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Gaz de schiste, à qui ça profite ?
N° 294 - novembre 2010
Français langue commune ou nette prédominance du français ?
Pendant ce temps, le Québec bilingue gagne du terrain
Charles Castonguay
Un Québec aussi français que l’Ontario est anglais », « Le français, langue commune de la société québécoise », les idées claires ne manquaient pas à ceux qui présentaient aux Québécois leur Charte de la langue française.

Qu’en reste-t-il ? Le Canada continue de charcuter la Charte et d’imposer le retour à un Québec bilingue, tandis que ses mercenaires nous embrouillent avec leur vision du Québec à la Trudeau.

Le gonflement du nombre d’anglophones au Québec en est un bel exemple. Dès 2004, dans Les langues au Canada : Recensement de 2001, Réjean Lachapelle, grand responsable des données linguistiques à Statistique Canada, délirait sur la façon de les définir.

Par la langue maternelle ? Le Québec compterait alors 8 % d’anglophones. Par la langue d’usage, ce qui inclut les francophones et allophones qui ont choisi de parler l’anglais à la maison ? Ça ferait 11 %. Par la « première langue officielle parlée », ou PLOP, imbuvable cocktail incluant les allophones qui continuent de parler leur langue maternelle comme langue d’usage à la maison et se déclarent unilingues anglais, ainsi que la moitié de ceux qui se déclarent bilingues anglais-français? Ça donnerait 995 000 « anglophones », ou plus exactement « angloPLOPs », soit 13 % de la population. Inclut-on tous les Québécois qui se disent capables de parler anglais ? Ça frise la moitié du Québec. Ajoute-t-on les enfants qui ne parlent pas anglais mais dont un des parents est de langue maternelle anglaise ? Du délire, dis-je.

Bien sûr, plus on joue de la sorte avec les mots, mieux les « anglophones » paraissent s’intégrer à une société québécoise de langue française. Il faut mettre le holà à cette surenchère dès l’étape angloPLOP. En particulier, on doit respecter comme tel un allophone qui se déclare bilingue mais qui, dans l’intimité de son foyer, reste fidèle à sa langue maternelle.

Pas surprenant que les « anglophones » de Jean-Pierre Corbeil, digne successeur de Lachapelle à Statistique Canada, paraissent si proches des francophones. Car dans son Portrait des minorités de langue officielle au Canada : Les anglophones au Québec, qui vient de paraître, Corbeil confond anglophones authentiques et angloPLOPs, tout en mêlant les résultats du recensement de 2006 à ceux d’une enquête menée dans sa foulée.

Le Devoir n’y a vu que du feu. Entre autres petits bijoux d’intégration à la Statistique Canada, l’édition du 24 septembre rapporte que « près de quatre Anglo-Québécois sur dix […] ont déclaré s’identifier tant au groupe linguistique anglophone qu’au groupe francophone ». Sous la manchette euphorisante « Le français, langue de prédilection des anglophones du Québec pour certains services », le journal précise que Corbeil a ajouté aux 8 % de la population de langue maternelle anglaise un groupe de 5 % formés d’allophones « qui ont adopté l’anglais [sic] à leur arrivée au Québec ».

Vous souvient-il de la page de pub à l’endos du Protégez-vous de mars 2007 ? « 71 % DES GENS CONSIDÈRENT COMME VRAI TOUT ÉNONCÉ COMPORTANT UNE STATISTIQUE. Les autres lisent Le Devoir. On n’est jamais trop curieux. » Mon œil !

Statistique Canada n’est pas seul à nous bourrer d’angloPLOPs. Jack Jedwab nous a déjà servi cette concoction dans sa contribution à L’état du Québec 2010, intitulée « Les anglophones du Québec : un nous à géométrie variable ». Corbeil n’a pas manqué de lui retourner l’ascenseur, dans Le Devoir du 24 septembre, en prétendant que mon différend avec Jedwab quant aux écarts de revenu entre anglophones et francophones n’est qu’une question de méthode, alors que j’avais pris Jumping Jack en flagrant délit de mensonge.

Au-delà de ces manœuvres, Corbeil demeure obligé de commenter l’indice de vitalité de l’anglais au Québec. Indice qui se calcule, pour une langue donnée, en divisant ses effectifs selon la langue d’usage par celui selon la langue maternelle. Un indice supérieur à 1 signifie que la langue en cause profite de l’assimilation. Un indice inférieur à 1 signale qu’elle en pâtit.

