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La fin du libre-échange
N° 291 - juillet 2010
L’ouverture aux pays asiatiques répond à la fermeture des frontières américaines
Le Canada tourne le dos à l’Est au profit de l’Ouest
Pierre Dubuc
Un important document de stratégie géo-politique vient d’être publié par le Conseil international du Canada (CIC), un think tank parrainé par l’élite économique du pays. Ses recommandations pour l’avenir du Canada, couplées au projet de loi pour la refonte de la carte électorale fédérale, témoignent de la marginalisation croissante du Québec dans l’ensemble canadien et interpellent les indépendantistes québécois.

Intitulé « Un Canada ouvert : stratégie de positionnement mondial à l’ère des réseaux », le document milite pour un changement d’orientation de la politique canadienne aussi fondamental que l’ont été, aux dires même de ses auteurs, la politique protectionniste de Walter Gordon du début des années 1960 et celle qui lui a succédé, au début des années 1980, de la Commission Macdonald en faveur du libre-échange avec les États-Unis.

Le CIC remet en question le libre-échange avec les États-Unis comme fondement de la politique économique du Canada et prône une plus grande ouverture vers les marchés asiatiques. Le document accorde également une grande importance à l’Arctique et aux relations du Canada avec le Mexique.

Dirigée par Edward Greenspon, ancien rédacteur en chef du Globe and Mail, l’équipe responsable du rapport comprend des dirigeants d’organismes comme Bell Canada, la Belinda Stronach Foundation et la Fondation Asie-Pacifique du Canada.

On trouve, au conseil d’administration de l’organisme présidé par Jim Balsilie, pdg de Research in Motion (inventeur du BlackBerry), des gens comme les ex-ministres Bill Graham et Perrin Beatty, d’anciens diplomates ou hauts fonctionnaires tels Raymond Chrétien et Edward Goldenberg et des hommes d’affaires comme André Desmarais de Power Corporation et les pdg de la Banque Royale, de la Banque de Montréal, de la Banque de Nouvelle-Écosse, de Magna International, de Manulife, de Barrick Gold, de TransCanada PipeLines, pour n’en nommer que quelques-uns.

Les auteurs du rapport élaborent une nouvelle stratégie de positionnement mondial (SPM) pour le Canada en remettant en question l’alliance avec les États-Unis, compte tenu de la fin du monde unipolaire et du déclin économique relatif de notre voisin du Sud.

« Peu de pays, écrivent-ils, subissent la faiblesse économique des États-Unis autant que le Canada », tout en soulignant que la situation pourrait devenir catastrophique si les États-Unis décidaient de fermer la frontière en cas d’attentat terroriste.

Les problèmes macroéconomiques des États-Unis – l’importance de la dette publique et de celle des ménages, le déficit commercial et celui de la balance des paiements – préoccupent grandement les milieux d’affaires canadiens, selon les auteurs du rapport qui notent que « le libre-échange génère des rendements à la baisse ».

Si, au cours des 12 premières années, de libre-échange (1988 à 2000), les exportations vers les États-Unis ont été multipliées par 3,5, passant de quelque 100 milliards à 360 milliards de dollars, les exportations de marchandises (hors énergie) sont passées de 300 à 250 milliards, soit une baisse de 20 %. En fait, elles sont revenues aux niveaux d’avant le libre-échange.

Si le volume total des exportations est sensiblement le même, c’est à cause de la croissance rapide des ventes d’énergie qui, transportée par pipelines et réseaux d’électricité, ne sont pas soumises aux mêmes contrôles de sécurité que les marchandises.

Les auteurs mettent en parallèle la frontière ouverte entre la France et l’Allemagne, malgré le fait que ces deux pays se soient affrontés militairement à trois reprises entre 1870 et 1945, et la frontière entre le Canada et les États-Unis, qui est aujourd’hui « l’une des plus fortifiées entre des États démocratiques ».

De quoi inquiéter, lorsqu’on sait qu’environ 25 % du PIB du Canada découlent de ses exportations vers les États-Unis, alors que seulement 2,2 % de l’activité économique américaine est directement liée aux marchés canadiens.

« Alors que l’Europe et même l’Asie prennent la direction d’une plus grande intégration économique, l’Amérique du Nord se déplace en direction opposée », constatent les auteurs en soulignant que « le coût qui résulte des retards à la frontière pour le Canada est de 1 million de dollars l’heure ».

