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Le Québec absent de l’Arctique
N° 292 - septembre 2010
Pendant qu’ils courent, ils évitent la question du sens
L’important, c’est toujours d’arriver le premier
Joëlle Rousseau-Rivard
Trop Vite !, le livre de Servan-Schreiber explique en quoi nous sommes rivés au court-terme. Sans trop moraliser, il expose les effets pervers de notre vitesse. Un de ses constats : quand on conduit une voiture à toute allure, notre champ de vision rétrécit.

Transposer cette loi physique au rythme effréné de nos quotidiens, c’est réaliser que, sous les diktats de productivité, d’efficacité, de rentabilité, notre présent, s’il gagne en fébrilité, perd en sens. Le peu de perspective historique nous fait tout miser sur le contemporain, avec le risque de réinventer la roue ou de reproduire le statu quo ad nauseam.

L’ère industrielle a permis de se soustraire au temps naturel, au cycle des saisons, pour entrer dans une temporalité toute humaine. L’accélération des communications, qui a suivi celle des transports, a fini par rendre inutile tout déplacement. C’est l’électronique qui a révolutionné les modes de vie en extériorisant les aptitudes même du cerveau, plus performant que notre physique. De là le déséquilibre qu’a créé l’homme avec son environnement, contrairement à toute autre espèce qui maintient un équilibre avec son écosystème. L’auteur mentionne le Global Footprint Network qui chiffre l’augmentation de notre empreinte écologique à 22 % depuis les années 90.

Le progrès technologique qui nous a affranchis du mode de survie – pour une part de l’humanité du moins – ne s’est pas arrêté là. En fait, il ne s’arrêtera pas de sitôt parce qu’on sait qu’il est étroitement lié à l’économie de croissance tous azimuts. Et c’est là qu’on se demande si notre rythme de vie est toujours humain.

Le temps c’est de l’argent, surtout en Bourse ; tandis que les modes de production ont fait place à l’abstraction des spéculations financières, au plan politique, l’auteur note que les chefs gouvernent de plus en plus en « direct live » pour répondre aux pressions d’une opinion publique volatile. L’exécutif court-circuite le pouvoir législatif au profit des médias. Or, faire une loi applicable exige de la réflexion, la démocratie requiert le temps nécessaire à la discussion collective et à la négociation. Quant à notre consommation, elle se fait à crédit et sous la pression du « pour un temps limité seulement ».

« Pendant qu’ils courent, ils évitent la question du sens et s’identifient à la compétition elle-même ». En somme, l’important n’est pas de savoir vers quoi on court, mais d’arriver le premier. L’effet d’entraînement est d’autant plus efficace qu’il est rapide. D’où un mimétisme assez paradoxal dans une société moderne censée valoriser l’individu.

S’il faut apprendre à faire plus vite, il faut aussi faire plus court. Parce qu’on veut en faire toujours plus – même si c’est de loisirs dont il est question. Et comme les 24 heures sont immuables, nos sociétés ont développé, selon Servan-Schreiber, une mentalité managériale où les résultats priment sur les méthodes.

Enfin, si d’une part notre génération de pixelisés verra s’atrophier sa capacité de concentration et d’endurance à force de zapper, de butiner, et d’espérer une gratification immédiate, elle possède d’autre part une aisance à penser en mode « synchrone » plutôt que linéaire. Si bien que des neurologues, qui étudient l’effet d’internet sur nos synapses, avancent que notre cerveau, malléable, pourrait bien être en passe de modifier son fonctionnement.

Bref, la vitesse est une pulsion. Elle fait écran à la mort. Elle est compulsive. « Le court-termisme nous rajeunit en nous rivant au maintenant ». Mais où on s’en va, pendant qu’on rêve qu’à force de vitesse, on finira par échapper au temps !

Trop vite !, Jean-Louis Servan-Schreiber, Éditions Albin Michel, 2010

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