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La fin du libre-échange
N° 291 - juillet 2010

Nivelons par le haut en acceptant nos anglicismes
Michel Usereau
Anglicisme : maladie qui vient de l’anglais ». Défini comme ça, c’est choquant – en tout cas, j’espère –, mais c’est pourtant ça qui se dégage des propos des chroniqueurs linguistiques pi de beaucoup de Québécois. Pourtant, entourés par 300 millions de représentants de la plus puissante culture planétaire, c’est le contraire qui serait inquiétant: imaginez que les francophones aient jamais eu de contacts avec les anglophones pi qu’i leur aient jamais rien emprunté. Ça, ça serait angoissant. L’emprunt est un signe qu’on réagit au monde qui nous entoure.

Les membres des petites nations sont pris dans cette dualité-là : d’un côté, on leur reproche leur supposée fermeture, leur repli sur eux-mêmes ; de l’autre, on leur reproche de pas avoir été étanches face aux apports extérieurs. Difficile d’être petit.

Mais revenons à nos microbes : les mots d’origine anglaise. On est familiers avec les anglicismes empruntés tels quels : truck, towing… I sont généralement bin mal perçus. Par contre, si un de ces mots anglais-là transite par la France, i devient non seulement acceptable, mais chic. Par exemple, le 8 mai 2010 dans La Presse, on parle d’un accident de traversier en utilisant ferry, comme en France. Weekend a récemment supplanté fin de semaine dans la bouche de bin des Québécois. Pi je donne pas cher de magasinage : shopping gagne tranquillement du terrain, en provenance de France.

Quand j’étais jeune, j’ai appris qu’i fallait pas dire une job, mais un emploi. Aujourd’hui, faites une recherche sur Cyberpresse : vous trouverez Denis Lessard, le 10 juin 2010, qui parle d’un job. Quessé qui a entrainé ce revirement-là ? C’est simple : une job, vulgaire anglicisme, est devenu un job, joli mot de France. On peut pas être plus clair dans le non-dit: un anglicisme qui vient de France, c’est généralement accepté, même en contexte formel. J’envie les Français : personne les énerve avec leurs anglicismes.

Les puristes essayent de prouver que le français québécois est désolant. Quoi de mieux pour ça que d’inventer des anglicismes. La linguiste Marty Laforest écrit dans États d’âme, états de langue (Nuit blanche éditeur) : « Je ne nie pas l’influence de l’anglais sur le français au Québec; je dis qu’on l’exagère ». Ça se pourrait-tu que des dictionnaires d’anglicismes, comme dans le Colpron 2 (Groupe Beauchemin), multiplient les entrées pour épaissir leurs publications sur le dos des Québécois ?

Voici quelques « anglicismes » pris au hasard dans le Colpron de Denise Boudreau et Constance Forest. Je présente seulement ceux qui commencent par CA : imaginez le reste du dictionnaire.

On commence par canceller, mot considéré comme un anglicisme même si y’existait déjà en France en 1293 (Dictionnaire de l’ancien français, Algirdas Julien Greimas, Larousse). « Canceller a disparu du français mais est revenu sous l’influence de l’anglais », s’écrient en chœur ceux qui ont des chalets à payer avec leurs dictionnaires. Selon eux, avant d’utiliser un mot dans la vie de tous les jours, faudrait tracer son arbre généalogique pour s’assurer qu’y’a pas d’interférence. C’est de la manie.

Toujours dans le Colpron, j’ai mis « mes caleçons » est condamné. Faudrait dire « mon caleçon » au singulier, parce qu’en anglais on dit drawers au pluriel. Grevisse dit pourtant que « les noms de vêtements couvrant le bas du tronc et les jambes hésitent entre le singulier et le pluriel ». Y’est où, l’anglicisme ? Ça se pourrait-tu que les Québécois soient influencés par le fait qu’y’ont deux jambes eux-autres aussi ?

Selon Colpron, on dit vivre en campagne (au lieu de à la campagne) sous l’influence de in the country. Pseudo-conclusions scientifiques érigées en vérités : comment on sait que c’est pas plutôt sous l’influence de en ville qu’on dit en campagne ?

Toujours sous CA : au lieu d’ambassadeur canadien, i faudrait dire du Canada. Faites une recherche sur le site du journal français Le Monde, pour le fun : tapez président français, pi vous verrez qu’évidemment, en France aussi, les gens utilisent des adjectifs de nationalité après des noms.

Finalement, pour remplacer canne de bière, Colpron suggère canette. Pourtant, dans ce sens-là, le Robert dit que canette est un anglicisme. Va-tu falloir attendre que Colpron pi Robert s’entendent avant de s’ouvrir une bière ? À moins qu’on se l’ouvre en anglais, langue qui a l’avantage de pas souffrir d’hypocondrie !

La phobie des anglicismes va tellement loin que y’a du monde comme Lionel Meney (Main basse sur la langue, Liber, 2010) qui affirment que magasinage vient pas de magasin+age sur le modèle de patin+age, mais de shop+ing. Qu’un linguiste considère qu’utiliser un suffixe français pour construire un mot relève de l’anglicisme, c’est sidérant.

Mais prouver qu’un anglicisme en est pas vraiment un, c’est déjà jouer le jeu des puristes, en laissant entendre que si on prouvait qu’un mot est d’origine anglaise, i faudrait le condamner. Mais l’origine d’un mot, c’est de l’histoire. Une expression anglaise bien intégrée au français pi qui passe inaperçue, c’est déjà pu un anglicisme. Cette étiquette-là devrait être réservée aux formes anglaises que les francophones utilisent pas, qui sonneraient bizarre :

Il était à l’emploi de notre compagnie. On pensait qu’il était là pour rester, mais il a brisé notre contrat. On devrait aller en cour pour être dédommagés. Dans l’autre main, je crois qu’on gagnerait pas.

Pour les Québécois, dans l’autre main, traduction de on the other hand (qui signifie à bien y penser), c’est clairement un anglicisme, une forme qu’i reconnaissent pas comme faisant partie de leur langue. Mais pour Meney, dans cet extrait-là, c’est plutôt à l’emploi de, être là pour rester, briser un contrat, aller en cour qui sont des anglicismes ! Pourtant, ces formes-là font partie du français québécois, même formel, comme le prouve le fait qu’i passent inaperçues. La langue se définit par les impressions que les locuteurs en ont, pas par les impressions que les puristes voudraient qu’on en ait. Pi pour les locuteurs, cet extrait-là contient un seul anglicisme – pas cinq. Tout le reste – la recherche de l’origine, les condamnations –, c’est de l’archéologie au service d’une idéologie: celle du français immuable de la mère patrie.

Quand on défend le français au Québec, c’est peut-être pas l’fun à entendre : on a l’impression que l’emprunt équivaut à une invasion. C’est pas l’anglicisme qui menace notre langue: c’est l’insécurité constante, le refus de dire « non » à ceux qui évaluent notre langue avec les critères d’un français d’ailleurs.

« Être à l’emploi de », c’est un anglicisme ? Eh bin non : c’est du français formel d’ici. C’est pas du nivellement par le bas, c’est du redressement de colonne. C’est d’avoir le courage de dire, sans la bénédiction de la France pi des puristes, qu’y’existe un français particulier ici, avec ses mots familiers pi formels, pi que dans ces deux registres-là, eh bin oui, y’a des anglicismes. C’est un des nivellements par le haut les plus difficiles jamais demandés aux Québécois. On en est-tu capables ?

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