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Le Québec absent de l’Arctique
N° 292 - septembre 2010
Le portulan de l’histoire
Dans l’ombre du Premier Consul et de l’Amiral
Jean-Claude Germain
Depuis la Défaite, les gouverneurs étaient presque tous issus de la caste militaire qui administrait les colonies britanniques. Ils avaient en commun d’avoir combattu les troupes états-uniennes pendant la guerre d’Indépendance ou les troupes françaises au Canada, en Guadeloupe, en Martinique et sur le continent. Ils ont les pieds en Amérique du Nord, leur carrière à cœur et la tête en phase avec la politique étrangère londonienne, donc coloniale et européenne.

Ils n’ont généralement aucun intérêt pour la culture des pays où ils sont de passage. Peu importe l’hémisphère, ils s’informent entièrement auprès des marchands coloniaux pour l’interpréter. Au Bas-Canada, leur indifférence hautaine est doublée de tous les préjugés tenaces qu’ils entretiennent à propos des « damned French », leur ennemi héréditaire.

Le premier août 1798, alors que la flotte française s’est rangée dans la rade égyptienne d’Aboukir avec tous ses canons pointés vers la mer, l’escadre du contre-amiral Horatio Nelson se glisse derrière elle et l’anéantit presque complètement. C’est un coup fourré génial qui a redonné le contrôle de la Méditerranée à la marine de guerre britannique, tout en bloquant l’armée d’invasion française sur la terre ferme.

Un échec cuisant qui n’a pas empêché le général Bonaparte d’installer un gouvernement révolutionnaire au Caire et de marquer sa conquête éclair de l’Égypte d’un de ces mots historiques dont il a le secret : « Soldats, songez que du haut de ces pyramides, quarante siècles vous contemplent ! »

La nouvelle de l’exploit de Nelson à Aboukir a rejoint le Bas-Canada avec un retard de six mois. Le gouverneur Prescott décrète sur-le-champ une journée d’Action de grâce. Pas question de rater une occasion de célébrer une déconfiture française ! L’évêque en titre, Mgr Denaut, se serait contenté d’un Te Deum de service. Son coadjuteur qui habite Québec est convaincu que le gouvernement s’attend à une preuve plus flamboyante de loyalisme. Le 10 janvier 1799, l’oraison de Mgr Plessis s’avère on ne peut plus « fusionnelle ». C’est un panégyrique du pouvoir colonial !

« Mes bien chers frères, tout ce qui affaiblit la France tend à l’éloigner de nous. Tout ce qui l’en éloigne assure nos vies, notre liberté, notre repos, nos propriétés, notre culte, notre bonheur. L’Angleterre est le grand boulevard sur lequel reposent toutes nos espérances. Si elle triomphe, sa gloire sera votre salut et vous assurera la paix. Mais, si elle succombe, c’en est fait de votre repos et de vos gouvernements ». Le lien des Canayens avec la France a beau être des plus ténus, se réjouir collectivement d’une défaite française n’en demeure pas moins un sentiment contre-nature.

Prescott a fait long feu. Il a été rappelé à Londres pour complaire aux doléances de son Conseil exécutif. Il s’objectait vivement à sanctionner la cupidité de ses conseillers par souci d’équité. Ces derniers réclamaient à leur profit des concessions de terres considérables, alors qu’elles avaient déjà fait l’objet d’une demande conforme à la procédure officielle d’acquisition par plusieurs candidats.

Le lieutenant-gouverneur du Bas-Canada, Robert Shores Milnes, assure l’intérim. Son premier geste est d’accéder aux vœux du Conseil en faisant fi des droits légitimes des requérants. Pour l’historien contemporain Edward Gibbon, ce comportement n’avait rien d’anormal. N’a-t-il pas écrit avec pertinence : « La corruption est le symptôme infaillible de la liberté constitutionnelle ».

Pendant ce temps-là, la carrière politique et militaire de Napoléon Bonaparte a pris son envol. Rentré d’Égypte, il a monté le coup d’État du 18 brumaire (9 novembre 1799). Le Consulat, un triumvirat dont Bonaparte prend les rênes, remplace le Directoire. Au pas de charge, le Premier Consul redessine la carte politique et administrative de la France, lance une campagne militaire fulgurante en Italie (1800), met fin aux hostilités avec l’Autriche en février 1801, signe un Concordat avec Rome en juillet et fait la paix avec l’Angleterre en mars 1802.

