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Le fils du Che dénonce L’empire
N° 293 - octobre 2010
Comment fait-on le féminin d’un adjectif ? En ajoutant un « e » !
L’orthographe rituelle est défendue par et pour les élites
MIchel Usereau
Au IXe siècle, le mot homme s’écrivait « om ». Cette orthographe-là découle d’une grande découverte de l’Histoire : la conscience des sons, distingués en consonnes pi voyelles. On tient ces concepts-là pour acquis, mais en fait, c’est assez complexe : en effet, qui qui est capable d’expliquer la différence entre une voyelle pi une consonne ? Pourquoi A, c’est une voyelle, mais pas B ? C’est pas pantoute un savoir courant. Les premiers humains à avoir fait cette distinction-là avaient une conscience linguistique aigüe. I se sont aussi rendu compte qu’en représentant visuellement ces sons-là, on pouvait faire quelque chose d’extraordinaire : transmettre une information à un public immense, même en étant physiquement absent, en transcrivant les sons. L’écriture alphabétique était née.

Chez les francophones, cette découverte-là, cet art-là de mettre sur papier des séquences de sons, c’est devenu une insulte. Se faire dire qu’on écrit au son, c’est se faire dire qu’on est au ras des pâquerettes. Le verdict tombe : décadence ! On a pu rien qu’à hocher la tête en déplorant qu’on en soit rendus là. Mais pourquoi ça serait décadent d’écrire « om » ? Comment ça se fait que les Italiens, les Espagnols, les Basques pi des dizaines d’autres peuples écrivent leurs langues en respectant en gros le principe de base de l’alphabet inventé par nos lointains ancêtres, c’est-à-dire une lettre par son, pendant que chez les francophones, on écrit le son [s] de 7 façons différentes (s/c/ss/sc/ç/t/x), pi que l’idée de l’écrire d’une seule manière choque tant de gens ?

L’orthographe des lettrés qui ont écrit « om » au Moyen-Âge, c’était une photo de la langue parlée, à un moment de l’histoire. On prononce encore om de la même façon aujourd’hui. Sauf qu’asteur, on écrit HOMME, version « rectifiée » par les nostalgiques du latin, avec trois lettres inutiles. L’orthographe a été volontairement complexifiée. Ça a-tu ajouté de la précision ? Pantoute, mais bin de la confusion. Par quels détours on en est venus à élever au rang de monument national un code linguistique aussi déficient ?

Les homophones - On entend souvent que l’orthographe sert à distinguer les mots qui se prononcent de la même façon. C’est le pire argument qu’un défenseur du français peut invoquer pour justifier l’orthographe telle qu’al est, parce que c’est celui qui est le plus dépréciatif pour notre langue. En effet, la langue, c’est d’abord un phénomène oral. Prétendre que l’écrit serait imprécis si on écrivait au son, ça revient à dire que le français est imprécis. Quelle langue est handicapée au point qu’al a besoin de milliers d’éclaircissements sous forme de lettres muettes pour être compréhensible ? Si j’écris « êtes-vous sur ? » sans accent circonflexe, qui va demander : assis sur quoi ? L’imprécision de la langue écrite au son, c’est une lubie des défenseurs de l’orthographe actuelle.

D’ailleurs, pour reprendre l’idée du linguiste Jean-Marcel Léard, le fait même qu’on puisse donner une dictée montre que l’oral est précis pi que les fioritures de l’écrit sont inutiles. En effet, comment on saurait si i faut écrire mur ou mûr dans une dictée si la langue orale était pas déjà claire, indépendamment des nuances de l’écrit ?

On pense souvent que l’orthographe, c’est un témoin du passé, qui assure une continuité entre les siècles. Or, l’orthographe française est pas mal récente sous sa forme actuelle, pi en remontant dans le temps, on est désarçonnés en lisant les textes originaux de Molière, Sand ou même Camus, qui ont tous été réorthographiés dans les éditions qu’on connait. Pour la continuité, on repassera.

Étymologie - L’orthographe est parasitée par des annotations d’époque. On est loin de l’orthographe étymologique rappelant les lettres disparues dont parlent les défenseurs de l’orthographe actuelle. Bien sûr, l’accent de île nous rappelle qu’y’avait un s après le i à l’époque. Mais le n de insula (d’où vient le mot isle, qui a donné île), lui, y’est passé où ?

Pourquoi pas un deuxième accent pour rappeler ce disparu-là ? On va oublier que téléphone vient du grec si on enlève le ph ? Mais qu’est-ce qui en est de

derma-, préfixe grec sans ph ? Pourquoi qu’on voudrait se rappeler que le son [o] en fin de mot s’est déjà prononcé [e-a-u], mais pas se rappeler que le s de chaise a déjà été un r en écrivant, par exemple, chaisre ? Non seulement l’écrit rappelle bin pauvrement les anciens états de langue, mais en plus, c’est pas son rôle : on a des livres d’histoire pour ça.

L’intellectuel éclairé - L’orthographe rituelle est maintenue parce qu’est’ défendue par les élites. C’est une position confortable, pour un intellectuel francophone, de critiquer la piètre qualité de l’orthographe chez les jeunes : 100 % d’appuis dans le public, réputation de rigueur intellectuelle pi de lucidité pour détecter la gangrène. Sauf que la vraie lucidité consisterait à reconnaitre que les francophones ont construit une orthographe incohérente, qui devrait être réformée de fond en comble. On critique sévèrement les locuteurs au lieu d’admettre que l’orthographe française est un système inadéquat. Pourtant, c’est à la langue de s’adapter, pas aux locuteurs. Le grand effort intellectuel doit venir de ceux qui décident de l’orthographe, pas de ceux qui se la font imposer.

J’envie les Basques pi les Italiens pour leur ortograf qui s’apprend en cinq minutes, pi qui fait qu’on sait écrire un mot sans jamais l’avoir lu auparavant… J’envie leurs élites qui implantent des lois orthographiques simples, rigoureuses pi adaptées à l’état actuel de leur langue.

Dans une scène du documentaire Religulous, Bill Maher confronte un politicien au sujet de son attachement indéfectible aux « dix commandements » bibliques, ces lois d’un autre temps devenues inadéquates, où on fait aucune allusion aux droits des enfants, à la torture. Ça se pourrait-tu que, cachées derrière notre désir de faire vivre notre langue, on aye laissé des pulsions conservatrices inouïes prendre le dessus, pi que notre code orthographique soit devenu une liste figée de commandements inadaptés ?

Je me souviens d’un dessin animé où des militaires tapaient sur la tête des citoyens jusqu’à temps que leur vision s’embrouille pi qu’y’en viennent à lire, gravé au bas d’un monument, « 2+2=5 ». Je sais pas si c’était exagéré, mais je sais qu’on ajoute pas de e pour faire le féminin en français. Ce qu’on ajoute, c’est une consonne : [s], [t], [d], etc. Écoutez les mots gro/grosse, peti/petite, gran/grande. Vous allez voir qu’à cause de l’orthographe, on vous a caché quelque chose de fondamental depuis la petite école en vous faisant croire qu’en français, adjectif+E=féminin…

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