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Gaz de schiste, à qui ça profite ?
N° 294 - novembre 2010
La tolérance des Lumières ne tolérait que celle des religions
La laïcité a-t-elle tué l’athéisme ?
Louise Mailloux
Le siècle des Lumières fut sans contredit l’âge d’or de la critique antireligieuse et il nous a aussi donné un bien curieux mélange. Alors qu’une gauche matérialiste et radicalement athée avec d’Holbach a précipité la mort de Dieu et prédit la disparition des religions, une droite, anticléricale certes, mais déiste, avec en tête Locke et Voltaire nous a donné la laïcité, la condamnation de l’athéisme et le respect des religions.

De cette laïcité issue des Lumières, nous en avons retenu l’idée de tolérance, oubliant qu’à l’origine, celle-ci ne tolérait que les religions. Pour John Locke, théoricien de la tolérance, les athées n’étaient pas des gens dignes et fiables avec lesquels on pouvait bâtir une société. Cet argument sera repris à nouveau par Voltaire qui jugeait qu’une société d’athées est impossible puisqu’il n’y aurait plus aucun frein moral à transgresser les lois humaines.

En proposant la séparation de l’Église et de l’État, les philosophes déistes ont combattu le cléricalisme et pris la place des curés pour bannir l’athéisme, ne protégeant alors que la liberté religieuse. Mais aujourd’hui, dira-t-on, l’État laïque garantit la liberté de conscience, assurant le respect et l’égalité des croyants comme des athées.

Et cette égalité politique des croyances religieuses et de l’athéisme a des répercussions insoupçonnées sur le plan épistémologique. Parce que mettre sur le même plan, la religion et l’athéisme, c’est mettre à égalité la foi et la raison, mettre à égalité la superstition et la science.

L’embêtant, c’est qu’un tel relativisme présente l’athéisme comme une croyance parmi d’autres et met dans la même assiette le créationnisme et le darwinisme. Autant dire alors que la science ne vaut pas mieux que la religion. D’Holbach affirmait pourtant que l’athéisme n’est justement pas une attitude religieuse mais bien une attitude scientifique vis-à-vis l’univers.

En présentant l’athéisme comme un choix possible parmi d’autres, la laïcité l’a dissocié de la science et occulté cette distinction fondamentale entre le vrai et le faux, minant ainsi la supériorité de la science sur la religion et faisant perdre à l’athéisme son assise et sa force subversive si nécessaire à la critique des religions.

Ce relativisme rendra aussi plus difficile la critique des religions qui s’efface derrière le respect de celles-ci, craignant d’être accusé d’un manque de respect envers les croyants, de porter atteinte à leur liberté de conscience ou, pire encore, de blasphémer.

Ce respect excessif dont jouissent les religions auquel Richard Dawkins fait allusion prend sa source chez les penseurs déistes des Lumières. On le retrouve même dans le rapport Bouchard-Taylor où il est dit que quiconque affirme que les religions sont dépassées porte atteinte à la liberté de conscience.

Outre la laïcité, un autre événement majeur est survenu à l’époque des Lumières, qui a affaibli l’athéisme, et c’est celui du criticisme kantien. Dans son texte Le Conflit des facultés (1798) Kant va rompre avec des siècles de philosophie thomiste dans laquelle la science était fondamentalement liée à la religion et la philosophie à la théologie. Kant va en quelque sorte laïciser la raison en la séparant de la foi, expliquant que raison et foi sont deux magistères radicalement différents qu’il faut éviter de confondre. Ainsi la science et la philosophie peuvent dorénavant affirmer leur autonomie par rapport à la théologie.

Le hic, c’est qu’en affranchissant la raison, Kant en a fixé les bornes et limité les prétentions. Désormais, la science ne peut plus rien dire à propos de Dieu, simplement parce que cela ne relève pas de son champ de compétences. Les athées se trouvent donc ici dans l’incapacité théorique d’affirmer rationnellement que Dieu n’existe pas. Le chrétien Kant, en plus d’avoir mis l’idée de Dieu à l’abri des critiques de la science, a du même coup forcé les athées à se replier dans une position rationnelle plus faible qui est celle de l’agnosticisme, et réduit leur athéisme à n’être plus qu’une posture affective et irrationnelle en face de l’existence.

