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La fin du libre-échange
N° 291 - juillet 2010

La nouvelle frontière, c’est le Pacifique et l’Asie
Pierre Dubuc
Le Canada se redéfinit…. sans le Québec. Et, pourrions-nous ajouter, en bonne partie contre le Québec ! C’est une des principales conclusions qui s’imposent à la lecture du document « Un Canada ouvert : stratégie de positionnement mondial à l’ère des réseaux », publié par le Conseil international canadien, un organisme où on retrouve les représentants de l’élite des affaires du Canada

Délaissant la stratégie économique du libre-échange avec les États-Unis au profit du développement des échanges avec l’Asie et exprimant un intérêt marqué pour l’Arctique, ce rapport, dont nous publions les grandes lignes dans les pages centrales de ce journal, illustre le déplacement de l’axe principal de l’économie canadienne vers l’Ouest du pays et même vers la côte ouest, en privilégiant le développement de Vancouver pour en faire, éventuellement, la nouvelle métropole du pays.

Qu’il ne soit jamais fait mention du Québec – ni d’ailleurs des provinces maritimes – dans ce document d’une centaine de pages en dit long sur la marginalisation croissante du Québec dans l’ensemble économique canadien que consacrera son affaiblissement politique avec la refonte de la carte électorale fédérale par suite de la diminution de son poids démographique.

Cependant, les constats du rapport et les orientations proposées démontrent que la nouvelle stratégie proposée affectera grandement le Québec. En tout premier lieu, il y a la question du libre-échange avec les États-Unis. Le Québec, tous partis politiques confondus, a été le plus ardent promoteur du libre-échange avec les États-Unis et en a fait l’axe principal de son développement économique.

Aujourd’hui, il subit lui aussi les conséquences du déclin économique des États-Unis et de l’augmentation des contrôles frontaliers. Il ne peut faire fi de la possibilité d’une fermeture complète de la frontière dans l’éventualité de nouvelles attaques terroristes, comme l’évoquent les auteurs du rapport.

L’élite des affaires du Canada anglais propose une stratégie différente axée sur la conclusion d’ententes de libre-échange avec les pays asiatiques, qui ne serait pas sans conséquences pour le Québec. Trop éloigné pour engranger les bénéfices, le Québec risque néanmoins d’en faire les frais.

Par exemple, reproche est fait au gouvernement canadien de ne pas avoir adhéré au traité de libre-échange du Pacifique, dont une des conditions d’entrée était l’abandon des programmes de gestion de l’offre dans l’agriculture. « Nous voulons, écrivent les auteurs du rapport pour illustrer les contradictions de la politique canadienne, libéraliser les marchés des céréales et des graines oléagineuses », mais « nous appuyons un système agricole qui impose des quotas à l’ancienne pour protéger les pays laitiers et les éleveurs de volailles ».

Il faut savoir que la libéralisation du marché des céréales avantagerait les producteurs de l’Ouest du pays, alors que l’abolition des quotas ruinerait les producteurs québécois.

Quelle serait la conséquence pour le Québec de la « suppression unilatérale des droits de douane » que propose le rapport ? Ou encore de l’abolition de toutes les entraves au commerce inter-provincial ? On en a une petite idée en voyant la façon dont ce rapport ridiculise la saga de la régulation des valeurs mobilières. De façon plus générale, leur message est clair : « Il est grand temps pour les provinces de former une union économique au sein du pays – ou pour Ottawa de forcer la question ».

La pierre d’assise de la nouvelle stratégie de positionnement mondial du Canada est l’exploitation des sables bitumineux de l’Alberta. Ils représentent en importance la deuxième réserve certaine de pétrole sur la planète après l’Arabie saoudite, et le Canada est le plus important fournisseur étranger des États-Unis. Les sables bitumineux génèrent chaque année entre 30 et 40 milliards de dollars de revenus, ce qui correspond environ à l’industrie automobile en Ontario.

