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Le fils du Che dénonce L’empire
N° 293 - octobre 2010
Pas d’épitaphe pour ceux qui ne tiennent pas leur promesse
Seule la femme qui chante saura rester debout
Ginette Leroux
Les premières images d’Incendies, du réalisateur Denis Villeneuve, sont puissantes. Le film s’ouvre sur une chanson de Radiohead (You and Whose Army) aux accents incantatoires, lancinants et douloureux. Après s’être attardée un moment sur un paysage désertique depuis une fenêtre ouverte, la caméra entre, s’avance et plonge dans l’œil immensément triste d’un gamin qui se fait raser la tête, entouré d’enfants de son âge appelés à devenir des enfants-soldats. Le spectateur est déjà sur le bout de son fauteuil.

La scène suivante se passe au Québec. Jeanne (l’impressionnante Mélissa Désormeaux-Poulin) et son frère jumeau viennent de recevoir, de la bouche du notaire Lebel (Rémi Girard), les dernières volontés de leur mère. « Pas d’épitaphe pour ceux qui ne tiennent pas leur promesse ! » est la phrase clé du testament de l’immigrante, originaire du Moyen-Orient, arrivée au Québec douze ans auparavant, qui avait agi à titre de secrétaire du notaire. Sa femme et lui s’étaient épris de l’énigmatique Nawal Marwan (la bouleversante et captivante Lubna Azabel) et de ses deux enfants.

Chacun reçoit une lettre dans laquelle la mère les enjoint à remplir une promesse : retrouver leur père et leur frère disparus. Contrairement à sa sœur, Simon (Maxim Gaudet, acteur vedette de Polytechnique) se croit en paix suite au décès de leur mère, une femme dépressive, plutôt froide, qui s’est contentée d’assurer à ses enfants le nécessaire, sans plus. Malgré cela, Jeanne se sent interpellée par le cri de désespoir de sa mère. Elle s’envole donc vers Daresh, sa ville natale.

Les quêtes de la mère et de la fille se juxtaposent à 35 ans d’intervalle. À travers la quête effrénée de Nawal pour échapper à son destin s’inscrit l’émouvante recherche de Jeanne vers sa mère. Comme sa mère à l’époque, Jeanne est confrontée à l’hostilité et au mutisme des gens qui ont gardé un souvenir entaché de celle qui a sali l’honneur de sa famille en liant sa vie à un réfugié.

Enjointe par sa grand-mère à s’enfuir après la naissance de son fils, Nawal gagne la ville où vit la famille de son oncle. C’est à l’université qu’elle se consacre activement au journal étudiant. Mais la guerre la rattrape et elle prend la route, traversant les villes bombardées. Sa détermination est ferme : elle veut retrouver son fils et enseigner à l’ennemi ce que la vie lui a appris. Sa vengeance sera terrible.

De son côté, Jeanne, confrontée à une culture et à des coutumes qui lui sont étrangères, fait face à des obstacles qui semblent parfois insurmontables. Elle fait appel à son frère qui viendra la rejoindre et, ensemble, ils arriveront à rassembler les pièces du casse-tête.

Les enfants n’auront de cesse de découvrir la vie tourmentée de leur mère, une femme qui apprend à résister à l’ennemi, peu importe ce qu’il lui fait subir. Chanter est pour elle une façon de ne pas crier devant la souffrance imposée par ses bourreaux, de chasser cette envie de répliquer au mépris et à la haine qu’ils lui crachent au visage, une manière de dire non à la tentative de déchéance programmée. La femme qui chante saura rester debout malgré les agressions dont elle sera victime.

Cette guerre fratricide qui n’est qu’une succession de représailles rend les hommes fous. Il s’y commet des actes de cruauté inhumaine, des crimes immondes dont les femmes et les enfants font les frais, incapables de se défendre.

Incendies présente son lot de scènes atroces, à la limite du supportable. On croit la haine éternelle. Mais le scénario que signe le réalisateur Denis Villeneuve est sculpté de main de maître. Découpé en plusieurs chapitres avec la précision du chirurgien, un secret lourd, porté par la mère sa vie durant, sera dévoilé à la toute fin du film, offrant un dénouement inattendu et rédempteur.

Nawal porte à son cou une croix, signe de sa foi chrétienne. Elle sera tour à tour sauvée puis condamnée à cause de sa religion. Une scène qui tient du cauchemar la montre assise dans un autobus, entourée de musulmans qui fuient leurs villages dévastés. Elle seule sera épargnée. Filmé en gros plan, le directeur photo André Turpin, un ami de longue date de Villeneuve, capte cette scène avec un réalisme étourdissant. On s’y croirait.

On ne ressort pas intact de ce film. On peine à s’arracher de l’écran. Bouleversée, je suis restée vissée à mon fauteuil jusqu’à la fin du générique. Et je n’étais pas la seule.

Le cinéaste québécois a démontré un talent prometteur dans ses trois premiers films Un 32 août sur Terre, Maesltröm et Polytechnique. Avec Incendies, dont les droits ont été achetés aux États-Unis et en Europe, il signe un film de calibre international.

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