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Le fils du Che dénonce L’empire
N° 293 - octobre 2010
Cubain de naissance et Bolivien de cœur
L’entrevue : Camilo Guevara March
Ginette Leroux et Gabriel Ste-Marie
Dimanche matin. Dix heures. Nous étions postés devant la salle de presse, dans le salon d’un grand hôtel de Montréal, quartier général du Festival des films du monde. Fébriles, nous attendions Camilo Guevara March, le fils de celui qu’on appelait el Comandante Che Guevara.

Le voilà. Homme fier, la carrure puissante de son père, il a l’œil vif et le sourire séduisant, la peau lisse de son visage ne laisse aucunement filtrer son âge. L’homme de 48 ans, cheveux longs, moustache et bouc bien taillés, nous regarde droit dans les yeux.

Vêtu d’un pantalon de lin blanc et d’une chemise à col ouvert couleur sable, il nous paraît décontracté mais affamé. « Camilo n’a besoin que d’un café et du pain, nous dit gentiment sa femme Rosa, il revient tout de suite. » Notre patience est vite récompensée par l’accueil chaleureux de l’homme qui accepte généreusement de répondre à nos questions.

Camilo Guevara, dont c’était le premier passage à Montréal, venait présenter le documentaire : Che, un hombre nuevo, du réalisateur argentin Tristán Bauer.

D’ailleurs, le Centre d’études Che Guevara de La Havane, dont Camilo est le coordonnateur, a mis à la disposition du cinéaste et de son assistante une abondante documentation sur la vie et l’œuvre du Che.

Nous avons approché le fils d’un homme plus grand que nature, élevé au statut d’icône mondiale par ses contemporains, par la seule façon qui s’imposait : nous avons causé politique. Il était dans son élément.

Avec une simplicité désarmante, il discute des changements survenus à Cuba depuis la disparition de son père et de l’héritage légué par le Che à la nouvelle génération.

Quand on lui demande s’il voit une filiation entre les actions d’Evo Morales, l’actuel président de Bolivie, et ce qu’avait voulu faire son père à l’époque, il rend un vibrant hommage au peuple bolivien si cher à son père. Il souligne avec une sensibilité profonde l’événement marquant de l’élection d’Evo Morales comme premier autochtone à prendre le pouvoir en Amérique du Sud.

Là où il fond littéralement, c’est quand il parle de l’héritage de sa mère. Sa voix s’adoucit, se trouble même, quand il dit « mamá » pour parler de la femme exceptionnelle qui a dû élever seule ses quatre enfants suite à la mort de son mari alors que Camilo n’avait que 5 ans. En cela, Aleida Guevara March a suivi à la lettre les mots tendres du père qui dictait à ses enfants la ligne de conduite à suivre dans une lettre adressée à leur intention, la veille de son départ de Cuba pour la Bolivie en février 1966, un voyage dont on sait qu’il ne reviendra pas vivant.

Il les enjoint à étudier « beaucoup pour maîtriser la technique qui permet de dominer la nature », à être solidaires parce que « chacun de nous, tout seul, ne vaut rien ». Et « surtout, conclut-il, soyez toujours capables de ressentir au plus profond de votre cœur n’importe quelle injustice commise contre n’importe qui, où que ce soit dans le monde. C’est la plus belle qualité d’un révolutionnaire ».

Comment voyez-vous Cuba aujourd’hui ? Qu’est-ce que votre père penserait de tous les changements de ces dernières années ?

Comme vous le savez, je suis Cubain, né et élevé à Cuba. Commençons par l’histoire de ce pays. Elle est courte et très intense. Après l’arrivée des Européens, les autochtones cubains ont rapidement été éliminés. Le peuple cubain est donc constitué d’un métissage des peuples et cultures ayant migré sur l’Île. L’histoire de notre nation est unique.

Ce pays du tiers-monde est situé à seulement 145 km des côtes états-uniennes. L’Île a toujours été convoitée et notre nation menacée. Ça remonte bien avant notre révolution socialiste. Ça remonte même avant la naissance de Marx ou Engels ! Par exemple, les Anglais ont convoité notre Île dès les débuts de l’établissement de leurs colonies en Amérique. Tout ça pour dire que notre conflit actuel avec les États-Unis est beaucoup plus ancien qu’on peut le croire. Il n’a rien à voir avec Fidel, le Che, Raul ou qui que ce soit d’autre.

