L'aut'journal
Le dimanche 26 mai 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
Une dernière chance au Canada ?
N° 290 - juin 2010
Le portulan de la bohème
L’Introduction à la méthode de Léonard de Vinci
Jean-Claude Germain
Dans la bohème, on parlait peu des vies d’avant. Nous étions tous quelqu’un d’autre : poète, peintre, sculpteur, comédien, photographe ou graveur. Dans une vie parallèle, derrière le comptoir de l’épicerie paternelle, j’étais encore celui qui lit des livres. Longtemps avant que je le sois pour moi-même, j’ai eu la sensation d’être perçu par les autres comme une sorte d’écrivain en devenir.

L’usage populaire d’un lettré était aux antipodes de celle qu’on favorisait dans les collèges classiques. Plus près du dévoyé François Villon que du policé François de Malherbe ! Ce qui n’empêchait pas le monde de l’infortune d’avoir aussi ses élégances littéraires. En parlant d’un malchanceux qui purgeait une peine derrière les barreaux, il était malpoli d’évoquer bêtement la prison. Prenait-on de ses nouvelles ? Le bon usage invitait à répondre qu’il était au collège dans le cas d’un séjour à la prison de Bordeaux, ou au grand collège pour une retraite prolongée au pénitencier Saint-Vincent-de-Paul. Mon père aimait dire que chaque profession, à commencer par les avocats et les médecins, avait son grand et son petit séminaire.

Avec un mauvais garçon comme Villon, l’histoire de la littérature française avait débuté sur un pied moins classique que la grecque ou la latine. Hé ! Dieu, si j’eusse étudié / Au temps de ma jeunesse folle, / Et à bonnes mœurs dédié, / J’eusse maison et couche molle. Les méditations du Grand Testament de maître François n’étaient pas très éloignées de celles des collégiens qui formaient une partie du versant ville Jacques-Cartier de notre clientèle.

Au tout début, nous habitions toujours rue Fabre. Chaque matin, ma mère empruntait l’autobus Chambly Transport pour traverser le pont Jacques-Cartier et débarquait chemin Tiffin, à sept heures tapant. Tout aussi invariablement, la fratrie des Sigouin l’accueillait en faisant le pied de grue et en tirant leurs premières poffes de la journée devant la porte. On ne savait plus trop combien il y avait de frères avec le va-et-vient des études collégiales mais tous étaient diplômés.

L’arrivée d’une citadine fraîchement maquillée, portant chapeau, manteau léger, gants assortis et bas de nylon en toutes saisons, même en bottes courtes dans un banc de neige, ajoutait une touche d’urbanité montréalaise au milieu d’une bande de taupins à l’allure rustique, réputés pour avoir la mèche courte. À l’époque, pour les travailleurs et les chômeurs des alentours, ma mère faisait casse-croûte au déjeuner (œufs, café et rôties) et au dîner (soupe-maison et sandwiches variées).

Un jour qu’une de ses belles-sœurs s’inquiétait de la savoir sans défense entourée de gibiers de potence, elle avait répondu qu’elle se sentait plus en sécurité avec les meilleurs cambrioleurs du comté que sous la protection inexistante de la police. Ça tombait sous le sens ! La juridiction de la police de Saint-Lambert s’arrêtait au milieu de la rue Tiffin. Si les gens du quartier faisaient appel à la force constabulaire de ville Jacques-Cartier, cette dernière les invitait à s’adresser au poste de police de Montréal-Sud, prétextant qu’elle n’avait pas juridiction à l’ouest du boulevard Taschereau et au sud de la voie ferrée. Quant à la juridiction de Montréal-Sud, elle se limitait à l’est de Taschereau, dans lequel cas l’officier de service suggérait de s’adresser plutôt à Saint-Josaphat qui faisait maintenant partie de Ville Lemoyne.

Dans les circonstances, la juridiction des frères Sigouin, elle, n’était pas contestée. Un mot d’eux à l’effet que la p’tite madame était sous leur protection avait force de loi. N’empêche que le soir, vers neuf heures, en attendant l’autobus dans une zone mal éclairée, avec sa sacoche qui contenait la caisse et la recette de la journée, ma mère n’était jamais tout à fait rassurée.