Notre tableau compare l’évolution des indices de vitalité de l’anglais et du français. De 1,13 en 1971, celui de l’anglais est passé à 1,30 en 2006. Autrement dit, en 2006 le profit de l’anglais réalisé par voie d’assimilation équivaut à 30 % de la population de langue maternelle anglaise.

Qu’en dit Corbeil ? « Cette hausse […] cache toutefois la décroissance de la population québécoise de langue maternelle anglaise au cours de cette période. Une forte partie de cette hausse de l’indice s’explique en effet […] par un solde migratoire interprovincial négatif de la population de langue maternelle anglaise. »

Or, le solde migratoire des francophones et allophones qui se sont anglicisés, langue d’usage, au Québec a lui aussi été négatif, ce qui a réduit la hausse de cet indice. Et l’« exode » anglophone s’est grandement estompé après 1981, alors que l’indice de vitalité de l’anglais s’est accru à un rythme constant jusqu’en 2006 inclusivement (voir notre tableau). Du reste, entre 2001 et 2006 la minorité anglophone, loin de se réduire, a fortement augmenté, tandis que l’indice poursuivait allègrement sa croissance.

L’explication de Corbeil est donc nulle. Il nous avait jeté la même poudre aux yeux en 2007, dans le Portrait linguistique en évolution, recensement de 2006 : « L’augmentation de l’effectif anglophone au Québec s’explique essentiellement par le fait que beaucoup moins de personnes de langue maternelle anglaise ont quitté la province entre 2001 et 2006 ». Comment diable une absence d’exode peut-elle constituer la cause première d’une augmentation ?

Dire que ce même Corbeil siège au Comité de suivi de la situation linguistique, à l’Office québécois de la langue française ! Le ver est dans la pomme.

La fécondité n’explique pas non plus pourquoi, depuis 2001, la minorité anglophone a augmenté sept fois plus vite que la majorité francophone au Québec – et tout aussi vite que la majorité anglophone de l’Ontario. Car durant la période 2001-2006, la fécondité anglophone n’a été que de 1,44 enfant par femme. Un minimum record. Du jamais vu dans l’Histoire du Québec, toutes langues confondues.

De toute évidence, la raison première tant de la survitalité de l’anglais que de sa poussée démographique actuelle, c’est la persistance de son pouvoir d’assimilation démesuré et les enfants anglophones en surnombre qui en découlent.

Pour rétablir la situation, le français doit tirer de l’assimilation un profit proportionné à son poids vis-à-vis de l’anglais. Leurs indices de vitalité seraient alors égaux. Notre tableau montre, cependant, que l’indice du français, de 1,00 en 1971, est passé péniblement à 1,03 en 2006. Loin de s’estomper, l’écart entre l’indice de l’anglais et celui du français se creuse.

Au français, langue commune, qui se trouve au cœur de la Charte de la langue française, la Cour suprême du Canada a opposé la nette prédominance du français. Cela nous a conduits à un Québec bilingue nouveau genre où la nette prédominance est, en réalité, celle de l’anglais.

À ce chapitre, le Parti Québécois propose… la nette prédominance du français ! C’est le titre qui coiffe la section de sa Proposition principale portant sur la langue, qui se poursuit ainsi : « Juridiquement soumis à la Loi constitutionnelle de 1982 qui lui a été imposée et qu’il n’a pas signée, le Québec peine à résister à la force de l’anglais et à imposer la nette prédominance du français ». Puis il est question de « redonner à la nouvelle Charte sa cohérence », de la « rendre plus claire ».

Le ver est dans la pomme. Et il est rendu plus loin qu’on le pense.

Quelle clarté ? Quelle cohérence ? Celles des 10 pontifes du monde selon Trudeau, dont le concept de nette prédominance s’apprête à toutes les sauces, chacune incompatible avec celui du français, langue commune ? Celles des analystes de Statistique Canada, qui minimisent l’incidence au Québec du pouvoir d’assimilation de l’anglais dans le contexte nord-américain ?

Les auteurs de cette partie de la Proposition du PQ ne semblent pas se rendre compte à quel point ils ont intériorisé une idéologie néfaste au français, celle d’une forme de bilinguisme institutionnel. Ce n’est pas ainsi qu’on redonnera au français l’élan qu’il a reçu en 1977. En consacrant la présence de deux langues communes, la nette prédominance du français mène, en fin de compte, à la nette prédominance de l’anglais.

Comme principe premier de la Charte, la nette prédominance est un leurre. Il faut remettre l’anglais à sa place. Et le français aussi. À sa place de langue commune du Québec.

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