Notre nation s’est construite en étant confrontée à toutes ces menaces. Ce n’est que plus tard que le peuple cubain choisira la voie du socialisme. Notre système actuel est loin d’être parfait et doit continuer à s’améliorer. Or c’est à nous, et pas aux États-Unis, de juger de son fonctionnement, et des changements qu’on veut y apporter.

Il ne faut pas oublier que, suite à la révolution, Cuba avait joint la communauté socialiste. Cette communauté représentait 40 % de la production mondiale, avant de s’éteindre. Nos ennemis étaient alors convaincus de nous voir aussi disparaître. Nous sommes passés d’un monde bipolaire à une puissance hégémonique dominante, conquérante, agressive et belligérante. C’est dans ce nouveau contexte difficile que nous travaillons à restructurer notre économie, nos relations commerciales et à construire notre pays. Voilà, grosso modo, la situation actuelle à Cuba.

Qu’est-ce qu’en penserait le Che aujourd’hui ? D’abord, il nous a laissé ce qu’il pense de la lutte et ce qui doit être fait, dans ses écrits et discours. Ce que nous savons, c’est que nous sommes en guerre et que nous devons nous battre. Qu’on le veuille ou non. Et c’est ce que nous faisons. Notre économie est fragile et la menace d’agression demeure réelle.

Plusieurs conditions compliquent notre développement, à commencer par le blocus économique. Malgré les embûches, le peuple cubain continue de faire de son mieux. C’est très difficile, et je suis convaincu que le Che appuierait cette révolution, la soutenant et travaillant à créer les conditions nécessaires à la réussite de nos nouveaux défis d’adaptation aux changements.

Par exemple, nous avons besoin de nouvelles technologies. Nous avons aussi besoin de capitaux pour développer notre cadre financier. Rien de tout cela n’est simple à réaliser et nous devons avant tout compter sur nos propres efforts. Nous vivons dans un petit pays pauvre. Peu importe, nous poursuivons notre marche. Si nous avouons avoir commis des erreurs ou avoir manqué d’efficacité, nous rectifierons le tir pour continuer à avancer.

Malgré cette pénible situation, nous apportons notre aide aux pays du tiers-monde. Nos médecins aident plus d’une soixantaine de ces pays. Ils sont plus nombreux que ceux déployés par l’Organisation mondiale de la santé. Un bon nombre de nos professeurs sont présents dans toute l’Amérique latine. Ils travaillent par exemple à une importante campagne d’alphabétisation. Plusieurs étudiants d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine viennent étudier à Cuba. Nous avons même des universités qui leur sont consacrées.

Malgré nos embûches et notre pauvreté, nous travaillons à construire un monde meilleur. Imaginez tout ce que pourrait réaliser un pays riche s’il décidait de changer les choses ! Chacun doit faire sa part et Cuba fait certainement la sienne. C’est pour tout cela que je crois que le Che serait encore à nos côtés, livrant combat et occupant sa pensée à la recherche de solutions. Il a toujours étudié et travaillé dur. C’est ce qu’il faut faire pour atteindre notre but.

Quelle est l’importance de l’héritage de votre père sur la nouvelle génération cubaine ?

Il y a certainement sa pensée. L’ensemble de ses écrits, textes et discours contient ses idées, ses réflexions et ses rêves. Tout ça inspire grandement les Cubains d’aujourd’hui.

Mais avant tout, le Che représente un exemple. L’application de sa pensée à la pratique fut d’une grande cohérence. À mon avis, l’homme que fut le Che résume les valeurs les plus positives qu’on ait vues jusqu’ici, ces valeurs étant appliquées à une époque et à un cas particuliers. C’est par sa façon d’agir et de penser son idéal qu’il a marqué plusieurs générations.

Que pensez-vous de l’actuelle militarisation de l’Amérique latine par les États-Unis, plus particulièrement avec les bases militaires en Colombie et l’arrivée d’un contingent de Marines au Costa Rica ?

Il s’agit là d’une démonstration de domination. L’empire croit devoir déployer ses armes et soldats, même dans les régions les moins menaçantes. L’empire craint de voir le peuple se révolter, lutter, résister et l’affronter. Il ne comprend pas que, lorsqu’un peuple a pris conscience qu’aucun changement ne peut être obtenu sans la révolution, aucun empire n’est assez puissant pour empêcher qu’elle ne survienne. Personne ne peut alors l’arrêter. Ni les Marines, ni même les Martiens !