Cependant, on note avec inquiétude que l’opinion publique, au plan international, est en train de prendre position contre les sables bitumineux et que cette ressource pourrait subir le même sort que « la chasse aux phoques » si on n’y prend garde. Le rapport propose donc un plan d’intervention pour faire du Canada un « chef de file de l’énergie propre ».

Toutes les provinces seraient mises à contribution pour en payer la note dans « l’esprit de la tradition fédéraliste du Canada ». Est-ce que cela signifie que ces mêmes provinces en retireraient une partie des bénéfices ? On ne sait trop mais, chose certaine, on met des gants blancs pour ne pas indisposer l’Alberta et on déplore que des provinces fassent « campagne les unes contre les autres au niveau international », ce qui est une critique à peine voilée des propos tenus par Jean Charest au Sommet de Copenhague.

La politique d’immigration est un autre enjeu important qui divise le Québec et le reste du Canada. Le rapport note que 20 % des Canadiens sont nés ailleurs qu’au Canada et affirme que « le fait qu’aucun groupe ne domine réellement constitue l’un des éléments de la réussite du pluralisme à la canadienne ». Cela s’articule parfaitement avec la stratégie économique proposée basée sur l’importance de la diaspora asiatique, forte de 3,7 millions de personnes au Canada.

Au Québec, la question se pose différemment avec l’importance du facteur linguistique, le rejet du multiculturalisme et une immigration maghrébine en pleine ascension.

Autre sujet d’importance, l’Arctique. L’avocat André Binette, qui a co-présidé la Commission d’étude sur l’autonomie gouvernementale du Nunavik, soulignait que le Québec est l’une des deux seules provinces avec un rivage arctique et une population inuite, et de loin la plus importante. Il recommandait que le Québec demande son accession au Conseil de l’Arctique, où siègent six États souverains et plusieurs organisations autochtones.

Il implorait les indépendantistes québécois à dépasser la politique provinciale et à s’intéresser à la géopolitique mondiale qui concerne directement le Québec. Nous sommes d’accord. Par exemple, le Mexique devrait être objet de notre attention, alors que le rapport « Un Canada ouvert » recommande au gouvernement canadien de faire pression sur ce pays pour qu’il adhère à l’OTAN. Un Québec indépendant pourrait, au contraire, s’inspirer de la constitution mexicaine qui interdit l’envoi de troupes à l’extérieur des frontières du pays.

Les auteurs du rapport ne manquent pas, eux, de situer la question du Québec dans le cadre plus large de la politique internationale. Dans la seule allusion au Québec, ils soulignent que « l’unité nationale et les menaces à celle-ci sont depuis longtemps des éléments de nos politiques internationales, que ce soit pendant les élans impériaux de la guerre des Boers, la Première Guerre mondiale ou l’encouragement périodique des séparatistes québécois par la France ».

Dans son dernier livre, La Souveraineté du Québec, Jacques Parizeau soulignait à gros traits l’importance, pour le mouvement indépendantiste québécois, des questions internationales dans le contexte de la mondialisation.

Quelles sont nos solutions de rechange aux accords de réciprocité avec les États-Unis ? Quelles devraient être nos relations avec les provinces maritimes, elles aussi larguées par l’élite des affaires canadienne ? Quelle stratégie adopter face à l’Arctique où les États-Unis ne reconnaissent pas la souveraineté canadienne, tout comme dans le golfe Saint-Laurent d’ailleurs ? Quelles alliances tisser avec les peuples autochtones dans ce contexte ? Quelle politique d’immigration adopter dans la perspective de nos échanges internationaux ?

Dans le cadre des débats en vue du prochain congrès du Parti Québécois, les indépendantistes devraient s’emparer des questions soulevées par la redéfinition de la stratégie de positionnement mondial du Canada pour déterminer leur propre stratégie de positionnement mondial d’un Québec indépendant.

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