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Le fils du Che dénonce L’empire
N° 293 - octobre 2010
Le père aimait la nouvelle brute, le fils préfère les colonnes d’opinion
Pierre Karl Péladeau se met au service de l’Anglosphère
Claude G. Charron
Il ne faut pas se surprendre que l’on parle peu au Québec de CTV News, ce joujou à la sauce Fox que le Parti conservateur voudrait bien trouver sous leur arbre de Noël. Paradoxe : On trouve un Québécois voulant offrir le présent à Harper alors que l’on sait bien que si la chose se concrétise, le Québec risque fort d’en payer le prix.

Il est évident que la commande d’une telle chaîne prend ses origines dans les officines gouvernementales bytowniennes. Au printemps 2009, le premier ministre et son directeur de communication d’alors, le très jeune et fougueux Kory Teneycke (prononcez : « Ten Ike »), avaient sollicité et obtenu un rendez-vous avec Rupert Murdoch et Robert Aisle, respectivement propriétaire et président de Fox News.

Harper et Teneycke se sont alors demandé : À quel magnat de la presse de tendance conservatrice pouvait-on confier le mandat de créer une copie conforme de Fox News au Canada. Parce que financièrement empêtrés, on ne pouvait pas trop compter sur les frères Asper, encore propriétaires de la chaîne Global et du National Post. D’autant plus que le côté par trop intello du Post ne pouvait qu’agacer l’antiélitisme déclaré de nos deux compères.

Quand le grand manitou de Quebecor a mis la main sur le Toronto Sun en 1998, il a su donner une couleur très Canadian à son entreprise devenue Quebecor-Sun Media. Succès immédiat : du paternel ayant bien appris les principes de bonne gestion d’un journal populaire, le fils a su faire une percée remarquable dans l’industrie des communications du ROC. En quelques années, QMI est devenue la plus importante agence de presse au Canada.

Stephen Harper a vite saisi tout le potentiel que pouvait apporter les succès de Quebecor-Sun Media dans l’industrie des communications au Canada. D’autant plus que le fils Pierre-Karl semble très bien communier aux idées du Parti conservateur.

Quel délice de voir un homme d’affaires qui s’est permis de mettre tous les employés de deux de ses plus importants journaux en lock-out ! Et de publier quand même grâce à des journalistes pigistes sans aucun sens de solidarité envers les lockoutés !

Grand réconfort pour Stephen Harper de voir comment Quebecor sait utiliser les grands principes de convergence entre ses entreprises de communications pour passer ses messages à la population. Comme il a pu le voir en mars dernier où, chaque jour, Journal de Montréal et Journal de Québec avaient la même manchette en grosses lettres à la une.

Les quatre mêmes mots : QUÉBEC DANS LE ROUGE. Et, chaque soir, Sophie Thibault ouvrait les nouvelles TVA avec la même courte phrase : « Le Québec est dans le rouge ». Idem pour Paul Laroque ou quelqu’un d’autre à LCN. Grand succès que de frapper toujours sur le même clou ! Et au bon moment. Juste avant le discours sur le budget de Raymond Bachand.

On peut détecter une différence d’approche entre le père et le fils Péladeau. Le fondateur du Journal de Montréal favorisait la nouvelle brute, sans éditoriaux ni commentaires. À l’époque, seule exception à la règle : la colonne de René Lévesque d’avant le 15 novembre 1976, décision magnanime de Pierre Péladeau cherchant à aider financièrement le chef du Parti Québécois pendant ses années de vaches maigres. Avec le fils, tout change : les colonnes d’opinion pullulent dans ses journaux.

Et de chroniqueurs de la même tendance idéologique : de droite tels les Nathalie Elgrably-Lévy, Daniel Audet, Joseph Facal et Éric Duhaime. Des gens qui, à l’instar de Richard Martineau et contrairement à Bernard Landry et Lise Payette, ont publiquement manifesté qu’ils n’étaient aucunement solidaires avec les lockoutés.

D’ailleurs, ce qui différencie encore davantage père et fils, c’est le souverain mépris de ce dernier pour les syndicats, comme il s’est permis de le manifester à la toute veille d’un sommet économique auquel on avait omis de l’inviter.

Il ressort de tout ce que nous venons de signaler que le premier ministre avait tout intérêt à ce que ce soit Péladeau qui tienne les rennes d’une version canadienne de la chaîne Fox News. Cela devait par la suite couler comme de l’eau de source : en juillet 2009, Kory Teneycke donnait sa démission comme directeur des communications du premier ministre. Et devenait grand gourou de Sun TV News.

Petit problème : à force de se pourfendre contre ceux qui faisaient circuler une pétition pour que, au CRTC, Stephen Harper ne refasse le coup qu’il a tant fait contre d’autres organismes gouvernementaux, celui de renvoyer son directeur et de le remplacer par un béni-oui-oui donnant sa bénédiction au désir du PM, le soldat Teneycke s’est brûlé les ailes.

Il a donné des noms de ceux et celles ayant signé la pétition, noms qui, pourtant, n’avaient pas été divulgués par les organisateurs de la pétition. Et PKP, à regret, de relever Teneycke de ses fonctions de grand PDG de Sun TV News, pour confier la tâche à son fidèle ami, Luc Lavoie.

Mais il faut ici bien comprendre que Teneycke n’est pas hors circuit. Car, si jamais le CRTC obtempère aux vœux de Sun TV News, comment ensuite maintenir un « Frenchy » à la barre de la nouvelle chaîne ?

D’autant plus que, pour gagner de la popularité auprès du Rest of Canada, il faudra bien jouer du Quebec bashing quand, par exemple, à la prochaine conférence entre le Canada et les provinces, il sera question de péréquation. Ou à la prochaine sortie de Pierre Curzi sur l’utilisation de l’anglais au Bell Centre.

C’est à ce moment-là que Pierre Karl Péladeau s’apercevra peut-être trop tard que sa tentation vers un populiste à l’anglo-saxonne commence à lui jouer un mauvais tour. Lui qui était l’ami de Pierre Falardeau. Au point de le laisser manifester sa rage dans feu l’hebdo ICI.

Après avoir lu comment le journaliste Stephen Chase appréhende le personnage Teneycke, on saisit mieux les objectifs du populisme anglo-saxon du bonhomme : « Il croyait que la victoire navale des Britanniques sur Napoléon et les Espagnols en 1805 constituait un moment pivot pour l’Anglosphère ou l’Anglosaxonnie. C’est le triomphe de notre système sur... un système rival essentiellement tyrannique. » (Stephen Chase, The Globe and Mail, 9 juillet 2010, Kory Teneycke : The smooth operator who’s crazy like a fox)

Le triomphe de l’Anglosphère ! C’est sûrement l’objectif que tente d’atteindre Rupert Murdoch. Mais est-ce celui de PKP ? Ce n’était sûrement pas celui de feu son paternel.

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