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Le Québec absent de l’Arctique
N° 292 - septembre 2010
L’armada américaine inaugure un long mouillage au Costa Rica
Le nombre des bases militaires se multiplie
André Maltais
La nouvelle la plus médiatisée de l’été, en Amérique latine, est certes la rupture des relations diplomatiques avec la Colombie par le président vénézuélien, Hugo Chavez. Mais un événement tout aussi important s’est passé au Costa Rica, le 29 juin dernier, et, celui-là, aucun média québécois ne lui a consacré une seule ligne.

Ce jour-là, l’Assemblée législative costaricienne, dominée par le très mal nommé Parti de la libération nationale de la nouvelle présidente, Laura Chinchilla, autorisait l’arrivée au pays de 46 navires de guerre états-uniens pour une période renouvelable de six mois.

La flotte comprend porte-avions, frégates, destroyers et bateaux-hôpitaux pouvant transporter jusqu’à 7000

Marines, dix avions de combat et 200 hélicoptères.

Cette conversion en porte-avions des États-Unis est une première dans l’histoire du Costa Rica. Elle trahit la tradition pacifique de ce petit pays qui est allé jusqu’à inclure dans sa constitution l’interdiction, sur son territoire, de forces armées étrangères aussi bien que nationales.

L’imposante armada états-unienne est soi-disant destinée à de l’aide humanitaire et à l’éternelle lutte contre le trafic de drogue.

Les opérations de guerre contre les narcotrafiquants sont devenues une grave menace pour l’Amérique latine. La région est silencieusement envahie par les États-Unis pendant que la consommation de drogue prospère dans les pays industrialisés.

Même chose pour le blanchiment d’argent relié à ce trafic. Ainsi, un rapport du directeur exécutif du Bureau des Nations unies contre les drogues et délits (ONUDD), Antonio Maria Costa, nous apprend que, pendant la crise de 2008, les banques ont absorbé 352 milliards de dollars provenant du trafic de stupéfiants, ce qui, pour plusieurs d’entre elles, les a sauvées de la faillite.

Pour Andrés Mora Ramirez, de l’Association pour l’unité de notre Amérique (AUNA) au Costa Rica, il est de plus en plus évident que la stratégie guerrière de Washington passe par l’Amérique centrale et les Antilles, là où existent une multitude de petits pays pauvres qu’il est facile de manipuler et de monter les uns contre les autres.

Les élites centraméricaines, écrit-il, avec leur mentalité « provincialiste » et leur « vocation innée de cour-arrière des États-Unis, nous conduisent là où nous étions il y a plus de 150 ans. »

Une preuve de cela est apparue lors du Sommet pour l’intégration centraméricaine (SIC) des 29 et 30 juin, au Panama, du président de droite Ricardo Martinelli, quand Laura Chinchilla a fait un vibrant plaidoyer pour le retour du Honduras dans l’organisation.

L’élite hondurienne fêtait alors le premier anniversaire du coup d’état contre le président Manuel Zelaya et seule l’absence du président nicaraguayen, Daniel Ortega, l’a empêchée de toucher son cadeau. Le Nicaragua sandiniste est d’ailleurs le seul pays d’Amérique centrale à ne pas reconnaître le gouvernement de Porfirio Lobo, issu de ce coup d’état.

Tout comme Cuba et le Venezuela, le Nicaragua respire de plus en plus mal au milieu des bases et autres interventions militaires états-uniennes qui pullulent dans la région : au Honduras, à Guantanamo, au Panama (3 bases), en Colombie (7 bases), à Curaçao et Aruba (à quelques kilomètres des côtes vénézuéliennes), en Haïti (entre 20 000 et 30 000 militaires) et maintenant au Costa Rica (7 000 militaires).

Tout cela a sans doute encouragé, le 15 juillet dernier, le président sortant de Colombie, Alvaro Uribe, à provoquer une dernière fois l’administration Chavez en affirmant détenir des preuves que pas moins de 15 000 membres des guérillas colombiennes se trouvent dans des campements en territoire vénézuélien.

