques pi lexicales de ces langues-là, ou des 6000 langues du monde ? C’est assez gênant d’affirmer qu’une langue est précise ou pas, sans être capable de dire pourquoi. Pi de toute façon, c’est quoi, les critères ? C’est quoi, une belle structure syntaxique ?

Un autre détail : quand on parle de « belle langue », faut être conséquent pi faire la liste des langues laites. Je serais curieux d’entendre les arguments invoqués. Au mieux, on ferait rire de nous-autres.

Heureusement, ma démonstration de la pauvreté du français a aucune valeur. Pi de toute façon, on est blindés contre ça. « Le français est beau », la société entière le confirme. Mais imaginez maintenant que votre variété de langue serait dénigrée depuis toujours par des intellectuels qui s’acharneraient à dire qu’est’ inarticulée pi déstructurée: c’est probable qu’à la longue, vous vous rangeriez derrière eux, parce que la pression serait trop forte, pi aussi, disons-le, parce qu’on fait confiance à ce monde-là, en toute bonne foi.

J’exagère ? Voici un extrait de Ta mé tu là ?, le livre à succès de Georges Dor: « Cette inarticulation, quand elle s’étend à tout un langage déstructuré en plus, donne le joual (…) cette langue de pauvre et (…) cette pauvre langue où des mots en lambeaux habillent un langage en guenilles. Nous avons tous été touchés à divers degrés par ce parler misérable ».

C’est l’idéologie dominante din’ médias, qui nous fait croire que des structures comme « on peut-tu », « si j’aurais » pi « din’ médias » nous rabaissent au rang de peuple inarticulé. Notre perception du québécois parlé « décadent » pi du « beau français » a été entretenue par des gens comme Georges Dor. I faut remplacer ces croyances-là par un discours rationnel sur la langue. Comme mon père qui, à une époque où j’adhérais à l’idée du beau français, me demandait : « Mais Michel, quand qu’i disent que le français, c’est une belle langue, quessé qu’i veulent dire au juste ? ». I me demandait ça sincèrement ; la réponse est jamais venue, parce qu’y’en avait pas, de réponse.

Une fois le rationnel revenu, i va rester une seule part d’irrationnel dans notre rapport avec notre langue : notre attachement à elle, sous toutes ses formes. Pas parce qu’est’ belle ou précise : juste parce que c’est la nôtre pi qu’a fait partie de la mosaïque linguistique de l’humanité – ce qui est une raison suffisante pour la défendre.

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