Même lorsque je portais le tablier blanc, personne n’a jamais cru un instant que j’étais épicier, sauf un Sainte-Beuve du cru qui s’est fait fort un jour de statuer à mon propos qu’une fois épicier, on le demeure à tout jamais. Et d’en faire la clef de voûte de mon œuvre et de mon existence. Il appartenait à une génération pour laquelle il suffisait d’enfiler une chemise carreautée pour se métamorphoser en vrai de vrai. Avait-il découvert soudainement qu’une Sophie se nommait Georgette qu’il jubilait aussitôt d’avoir trouvé la vraie nature de Sophie. Sans jamais se douter que Sophie était peut-être la vraie nature de Georgette.

Je n’ai pas choisi d’être une mémoire. C’était dans ma nature. Au début, j’étais plutôt le substitut de mon père. Puis, lorsqu’il est mort, j’ai repris la fonction d’écouteur en titre. Les gens, surtout les hommes, profitaient des temps creux de la journée pour raconter des histoires. En après-midi, le père Boisvert ou son aîné et contradicteur patenté, le père Gauthier, et tard en soirée, les hommes à la vie bien remplie dont je me souviens comme Aubuchon ou Boutet.

Pourquoi se confier à un jeune homme de vingt-trois ans ? J’aimais les écouter et j’appréciais leurs façons de se dire. J’avais aussi appris, en observant le paternel, l’art de relancer un interlocuteur par petits assentiments, sans jamais forcer la note ou manifester une trop grande curiosité. Pour être invité comme témoin dans un récit, peu importent la différence d’âge ou de milieu, vaut mieux en être le contemporain d’office. Ils se racontaient pour le pur plaisir de conter et obscurément, ils me faisaient cadeau de leur histoire pour qu’on se souvienne d’eux dans leurs propres mots. Je n’en ai jamais douté.

Derrière le comptoir du magasin familial, je m’interrogeais, entre les clients, sur la création littéraire. Je n’avais pas encore laissé la vie décider que je la gagnerais avec une Remington portable. Mais je voulais écrire et depuis un moment je lisais dans la perspective de l’écritoire. C’était d’ailleurs le nom que j’avais donné aux petits carnets que je remplissais de notes à l’époque.

Depuis ma tendre enfance, j’avais été un lecteur omnivore. On ne peut pas devenir un auteur sans avoir été auparavant un grand lecteur. Le passage de l’un à l’autre ne va pas de soi. En fait, c’est une mutation. Prendre plaisir à lire et procurer ce plaisir à d’autres n’est pas une simple question d’évolution mais un changement de nature.

Je potassais l’Introduction à la méthode de Léonard de Vinci de Paul Valéry qui prenait le sujet de haut. Pour lui, la création littéraire était une chute à l’image de la Chute originelle. À tout le moins une déperdition ! Plus la création s’articulait, plus elle multipliait les esquisses, les brouillons, les non sequitur jusqu’à la phase ultime du projet qui en était également sa réduction : l’Œuvre. C’était brillant et conforme à l’expérience de l’acte créateur.

Lorsque l’idée du poème apparaît, elle est pure, absolue, parfaite, divine. La difficulté n’est jamais la conception. Il y a des chef-d’œuvres à profusion dans la tête des gens qui arpentent les rues. Le problème demeure leur mise en forme. Si Dieu est éloquent dans toutes les langues, il laisse à chacune le soin de lui mettre les mots dans la bouche. Une manière plus œcuménique de traduire au commencement était le Verbe ! Une tâche moins évidente quand le Verbe dont on hérite est une parlure populaire qui multiplie les conditionnels et ignore sciemment la distance aristocratique qu’impose l’usage du passé défini.

En même temps, appuyé au comptoir, j’écoutais un Boutet en verve m’exposer sa théorie de la pyramide inversée. Avec un sérieux imperturbable et une lueur malicieuse derrière ses lunettes de myope, il m’expliquait que tout le CNR reposait sur ses épaules. Toute la lignée de petits boss jusqu’au président dépendait de sa bonne volonté. Après moé, vois-tu, y a pus parsonne qui peut donner d’la marde à quèqu’un d’autre. C’est pour ça qu’y sont obligés d’me dire Monsieur ! Et d’me demander poliment si je veux bien procéder à la réparation. Sinon la marde repart vers le haut et quand a redescend, cette fois-là elle s’arrête comme une tonne de brique sur le toton qui me fait des risettes. Dans une shoppe où y a personne qui fait aut’chose que donner des ordres, c’est celui qui se salit les mains qui est le boss, parce que c’est le seul qui travaille.