L’empire états-unien continue à jouer au gendarme mondial. On a cru pendant un instant que ce serait différent avec la nouvelle administration. On s’est vite rendu compte que rien n’a changé. Un empire qui ferait autrement cesserait d’être un empire. Il deviendrait alors une nation civilisée. Ces nations savent négocier, arriver à concilier les intérêts de chacun et respecter les droits. Ce n’est vraiment pas le cas des États-Unis.

Ça me rappelle la fable de la grenouille et du scorpion. Le scorpion demande à la grenouille de lui faire traverser la rivière. La grenouille refuse, craignant d’être piquée. Le scorpion la convainc en lui expliquant que, s’il la pique, il mourra à son tour noyé. Elle accepte et, au milieu de la rivière, le scorpion pique la grenouille. Elle lui demande pourquoi, il lui répond que c’est là sa nature. Dans notre cas, l’empire joue le rôle du scorpion et le reste du monde, celui de la grenouille. En acceptant l’empire, le reste du monde suit une politique pour le moins maladroite. Il a toutefois la possibilité de changer la situation.

L’empire a choisi le chemin facile, mais c’est aussi celui qui mène au chaos et à la destruction. La très grande majorité de la présence militaire sur la planète est nord-américaine. Même si les États-Unis ne le clament pas, ils ont clairement choisi le rôle de gouvernement mondial, gouvernement qui collecte ses impôts pour son propre intérêt. Heureusement, ce rôle ne durera pas éternellement. L’empire va continuer à affronter de nombreux obstacles et une forte résistance de tous les peuples du monde. Il finira par tomber.

Sentez-vous une filiation entre ce que fait l’actuel président de la Bolivie Evo Morales et ce qu’a voulu faire le Che à l’époque ?

Et comment ! À mon avis, la révolution actuelle en Bolivie est en accord parfait avec la pensée du Che. Il y a évidemment encore beaucoup à faire. Ce pays a un grand potentiel. D’un côté, il est riche en ressources naturelles et physiques. De l’autre, l’héritage spirituel de son peuple lui confère une grande sagesse. Par exemple, je crois que les autochtones boliviens constituent l’une des nations les plus éveillées à l’importance de l’équilibre écologique dans la foulée des changements climatiques.

Après toutes ces années de mépris, de violations des droits et d’assassinats perpétrés à l’égard de ce peuple, il faut saluer l’accession à la présidence d’un des leurs. Evo Morales est au pouvoir depuis quelques années et il a déjà accompli des changements très intéressants.

Je crois que les Boliviens sont fort bien préparés pour réaliser de façon harmonieuse les réformes économiques et sociales souhaitées. C’est que leur culture fait de la solidarité leur pain quotidien. Les membres de cette communauté se soutiennent mutuellement.

De plus, ils n’éprouvent pas le besoin de posséder la terre, l’air et l’eau. Chez eux, la propriété n’existe pas : rien n’est à toi, rien n’est à moi, le pays appartient à tous. Ils se voient comme faisant partie d’un tout. Par exemple, ils vouent un profond respect à leurs parents et ancêtres.

À mon avis, c’est l’un des peuples les mieux préparés à vivre en harmonie. C’est ce que je préfère chez eux. Ceux qu’on appelle les Indiens ont une façon de faire les choses avec calme et douceur. Par exemple, ils ont leur manière bien à eux d’intervenir lors de conférences ou colloques à caractère social. Bref, je souhaite que ces autochtones réussissent leur développement et que les droits de cette nation puissent un jour profiter à tous.

Le fait d’être le fils du Che a-t-il influencé votre vie ? Est-ce un héritage lourd à porter ? Ou, au contraire, vous a-t-il donné des ailes ?

Les mots me manquent pour livrer le fond de ma pensée, pour répondre fidèlement à la question. C’est complexe et il y a plusieurs facteurs à prendre en compte. À Cuba, il ne viendrait pas à l’idée des gens de me faire ressentir une quelconque pression. Comment dire ? Ma sœur aînée est médecin. Elle dit que nous ne sommes tous qu’un accident biologique. Nous ne choisissons pas nos parents. Si le Che est mon père biologique, c’est un hasard et ce hasard ne m’oblige à rien.