Toute la stratégie économique du Canada basée sur le libre-échange avec les États-Unis depuis la Commission Macdonald, à l’époque du gouvernement de Brian Mulroney, est donc remise en question. La « grande union » – union douanière, marché commun ou périmètre de sécurité – conçue pour achever l’architecture de l’accord de libre-échange doit être mise au rancart.

Bien entendu, le CIC propose une série de mesures pour améliorer la situation aux postes frontières, mais reconnaît que « le département américain de la sécurité intérieure ne va pas délaisser la question de la sécurité pour favoriser l’économie canadienne ».

Bien que le libre-échange avec les États-Unis soit en déclin, le concept de libre-échange, lui, ne l’est pas. Les auteurs notent, en le déplorant, qu’il y a actuellement seulement six accords de libre-échange dans le monde impliquant le Canada, sur un total de 462 accords. La multiplication de tels accords est la voie envisagée pour permettre au Canada de redresser la balance de ses échanges commerciaux avec d’autres pays car, si le Canada avait en 2008 un excédent de 75 milliards $ avec les États-Unis pour la vente de biens et de services, il accumulait un déficit de 50 milliards $ avec les autres pays.

Après avoir souligné que le Canada n’a conclu aucun accord de libre-échange avec un pays d’Asie, le CIC recommande que le Canada s’intéresse plus particulièrement au développement de ses relations avec la Chine et l’Inde en misant principalement sur le facteur humain.

On souligne qu’il y a au pays 3,7 millions de Canadiens d’origine asiatique, soit l’équivalent de la population de l’Alberta. De tous les pays de l’OCDE, c’est avec la Chine que le Canada possède le taux de circulation des personnes le plus élevé et que les Canadiens d’origine chinoise, avec une population de 1,3 millions, sont le principal groupe ethnique au pays après les Français et les Britanniques, avant même les Autochtones.

Le rapport propose de faciliter la circulation des personnes entre les deux pays et suggère que le Canada devienne le premier pays au monde à posséder une entente en matière de double citoyenneté avec la Chine. On propose également la création d’une université canadienne en Chine et d’accueillir une université chinoise au Canada.

Mais la circulation de personnes ne s’arrête pas aux universitaires. On souligne que la Chine, qui a commencé à investir massivement dans les sables bitumineux, aimerait pouvoir envoyer de ses travailleurs au Canada, de façon temporaire, pour construire des oléoducs, des gazoducs ou des installations portuaires qui permettraient d’acheminer le pétrole vers la Chine, une idée avec laquelle les auteurs du rapport expriment leur accord en rappelant que ce sont les travailleurs chinois qui ont construit le chemin de fer canadien.

Les auteurs du rapport voient également dans la construction de ce pipeline un atout pour négocier en position de force avec Washington, afin de permettre la sécurité d’accès des produits canadiens au marché américain.

Avec l’Inde, le contexte est un peu différent. Les Sikhs représentent 40 % de la diaspora indienne de plus d’un million de personnes au Canada, mais ne constituent que 2 % de la population de l’Inde. Néanmoins, le développement des relations avec ce pays passe par la circulation des personnes, avec au centre la connaissance et l’éducation… mais sans oublier l’uranium dont l’Inde a besoin pour ses réacteurs Candu !

Dans cette stratégie tournée vers l’Asie, Vancouver est appelé à jouer un rôle clef. Avec 40 % de sa population d’origine asiatique, elle est déjà la plus grande ville asiatique à l’extérieur de l’Asie. En rappelant qu’il faut un jour et demi de moins pour aller de Vancouver en Chine que si on part de Los Angeles, les auteurs du rapport recommandent d’inciter les entreprises chinoises et indiennes à venir installer leurs sièges sociaux et leurs centres de distribution nord-américains en Colombie-britannique, en profitant de leur lassitude devant les mesures de sécurité imposées par les États-Unis.

À cet égard, on donne l’exemple de Microsoft qui a ouvert, il y a trois ans, un centre de développement de logiciels en Colombie-britannique, non loin de son siège social de Seattle, parce que les travailleurs étrangers hautement qualifiés ne parvenaient pas à obtenir des visas pour les États-Unis. Le centre canadien emploie des personnes venant de 45 pays et parlant 15 langues.

