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Le Québec absent de l’Arctique
N° 292 - septembre 2010
La perception du français plus rentable est un mythe
Les Anglos gagnent 4000 $ de plus que les Francos
Charles Castonguay
C’est bien de protester contre l’objectif Harper de rendre non obligatoire le questionnaire long du recensement. Encore faut-il se servir correctement des données disponibles.

Dans ma chronique précédente (1), j’ai montré comment Jack Jedwab et le Quebec Community Groups Network ont fait accroire que le revenu d’emploi moyen des francophones est maintenant supérieur à celui des anglophones et ce, malgré que les anglophones soient toujours plus scolarisés. Fumisterie que l’on a trop longtemps laissé courir.

La désinformation était pourtant flagrante. Le recensement de 2006 confirme, au contraire, qu’en accord avec leur scolarité supérieure, les anglophones gagnent un revenu d’emploi moyen supérieur de quelque 4000 $ par année à celui des francophones.

Mais Jedwab et Cie ne se sont pas contentés de mentir effrontément. Ils ont commandé à Léger Marketing un sondage pour montrer qu’à peu près aucun francophone ne pense que les francophones gagnent en moyenne davantage que les anglophones, puis ils ont expliqué cette perception supposément erronée par les prétendus préjugés que la majorité francophone persisterait à nourrir envers sa « pauvre » minorité anglophone.

Dans la Gazette du 3 mai, Jedwab concluait ainsi que « Les vieux mythes à propos de la minorité anglophone du Québec ont la vie dure. Un écart d’une telle envergure entre les perceptions [des francophones à propos du revenu d’emploi] et la réalité [selon Jedwab et Cie] est du jamais vu. Je pense qu’il s’agit là d’un mythe très puissant. » [Traduction libre]

Jedwab flatte ainsi les préjugés, voire le mépris des anglophones envers les francophones en se moquant des perceptions – justes – des francophones en ce qui a trait aux écarts de revenu selon la langue. Plus tordu que ça, tu te mords la queue.

Dans la même édition de la Gazette, Christian Bourque, vice-président à la recherche chez Léger Marketing, a cautionné la supercherie Jedwab-QCGN : « des expressions comme né pour un petit pain sont profondément incrustées dans la psyché des Québécois. Cela fait partie de la culture populaire des francophones que de ressasser l’époque où il y avait au Québec un système de classe fondé en partie sur la langue. L’image du boss anglais maintient une puissante emprise dans l’imagination populaire. »

« Old Myths About Anglos Die Hard in Quebec » enchaîne la Gazette du 4 mai en éditorial. « Les données du recensement de 2006 […] montrent que le francophone moyen gagne par année 2000 $ de plus que l’anglophone moyen […] alors que les anglophones ont plus souvent un diplôme universitaire et comptent moins de décrocheurs au secondaire […] Ce que nous estimons plus remarquable que les faits financiers, ce sont les faits sociologiques et politiques […] Comment se fait-il que tant de francophones comprennent si mal les faits ? […] Pourquoi la culture politique québécoise se fonde-t-elle, à un degré dommageable, sur de vieilles rancunes et des perceptions désuètes […] plutôt que sur la réalité d’aujourd’hui ? L’une des raisons, sans aucun doute, c’est que les Québécois se trouvent affligés d’un parti politique majeur qui fait son miel des vieux stéréotypes selon lesquels les anglos constituent une classe dominante étrangère – et de la création de nouveaux stéréotypes voulant, par exemple, que le français soit en voie de disparition à Montréal. »

Le Parti Québécois et ses adhérents – dont la nette majorité des francophones – sont donc de parfaits détraqués. Voilà qui attise les préjugés anti-francophones. Beau travail, M. Jedwab. La partition, ça se prépare.

Au moins la Gazette a-t-elle fait état de la mise au point du Mouvement Montréal français qui, en conférence de presse le 15 juin, a cité les données exactes de 2006. D’autres quotidiens n’en ont même pas fait autant.

