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Gaz de schiste, à qui ça profite ?
N° 294 - novembre 2010
Se souvenir des cendres n’est pas un making-of d’Incendies
Que reste-t-il des guerres, au-delà des images ?
Ginette Leroux
Nous sommes en Jordanie, sur les lieux de tournage du film Incendies de Denis Villeneuve. Au même endroit, simultanément, la caméra d’Anaïs Barbeau-Lavalette capture les témoignages des gens, en majorité des réfugiés irakiens qui, il y a peu de temps, étaient au cœur d’un conflit armé. Cette mise en abîme – un film dans un film – les renvoie à leur histoire et à leur immense besoin de la raconter au monde entier. Voilà l’essence même de Se souvenir des cendres.

Mettons tout de suite les choses au clair. Se souvenir des cendres n’est pas un making-of du film Incendies. Lorsque Villeneuve met en scène des personnages de fiction à partir de son propre scénario cinématographique tiré de la pièce de théâtre du même nom de Wajdi Mouawad, Anaïs Barbeau-Lavalette, elle, tourne son objectif vers ceux qui regardent le tournage du film.

Une scène du film d’Anaïs montre des gamins de 7 ou 8 ans discutant entre eux de la guerre. Ils s’amusent à nommer les pays impliqués dans les conflits – Iran, Irak, Palestine – et leurs leaders. « Oussama qui déjà ? » se demande l’un d’eux. Saddam… « Hussein ! », répond l’autre avec le sérieux et l’aplomb d’un adulte dans une même discussion. On le voit. Les enfants, comme leurs parents, portent en eux ce drame.

«  Le film d’Anaïs est meilleur qu’ Incendies ! », s’exclame Denis Villeneuve, touché par les scènes émouvantes qu’il venait de voir sur l’écran, rendant ainsi un hommage spontané à la jeune réalisatrice. Avoir accès aux coulisses réalistes de cette histoire donne une profondeur à l’imaginaire du film.

« J’ai eu beaucoup d’enfants de sept femmes pour qu’ils puissent reprendre le combat quand je ne serai plus là », dit un homme marqué par des années de guerre assis aux côtés de sa gamine de 4 ou 5 ans. Dans ses yeux perce la colère.

Selon Marie-Joëlle Zahar, professeur de science politique de l’Université de Montréal et Libanaise d’origine, des individus lèguent à leurs enfants leur colère pour qu’ils se souviennent de ce que leurs parents ont enduré. Ces situations déchirantes se transmettent alors de génération en génération.

Il n’est pas toujours facile de briser le fil de la colère comme le voulait le scénario fictif d’Incendies, la haine peut être éternelle.

Mais tous ne réagissent pas de la même façon. « Mes filles sont dans l’autobus. Je suis fière d’elles car, placées au cœur de cette scène intense et immensément dramatique, elles comprendront ce que j’ai vécu », confie une mère reconnaissante que ses filles aient été choisies comme figurantes dans la scène la plus mordante du film de Villeneuve, celle de l’attaque meurtrière menée par un commando contre l’autobus rempli de réfugiés en fuite. « Ces personnes ont eu un effet de fascination sur elles », ajoute l’Irakienne qui, elle-même, a dû fuir son pays à bord d’un autobus lancé sur des routes incertaines.

Dans cette scène, la réalité rejoint avec bonheur la fiction. La haine se transforme en amour. En ce sens, madame Zahar, qui s’intéresse aux accords de paix entre le Nord et le Sud Soudan, rappelle le travail de collaboration des mères israéliennes et palestiniennes qui ont trouvé le courage d’unir leurs forces pour sauver leurs enfants dans le conflit qui oppose Israël et la Palestine plutôt que se comporter en victimes. « Ce sont pour nous des gestes qui permettent de mieux comprendre la réalité de ces gens-là », convient-elle.

Un autre témoignage du documentaire mérite d’être mentionné. Celui de l’actrice qui joue le rôle de la grand-mère de Nawal dans le film de Villeneuve, dans la scène où son personnage apprend que sa petite-fille attend un enfant d’un juif. La femme arabe qu’elle est, est en désaccord complet avec le personnage. Elle dit, d’un ton qui ne soutiendrait pas la controverse, qu’une fille qui apporte le déshonneur dans sa famille doit mourir. Elle ajoute qu’elle-même l’aurait tuée de ses propres mains. « L’honneur brisé, c’est comme une vitre cassée, on ne peut en recoller les morceaux », conclut-elle.

Si le regard de Villeneuve sur la guerre est troublant, il avoue qu’il a été complètement fabriqué par le cinéma. À la différence de Wajdi Mouawad qui porte en lui ses propres souvenirs et ceux de ses parents.

Villeneuve a adopté le point de vue des victimes, qui rend la violence plus sensible. Durant le tournage, il a beaucoup écouté les figurants qui venaient de tous les horizons, des réfugiés iraniens, irakiens, palestiniens qui, eux, avaient vécu cette réalité. Il a pu se l’approprier grâce à leur expérience. Il lui fallait ensuite traduire à l’écran cette authenticité.

Le documentaire d’Anaïs Barbeau-Lavalette apporte beaucoup au film Incendies. Il démontre l’importance de s’intéresser aux individus plutôt qu’aux armes et au matériel de guerre qui sont le pain quotidien des reportages journalistiques. On n’a plus le droit d’être indifférent. D’où l’importance de différents regards, croit Philippe Ducros, auteur, metteur en scène et comédien et, depuis peu, directeur artistique d’Espace Libre qui présentait L’Affiche, une pièce dont l’action se situe en Palestine. 

« Chacun a la responsabilité de réagir, à sa manière et selon ses capacités, pour trouver des solutions à la guerre. On ne reconstruit qu’en s’occupant des blessures humaines, la politique n’y fait rien. Anaïs Barbeau-Lavalette, caméra en main pour filmer ces gens, nous donne espoir », de conclure Marie-Joëlle Zafar.

Cela se passait le 21 octobre dernier, dans le cadre du Festival du nouveau cinéma lors de la présentation du documentaire d’Anaïs Barbeau-Lavalette suivi d’une discussion-débat sur le thème de la guerre en images : réalité versus fiction. L’animation avait été confiée à l’excellent Michel Coulombe, le chroniqueur cinéma bien connu pour sa participation à Samedi et rien d’autre, l’émission de Joël Le Bigot.

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