Mais, bien que les auteurs accordent beaucoup d’importance à l’économie du savoir comme perspective d’avenir – ils proposent entre autres d’attirer de plus en plus les étudiants étrangers –, ils sont conscients que ce qui intéresse principalement la Chine et l’Inde, c’est le pétrole et l’uranium. Après tout, comme ils le font remarquer, parmi les douze plus importantes entreprises canadiennes, huit oeuvrent dans le secteur de l’extraction des ressources naturelles, trois dans le domaine bancaire et une seule (Research in Motion) dont la réussite provient de l’innovation.

D’ailleurs, il est intéressant de noter que le premier exemple donné dans le cadre d’une éventuelle économie du savoir est le financement de la recherche pour rendre l’exploitation des sables bitumineux plus propre !

Une autre priorité, c’est le développement de l’Arctique – avec ses richesses minières et en hydrocarbures – dont le Canada possède la deuxième plus grande part. De plus, avec le réchauffement de la planète, les navires pourraient emprunter le passage du Nord-Ouest, ce qui écourterait de 14 jours un trajet de Tokyo à Londres, comparé à celui passant par le canal de Suez ou à celui de Panama, pour des économies de carburant d’un tiers.

Les auteurs semblent partager l’avis que la vraie question n’est pas celle de la souveraineté de cette région, mais sa gérance ou son contrôle. Ils recommandent de partager cette responsabilité avec les États-Unis dans le cadre de NORAD.

Dans le cas du Mexique, le CIC rappelle que le Canada a accepté, à reculons, de faire partie de l’ALENA pour éviter de se voir délaissé par un accord bilatéral entre le Mexique et les États-Unis, plusieurs croient encore que c’était une erreur stratégique.

Les auteurs du rapport ne partagent pas cette analyse. Ils soulignent que la taille de l’économie mexicaine dépassera celle du Canada d’ici 20 ans et qu’il n’y a aucune région du monde où l’influence politique et les intérêts économiques du Canada ont autant de potentiel.

En plus du Mexique, le rapport identifie la Colombie, le Chili et le Pérou et la plus grande partie des Antilles comme autres cibles privilégiées.

Tout au long de leur exposé, les auteurs alignent les critiques feutrées à l’égard du gouvernement Harper : son peu d’empressement à développer des relations avec la Chine, ses liens trop exclusifs avec la communauté sikh, ses impairs avec les autres pays membres du Conseil de l’Arctique, l’imposition de visas aux Mexicains.

L’allié indispensable des États-Unis

Bien que les auteurs du rapport « Un Canada ouvert » opposent une stratégie asiatique à la stratégie économique trop axée sur le libre-échange avec les États-Unis, ils demeurent prudents, conscients que « les risques de faiblesse de certains pays sont aussi réels que la capacité des États-Unis à se renouveler. »

Aussi, pour parer aux caprices politiques des États-Unis ou au durcissement de ses frontières, ils proposent que le Canada devienne « l’allié indispensable de l’Amérique ». Comment ? En augmentant substantiellement le budget de la défense et en participant activement aux missions militaires. « L’intervention du Canada en Afghanistan et en Haïti, écrivent-ils, nous a donné plus d’importance dans le monde et, par conséquent, à Washington. »

Ils recommandent que le Canada tire profit de l’expertise acquise dans la contre-insurrection en Afghanistan et comme force de stabilisation en Haïti, et qu’il se spécialise, après l’Afghanistan, dans la stabilisation des États défaillants en utilisant, lorsque cela est possible, les relations avec les différentes diasporas en sol canadien. Mais cette préférence pour des déploiements dans des pays faibles n’exclut rien. « Toutes les demandes doivent être considérées », souligne-t-on.

Ils suggèrent aussi comme mission du Canada d’aider à l’intégration du Mexique à l’OTAN. La constitution mexicaine interdit actuellement l’envoi de troupes de ce pays à l’étranger.

Au Canada même, on propose de reformuler le premier objectif de la politique militaire – la défense du Canada – par la « défense des Canadiens », ce qui signifie, à leurs yeux, mettre l’accent sur la lutte contre le terrorisme.

De plus, on propose, en visant l’Arctique, un élargissement du NORAD au domaine maritime, y compris donc pour la défense des côtes canadiennes.

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