Mais que peut la raison sans la foi ? saint Paul ne disait-il pas dans sa deuxième épître aux Corinthiens : « Pour l’homme qui n’est pas empli de l’Esprit, les choses du monde spirituel sont absurdes et ne peuvent être comprises. » N’est-ce pas de cela que les deux derniers papes ont essayé de nous convaincre ? Que la raison sans la foi s’égare et se dessèche ?

Jean-Paul II, dans son encyclique Fides et Ratio (1998) a reconnu la nécessité de la raison mais en insistant sur l’importance de s’ouvrir à nouveau à la foi puisque, ultimement, toute vérité vient de Dieu. Qu’il faut donc rétablir le dialogue puisque, selon lui, il n’y a pas d’incompatibilité entre la foi et la raison.

Et n’était-ce pas aussi cela qui était au cœur du discours de Ratisbonne de Benoît XVI en 2006 lorsqu’il disait que le criticisme kantien a éloigné la raison de la foi en lui donnant un caractère purement instrumental, rendant ainsi la raison inapte à répondre aux questions existentielles que l’homme se pose. Bref que les sciences ont besoin des lumières de la théologie et qu’il faut donc réconcilier ce que Kant avait séparé.

Bien concrètement, cela signifie financer largement partout à travers le monde des intellectuels de haut calibre, des scientifiques réputés dont l’astrophysicien Hubert Reeves, dans le but de réfléchir aux implications métaphysiques des découvertes scientifiques afin de réconcilier les sciences avec la religion.

Ces intellectuels, fort du respect dont ils jouissent, en profitent pour diffuser une vision spiritualiste des sciences tout comme l’Université interdisciplinaire de Paris (UIP) dont une des sources importantes de financement est la fondation américaine John Templeton, bien connue pour subventionner et récompenser d’un Nobel et demi, ceux qui sont gentils avec les religions.

Est-il besoin de rappeler que Charles Taylor, philosophe catholique, fut récipiendaire de ce prestigieux prix l’année même qu’il présida la fameuse Commission qui a recommandé sans surprise pour le Québec une laïcité ouverte aux religions ?

Le début de ce siècle connaît un regain de ferveur religieuse sans précédent et il ne faudrait surtout pas sous-estimer les moyens financiers, les organisations et les réseaux éducatifs et communicationnels dont disposent les croyants, les sites Web attrayants qui pullulent sur la toile, leur capacité d’offrir une vie sociale et communautaire aux plus démunis, celle de mobiliser et d’encadrer les jeunes, d’investir l’école laïque pour promouvoir le créationnisme, de recruter des gens de tous les milieux, de s’engager en politique et d’infiltrer les partis pour faire avancer leur agenda politico-religieux.

L’offensive se fait principalement sur deux fronts ; d’une part, celui du politique avec cette trompeuse laïcité ouverte qui essaie de délaïciser l’espace public, de remettre en question le statut des femmes, de contester les droits des homosexuels et, d’autre part, celui des idées avec cette volonté de revenir à un monde pré-kantien, où la foi viendrait compléter ce qui échappe apparemment à la raison.

Dieu ne mourra pas et il devient urgent d’en prendre toute la mesure, urgent que les athées fassent bien davantage que « de ne pas croire ». L’athéisme n’est pas une foi et nous devons retrouver notre assurance, notre intelligence, notre mordant et nous manifester politiquement et intellectuellement. Nous devons quitter la réserve dans laquelle la posture laïque nous a cantonnés pour redevenir à nouveaux pertinents. Ainsi, la laïcité, les droits des femmes et les sciences, qui sont de fabuleux acquis de la modernité, n’en seront que mieux protégés.

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