En juin 1803, Montréal brûle. Plus d’une vingtaine de maisons rasées dans le faubourg Saint-Laurent, dont l’église des Jésuites, qui servait de « mitaine » aux Protestants, l’ancien château Vaudreuil, qui abritait le collège Saint-Raphaël, la chapelle Bonsecours et la prison pour laquelle c’était plutôt une bénédiction. Quiconque découvrira le coupable ou les coupables recevra la somme de 1 000 piastres !

Le sinistre a été provoqué par une main criminelle dont le lieutenant gouverneur Milnes ne tarde pas à subodorer l’allégeance. Des agents provocateurs à la solde des Français ! Les a-t-il imaginés ? Détrompez-vous ! Il a reçu du consul britannique de New York le signalement d’un révolutionnaire de haut vol récemment débarqué de Paris : un jeune homme d’environ vingt et un ans, de taille moyenne, cinq pieds six ou sept, délicatement charpenté, aux yeux noirs et au teint blême, avec un menton pointu proéminent et des cheveux bruns coupés court, auxquels il ajoute parfois une queue. La note diplomatique précise que le révolutionnaire se poudre. De là à conclure qu’il pourrait mettre le feu aux poudres et le feu à la ville, il n’y avait qu’un pas !

Bref, la présence de Jérôme Bonaparte à New York a été confirmée et le frère du Premier Consul aurait eu pour mission d’entrer en communication avec les Canadiens. Milnes n’avait pas besoin de plus pour s’inquiéter. Sauf que Jérôme n’avait pas la tête à fomenter une révolution. Il courtisait Elizabeth Patterson, la fille d’un des hommes les plus riches des États-Unis. Leur mariage sera d’ailleurs célébré à Baltimore en grande pompe à l’été.

Les Britanniques s’alarmaient-ils à tort ? Pour le Bas-Canada sûrement ! En revanche, le Premier Consul nourrit des projets pour l’ancien Empire français d’Amérique. En 1800, il a obligé l’Espagne à rétrocéder la Louisiane à la France dans un traité secret. Il s’apprêterait maintenant à y envoyer douze navires et un corps expéditionnaire de 3 500 hommes. La flotte devra d’abord feindre de se diriger sur Saint-Domingue avant de rallier la Nouvelle-Orléans, où la France reprendrait possession de l’ancienne colonie royale.

Pour assurer ses arrières, Bonaparte a tenu à sonder le terrain. La mission de reconnaissance a été accueillie avec enthousiasme par les Louisianais. La réaction des États-Unis a été immédiate et sans appel : rien ne pourra arrêter leur expansion vers l’Ouest ou remettre en question un droit déjà concédé aux commerçants américains par les Espagnols, celui de transiter par la Nouvelle-Orléans.

Dare-dare, le président Thomas Jefferson dépêche James Monroe à Paris – le même qui formulera sa célèbre doctrine protectionniste quelques années plus tard. Les instructions aux négociateurs ne souffrent aucune ambiguïté : « Si les Français s’emparent de la Louisiane, les États-Unis s’allieront à la marine et à la nation britanniques ». Une menace qui n’est pas à prendre à la légère ! Sans déclaration de guerre, comme au début de la guerre de Sept Ans, de janvier à avril 1803, la marine britannique a arraisonné 1 200 navires de commerce français et hollandais.

Bien informé, le Premier Consul change de cap. «  S’obstiner à vouloir conserver la Louisiane dans les circonstances serait de la folie. » déclare-t-il. Tout en ajoutant avec pragmatisme : « Il faut solder et vite ! Compte tenu de l’obligation dans laquelle nous sommes de vendre, soyons modérés ! ». À peine installé à Paris, Monroe est pris au dépourvu par la proposition française : la Louisiane en échange de 80 millions de francs-or. Une offre que les États-Unis ne pouvaient refuser !