D’une part, l’idée que tout à coup les francophones gagneraient plus que les anglophones va pourtant à l’encontre du bon sens. Une étude majeure de l’économiste François Vaillancourt que j’ai commentée dans ma chronique de février 2008 (1) comprend un tableau qui montre que selon le recensement de 2001, le revenu d’emploi moyen des hommes anglophones était supérieur à celui des hommes francophones. C’était pareil chez les femmes, quoique à un degré moindre. Or, entre 2001 et 2006, rien n’a bouleversé le monde du travail au Québec en faveur du français.

D’autre part, même selon Jedwab et la Gazette, les anglophones du Québec demeurent plus scolarisés que les francophones. Et « qui s’instruit s’enrichit » reste aussi vrai aujourd’hui qu’à l’époque de la Révolution tranquille.

L’éditorial du Devoir du 22 juin marquant le 50e anniversaire du coup d’envoi de la Révolution tranquille laisse par conséquent à désirer : « Aujourd’hui, les Québécois francophones ont un niveau de revenu égal ou supérieur à celui de leurs concitoyens anglophones », déclare Bernard Descôteaux.

C’est trop souvent sans recul critique que les médias avalisent les expertises douteuses de Jack Jedwab sur tout et son contraire. Il demeure néanmoins de la plus haute importance de bien évaluer les écarts de revenu entre anglophones et francophones. Car ces écarts influent sur le pouvoir d’assimilation de l’anglais comparativement au français.

Vaillancourt a démontré, il est vrai, qu’à scolarité, expérience et travail égaux, les disparités de revenu d’emploi entre anglophones et francophones se sont à peu près complètement résorbées au Québec dès les années 1970. Mais je dis bien à scolarité, expérience et travail égaux : tout ce qu’on peut conclure, à partir de là, c’est que l’ancienne discrimination salariale en faveur de l’anglais est disparue.

Ce qui n’implique pas du tout que les francophones gagnent aujourd’hui autant que les anglophones. L’avantage des anglophones sur le plan de la diplomation secondaire et universitaire persiste. Leur avantage quant au revenu d’emploi persiste aussi et ce, en toute logique.

Pour terminer, mettons à jour les résultats de Vaillancourt selon lesquels l’avantage des anglophones en matière de rémunération jouait en 2001 le plus fortement chez les hommes.

Selon le recensement de 2006, le revenu d’emploi moyen des anglophones pour l’année de référence 2005 est, rappelons-le, supérieur de près de 4000 $ – soit de 12 % – à celui des francophones. Chez les hommes, l’avantage correspondant est de 6400 $, comparativement à 1600 $ chez les femmes. En chiffres relatifs, chez les hommes, les anglophones ont empoché 16 % de plus que les francophones alors que chez les femmes, les anglophones ont gagné 6 % de plus.

Comme nous l’avons vu aussi dans notre chronique précédente, les données disponibles à tout venant sur le site de Statistique Canada distinguent également entre revenu gagné par ceux qui ont travaillé à plein temps et ceux qui ont travaillé moins régulièrement. Pour les hommes qui ont travaillé toute l’année 2005 à plein temps, le revenu moyen des anglophones est supérieur de 12 300 $ à celui des francophones.

Cela représente pour les hommes anglophones un revenu moyen supérieur de 24 % à celui des francophones ! Ce n’est que parmi les autres travailleurs, moins nombreux, qu’anglophones et francophones ont des revenus à peu près identiques (voir notre tableau).

Le tableau correspondant pour les femmes présente des résultats semblables. En particulier, parmi celles qui ont travaillé toute l’année 2005 à plein temps, le revenu moyen des anglophones est supérieur de 13 % à celui des francophones, soit, comme en 2001, un écart moins accentué que chez les hommes.

Il n’y a donc aucune raison d’attribuer aux francophones des perceptions inexactes ou des préjugés quant aux écarts de revenu actuels. Ni d’encourager les suprématistes anglophones à jouer hypocritement aux martyrs incompris.

Heureusement qu’il y a aussi d’autres anglophones qui sont, eux, de tout cœur avec le Québec français.

1 (voir le site www.lautjournal.info)

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