Règle générale, je crois que les humains s’apparentent davantage à leur époque qu’à leurs parents. Il s’avère que mon père a marqué mon époque. Même si je ne ressens pas d’obligation à suivre ses traces, il représente pour moi un modèle d’action et de réflexions. Il avait une grande capacité de travail, d’étude et de sacrifice. Mon père était capable d’affronter l’adversité jusqu’à la réussite de ce qu’il croyait juste. C’est ce qui m’a marqué. C’est ce qui nous a marqués. On peut dire que le Che a une multitude d’enfants spirituels. Nous portons tous le poids de son héritage. Pas seulement ses héritiers biologiques.

Comme vos frère et sœurs, vous portez l’héritage de votre mère, Aleida Guevara March. Parlez-nous d’elle.

Maman est d’origine paysanne. Elle s’est enrôlée très jeune dans la révolution. Elle était clandestine et c’était une guérillera. Elle a ensuite rencontré mon père et ils se sont mariés. Ils ont eu quatre enfants. Il y a en plus Hilda, née du premier mariage de mon père. Nous sommes donc cinq frères et sœurs en tout.

C’est ma mère qui nous a véritablement élevés et éduqués, les quatre enfants. Que dire de plus ? Ma mère est une personne engagée dans une cause juste, la révolution. Elle se bat pour un avenir meilleur. Elle est encore active à 74 ans et s’investit dans plusieurs projets. Elle apporte sa contribution. C’est elle qui dirige le Centre d’études Che Guevara, situé à La Havane, qui travaille à la diffusion de la pensée du Che.

Le Centre d’études Che Guevara a été consulté lors de la recherche et l’élaboration du film de Tristán Bauer. Quelle fut votre participation ?

Ce fut avant tout un travail d’équipe. Comme dans tout centre académique, notre Centre comporte toute une équipe de camarades qui travaillent dans les différentes sphères de recherche sur le Che. D’une façon ou d’une autre, nous avons tous participé au projet. Au départ, c’est ma mère, Aleida Guevara March, de même que sa coordinatrice scientifique, Maria del Carmen, qui ont rencontré Tristán Bauer et Caroline Scaglione pour effectuer la recherche concernant le film. Ceux-ci ont pu prendre connaissance de l’ensemble des archives dont le centre dispose pour arriver à peaufiner leur compréhension de la pensée du Che. Ce fut un travail de longue haleine qui a duré douze ans.

Le Centre d’études Che Guevara a été fondé en 1993. Son travail vise à rendre disponible toute l’œuvre du Che et ses archives de façon la plus objective possible, avec toute la rigueur historique que ce travail exige.

Quelles ont été vos premières impressions suite au visionnement du film ? Le film atteint-il son objectif ?

Il s’agit d’un film qui touche le public par sa grande sensibilité. En plus, il est fort bien documenté. Les faits sont bien présentés et rendent un portrait fidèle des événements. La magie du réalisateur a permis de dépasser le simple défilé du matériel. La documentation est intégrée avec soin et nuances, tout comme la musique et le ton donné au film. Bref, Tristán Bauer a su mettre en place les éléments d’une véritable œuvre d’art et il a atteint son objectif.

Quels livres portant sur le Che recommandez-vous à nos lecteurs ?

Je vous conseille de lire le Che par le Che. Il existe plusieurs interprétations de ses écrits et de sa vie. Certaines sont plus intéressantes que d’autres. Faites-vous votre propre idée en le lisant directement. La plupart de ses écrits sont publiés, et c’est amplement suffisant pour comprendre sa pensée, ses rêves et ce qu’il a voulu faire.

Ouvrages du Che publiés en français :

Combats d’un révolutionnaire : journaux de voyage et autres textes, R. Laffont, 2010

Journal de Bolivie, Mille et une nuits, 2008

Journal du Congo : souvenirs de la guerre révolutionnaire, Mille et une nuits, 2009

La guerre de guérilla, Flammarion, 2010 et Mille et une nuits, 2009.

Le Socialisme et l’Homme à Cuba, La Découverte, 1987 et Pathfinder, 2009

Notre Amérique et la leur : Punta del Este (1961) : projet alternatif de développement pour l’Amérique latine, Mille et une nuits, 2010

Second voyage à travers l’Amérique latine 1953-1956, Mille et une nuits, 2009

Souvenirs de la guerre révolutionnaire, Mille et une nuits, 2007.

Textes militaires, La Découverte, 2001

Textes politiques, La Découverte, 2001

Voyage à motocyclette, Mille et une nuits, 2007.

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