Dix-huit jours plus tard, le traité est rédigé. Pour Bonaparte, c’est beaucoup plus qu’une entente ponctuelle. « Je viens de donner à l’Angleterre une rivale maritime qui, tôt ou tard, abaissera son orgueil. Cette transaction affermit pour toujours la puissance des États-Unis ». Edward Livingston, qui accompagne Monroe à titre de ministre plénipotentiaire, s’avère tout aussi prophétique. « Si les guerres sont inévitables, estime-t-il, la France aura un jour, dans le Nouveau Monde, un ami naturel qui ne peut manquer de devenir puissant et respecté sur toutes les mers du monde ». Tout les intéressés y trouvent leur compte.

Sauf les Cayens de la Louisiane ! Lors de la première cession de la colonie à l’Espagne, Versailles croyait que la Nouvelle-Orléans était une île. Pour le Premier Consul, les Louisianais ne sont plus qu’un vœux pieux. « Qu’heureux de leur indépendance, ils se souviennent qu’ils ont été français. Qu’ils sachent que nous nous séparons d’eux à regret. Que l’origine commune, la parenté, le langage, les mœurs perpétuent l’amitié ».

À l’issue de la cérémonie religieuse du sacre célébrée par Pie VII, le 2 décembre 1804, Napoléon 1er s’est couronné lui-même empereur des Français. L’aura d’invincibilité qui l’entoure suscite parfois des espoirs démesurés. En 1805, un petit groupe de Canayens a pris l’initiative d’envoyer une délégation en France pour solliciter son aide. Le sexagénaire désigné comme messager, Jean-Baptiste Noreau, a quitté Saint-Constant, dans la région de Montréal, à la fin de l’hiver, pour se rendre à Paris. Il en a été empêché en chemin.

Il explique sa situation avec candeur dans une lettre qu’il adresse à l’Empereur. « Au commencement de mars dernier, je partis de Montréal avec mon fils pour porter auprès de Votre Majesté impériale et royale les vœux des habitants de Québec pour l’Empire français. Arrivé à New York, mon fils, qui m’accompagnait et qui est âgé de 22 ans, y resta pour cause de maladie. Je m’embarquai sur le navire Le Thomas de New York, avec le capitaine Gardner. Le 27 messidor dernier (juillet), j’arrivai à Bordeaux où je suis retenu à l’hospice pour cause de maladie. J’envoie à Votre Majesté, Sire, par la poste, le paquet dont j’étais chargé. Si vous désirez prendre des renseignements sur l’état de Québec, je me rendrai à Paris lorsqu’il vous plaira de m’appeler ».

Si par un véritable miracle bureaucratique, le « paquet » avait abouti sur le secrétaire où Napoléon venait de décréter un nouveau code civil qui portera son nom, l’empereur des Français aurait trouvé une pétition toute à la fois naïve et touchante signée par douze habitants du Bas-Canada dont l’âge variait de cinquante à soixante-dix ans.

« Nous avions projeté, Sire, de secouer le joug des Anglais ; nous attendions des fusils pour nous armer et frapper un coup sûr. Mais notre espoir a été trompé. Contre notre réunion et nos efforts, sous un bon Général français, la surveillance des Milords, des Lords et des salariés de tout genre échouerait. Nous assurons Votre Majesté que nous sommes disposés à subvenir aux frais que cette entreprise exigera. Sire, nous attendons de votre sollicitude paternelle que la paix ne se fera pas sans que nous ayons repris le nom de Français canadiens. Nous sommes prêts à tout entreprendre à la première vue des Français que nous regardons toujours comme nos frères ».

Sauf que les Français n’entretiennent pas le désir du désir de reprendre le Canada. Milnes lui-même en est enfin convaincu. Jacques Rous de Rouse’s Point, l’agent des Français qu’il a débauché, s’est rendu à Washington et son rapport le confirme. « Il n’entre pas dans les intentions de l’Empire de jamais risquer une flotte dans le Saint-Laurent ».

De toute évidence, la menace napoléonienne n’est qu’un prétexte pour intimider la population canayenne Aubert de Gaspé raconte que « la consigne était si sévère qu’on aurait cru les Français campés sur les plaines d’Abraham. Dès neuf heures du soir, il fallait répondre au qui-vive des sentinelles postées dans tous les coins de la ville ». Ironiquement, il fallait répondre Friend ! pour ne pas se faire tirer dessus. Avec de tels amis, il n’était pas interdit de rêver qu’un p’tit Français leur botte le cul !

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