Au lieu d’en discuter d’abord avec le gouvernement vénézuélien, Bogota a préféré lancer ses accusations aux médias et porter l’affaire devant l’Organisation des États américains (OEA) traditionnellement dominée par son allié états-unien.

La réaction du Venezuela ne s’est pas fait attendre : rupture des relations diplomatiques et soumission du litige, non pas à l’OEA mais devant l’UNASUR où dominent les pays favorables au Brésil et où les États-Unis brillent par leur absence.

Et c’est là que les choses commencent à tourner moins rondement pour Alvaro Uribe.

D’abord, suite à une bien peu convaincante présentation de preuves devant l’OEA, organisme qui perd peu à peu sa crédibilité dans la région, aucun gouvernement sud-américain n’appuie publiquement la position colombienne.

Puis, le 29 juillet, malgré une absence de consensus, les pays membres de l’UNASUR se prononcent quand même pour le maintien de la paix dans la région et demandent implicitement à la Colombie de combattre les trafiquants de drogue à l’intérieur de ses frontières.

Uribe constate ensuite que son initiative, survenue seulement trois semaines avant l’intronisation du nouveau président colombien, Juan Manuel Santos, reçoit un accueil plutôt froid, en Colombie même.

Dans les médias, le geste du président sortant est perçu comme une manœuvre douteuse pour obliger son successeur à poursuivre les politiques d’affrontement des huit dernières années.

Déjà, dès le second tour des élections, en juin dernier, Santos avait semblé prendre quelque distance avec Uribe. Il avait, par exemple, mis de l’avant une proposition d’unité nationale invitant le centre et la gauche à négocier des accords de programme, notamment sur des thèmes aussi sensibles que la défense de l’eau, les réparations aux victimes de la guerre et la récupération des terres volées par les mafias.

Il avait aussi promis de normaliser les relations avec l’Équateur et le Venezuela, mises à mal par Uribe et qui, selon la journaliste chilienne Frida Modak, occasionnent maintenant des pertes annuelles de six milliards de dollars aux exportateurs colombiens.

Dans un long article paru dans le quotidien colombien, El Espectador, le chroniqueur, Felipe Lleras, confirme que l’oligarchie de Bogota en a assez de l’attitude d’autocrate et de confrontation de l’ex-président Uribe, tant face au pouvoir judiciaire qu’à l’opposition colombienne et aux gouvernements des pays voisins.

Pour cette oligarchie, continue Lleras, relever l’économie du pays « exige une ambiance plus propice à la négociation et moins de pugnacité politique afin de favoriser la concertation. »

Cela expliquerait un autre article qui a beaucoup fait jaser, en Colombie. Intitulé Première allocution présidentielle de Juan Manuel Santos, il a été publié dans la revue Semana qui, tout comme le plus influent quotidien du pays, El Tiempo, appartient à la famille Santos du nouveau président.

L’auteur, Daniel Samper Ospina, imagine un discours dans lequel le nouveau président colombien annonce qu’il a décidé l’extradition d’Uribe devant la Cour pénale internationale, là où il sera jugé pour crimes contre l’humanité !

Puis, le 17 août, autre coup de théâtre : la Cour constitutionnelle colombienne suspend l’application du traité par lequel les États-Unis pourront utiliser sept bases militaires du pays et ordonne qu’il soit approuvé par le Congrès colombien.

Tout cela mène à penser, explique l’économiste et analyste politique, Jorge Mejia, qu’Uribe « n’est désormais appuyé que par les forces les plus réactionnaires de Colombie liées aux groupes paramilitaires, à l’industrie de guerre et à l’impérialisme états-unien. ».

Et Mejia se demande si, après deux mandats où il s’est totalement soumis à la volonté des États-Unis, Uribe ne deviendra pas le prochain Manuel Noriega de la région.

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