Tout à son récit, il n’en avait pas moins l’esprit ailleurs. J’apercevais dans l’éclairage du lampadaire de la rue, sa femme, un chandail jeté sur ses épaules, les bras croisés, qui se morfondait à l’attendre pour faire l’amour.

C’était une femme réservée, plutôt sévère, qui se rendait à l’église tous les matins pour assister à la messe, et deux fois le dimanche. Mais c’était assurément la femme la plus chaude du quartier. Le soir pour attendre son homme, elle dénouait son chignon et laissait flotter sa chevelure noire sur ses épaules. Boutet savait se faire désirer en amour comme au travail.

Tu le croiras pas, mais une fois que je vérifiais l’état des freins d’une locomotive, demande-moi pas pourquoi, elle s’est pas arrêtée au bout de la voie d’essai. Et on est passé à travers un mur de brique. Erreur humaine ? Erreur technique ? Qu’est-ce que tu voulais qu’y fassent ? Me faire payer le mur ? Me mettre à porte pis passer les prochains six mois à entraîner un nouveau mécanicien ? Fait que le boss m’a dit : Au fond, c’est un mal pour un bien. Les fenêtres avaient besoin d’être remplacées. Maintenant qu’y a pus de mur, y pourront pus faire l’oreille sourde au head-office.

De temps à autre, un regard de côté rappelait la présence de sa femme et chaque fois les yeux de Boutet brillaient un peu plus. La bigote était en rut passé onze heures. C’est curieux quand même ! C’est dans la shoppe qu’on s’entend pas parler pis c’est dans les bureaux qu’y deviennent sourds ? Et il s’était interrompu brusquement pour s’éclipser en me glissant avec un sourire entendu  : On continuera not’jase un autre soir !

La pensée qui pense qu’elle pense demeure une pensée contrariée alors que la pensée qui ne sait pas qu’elle pense s’incarne dans une libre association d’images et de métaphores. La vie simple est à moitié vécue et à moitié imaginée. Comment traduire ces deux versants indissociables du quotidien ? Comment rêver le réel ?

La fréquentation des peintres me l’a appris. L’illusion formelle des couches de réalité, la profondeur de champ et l’épaisseur naissent de la résistance du matériau à l’incarnation de l’idée. Que ce soient celle de l’huile, du bois, du marbre ou des mots.

Écrire n’est difficile que pour les écrivains ! La réflexion est de Thomas Mann. Seule la couleur est réelle sur la toile comme les mots sur la page blanche ! C’est sûrement la raison de la vénération que les peintres ont rendue à la fascination de Cézanne pour le mont Saint-Victoire et les écrivains au gueuloir de Flaubert.

Au collège, nous avions appris que tout vient aisément à ceux qui conçoivent clairement ce qu’ils ont à dire, l’expression correcte, le style et l’élégance, sans oublier la persuasion. C’est un adage qui s’appliquait à ceux qui font des sermons, mais d’aucune utilité pour les aventuriers de l’écriture. Ceux-là n’écrivent pas pour enseigner mais pour apprendre ce qu’ils ignoraient avant de l’écrire. Ou de le peindre. Ou de le photographier.

Monsieur Boisvert ne savait ni lire, ni écrire. Il avait passé sa vie à faire des valves dans une machine shop. Maintenant à la retraite, on le réinvitait néanmoins assez souvent pour réaliser des travaux de haute précision. Ce qui m’étonnait puisque maintenant on utilisait, à ses propres dires, une nouvelle technologie hautement sophistiquée. Quecé qu’tu veux, les jeunes c’est pas d‘leu faute, mais toute c’qu’y ont appris, c’est à regarder les cadrans. Moé, je regarde le feu, pis quand la valve est d’la bonne couleur, je la sors !

Vinci, les alchimistes, Basho et Riopelle n’auraient rien trouvé à redire. Il faut apprendre à regarder le feu sans ciller.

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.