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Une dernière chance au Canada ?
N° 290 - juin 2010
Défense du français québécois
L’insolent frère Untel
Michel Usereau
Ça se pourrait-tu que les règles du québécois parlé soient là mais inconscientes, pi que les Jean-Paul Desbiens de ce monde s’en soient jamais aperçus ?

Au Québec, la Révolution tranquille a pas encore eu lieu. Pas linguistiquement, en tout cas.

Partout ailleurs, les commentaires discriminatoires sur les locuteurs de langues non-officielles ou minoritaires, ça passe pu trop trop.

« La langue basque, c’est pour parler aux cochons » ou « Les langues amérindiennes, c’est des langues primitives », c’est des commentaires d’une autre époque, condamnés par tout le monde sauf par une frange bornée de la société. De temps en temps, y’a des victoires, pi faut les souligner. Mais l’évolution est pas uniforme, pi y’a des places où le mépris est encore la norme.

Jean-Paul Desbiens fait partie de notre galerie de héros collectifs, irréprochables. À sa mort, en 2006, jusse des louanges – souvent méritées, faut dire. Mais jusse des louanges pareil. Ses Insolences du frère Untel, c’est un texte fondateur du Québec moderne, une étape décisive dans notre prise de conscience collective. En tout cas, c’est ce qu’on nous apprend à l’école. Pourtant, y’a des passages de c’livre-là qui vont jusqu’à questionner le degré d’humanité des gens qui parlent joual :

1) Bien sûr qu’entre jouaux, ils se comprennent. La question est de savoir si on peut faire sa vie entre jouaux.

2) Aussi longtemps qu’il ne s’agit que d’échanger des remarques sur la température ou le sport ; aussi longtemps qu’il ne s’agit de parler que du cul, le joual suffit amplement. Pour échanger entre primitifs, une langue de primitif suffit ; les animaux se contentent de quelques cris. Mais si l’on veut accéder au dialogue humain, le joual ne suffit plus.

C’est pas un extrait obscur : c’est la perle dans l’écrin, choisie dans l’Anthologie de la littérature québécoise de Michel Laurin pour illustrer son œuvre.

Comment on a pu laisser dire ça de nous-autres ? Comment on a pu prendre notre place dans la vie économique, politique, partout, mais s’affirmer aussi peu linguistiquement ? Peut-être parce que, quand on parle de langue, les gouts de certains sont pris pour des vérités scientifiques.

Un chroniqueur aime pas les « l » dans « ça-l-arrive » ? Paf, tout d’un coup, les « l » sont signes de décadence langagière, pendant que les « t » continuent de prospérer dans les « va-t-on » construits comme « ça-l-arrive ».

On affirme que le français québécois est sans structure. Pourtant, y’est soumis à des règles aussi strictes que les autres langues. La seule différence, c’est qu’on s’en rend pas compte. Pour tout le monde, la phrase « On y va-tu ? », a marche bien. À l’inverse, on s’entend que « Avec qui on y va-tu ? », ça marche pas. Unanimité impressionnante pour une langue supposément sans règles.

Ça se pourrait-tu que les règles du québécois parlé soient là mais inconscientes, pi que les Jean-Paul Desbiens de ce monde s’en soient jamais aperçus ? Ça se pourrait-tu que les gens qui parlent joual aient dans la tête un trésor linguistique d’une sophistication stupéfiante, pi que nos chroniqueurs linguistiques aient consacré leur vie à nous convaincre qu’i fallait le mépriser ?

La partie 1 de l’extrait des Insolences ferait sursauter les défenseurs de la diversité linguistique. Si défendre le français québécois, c’est s’isoler du reste de la francophonie, on pourrait en dire autant de la défense du français, qui nous isole du reste du monde.

Pi qu’on vienne pas me dire que grâce au français, on peut parler avec des Africains pi des Belges : ces jours-ci, c’est avec l’anglais qu’on peut communiquer avec le globe.

Protéger le français, c’est-tu se limiter à la francophonie ? On peut-tu faire sa vie entre francophones ? Je sais pas pour vous-autres, mais moi, j’aime bin ça comprendre quessé qui se dit en anglais sur internet, ou échanger en anglais en visitant la Chine. Défendre une langue ou une variété de langue, ça veut pas dire s’enfermer dedans.

La partie 2 de l’extrait est plus grave. Selon Desbiens, on peut pas s’élever au-dessus de l’animal en parlant joual. On sait que toutes les langues du monde sont complexes, parce que le cerveau humain, pareil partout, produit des merveilles partout. Les Québécois feraient exception ? Y’auraient pas réussi à s’élever au-dessus des bêtes, intellectuellement parlant ? Aidez-moi un peu : c’est quand, don, la dernière fois, dans l’histoire, qu’on a dit qu’y’avait des humains qui étaient moins humains que d’autres ?

Desbiens est méprisant envers les Québécois. Comment ça se fait que, socialement, toutes les discriminations sont interdites, mais pas celle contre les groupes linguistiques ? Comment ça se fait qu’en remplaçant joual par espagnol, innu ou polonais, cet extrait-là des Insolences devient inacceptable ?

Pour reléguer les locuteurs du joual au rang de primitifs, le frère Untel – comme plein d’autres chroniqueurs linguistiques – affirme que le joual serait pas capable de décrire des réalités abstraites. On peut faire le test :

Cogito ergo sum. Pas mal abstrait comme affirmation. Traduit en français, ça donne : Je pense donc je suis. La phrase latine a-tu perdu de son pouvoir d’abstraction en passant au français ? Pas du tout, qu’i répondent en chœur, les chroniqueurs. Qu’est-ce qu’on dirait maintenant de la phrase suivante : J’pense fac chu.

La phrase française a-tu perdu quelque chose en passant au québécois courant? Pas pantoute. Autant donc veut dire ergo, autant fac veut dire donc. Même chose pour le passage de sum à je suis pi à chu. Pour ce qui est de prouver que le québécois peut ou peut pas décrire d’abstractions, la balle est dans le camp des puristes, ces grands architectes de notre insécurité linguistique, qui souvent sont tout sauf des linguistes.

Chu pas en train de suggérer qu’on devrait traduire Descartes en québécois courant. Je dis que les chroniqueurs linguistiques devraient délaisser leur discours simpliste pi faire preuve d’un peu de rationalité dans leurs commentaires sur le québécois. Pi un peu de respect, au passage, ça ferait pas de tort non plus.

On dit que les intellectuels sont mal vus au Québec : ça surprend-tu vraiment, quand on voit les commentaires pleins de mépris qu’i font sur les gens qui parlent pas comme eux ? Qui méprise vraiment qui ?

Ça se pourrait-tu qu’en condamnant les formes spontanées de la langue, en faisant des chichis sur le moindre fait linguistique moins orthodoxe, on soit en train de priver le français d’une chance de respirer, d’être parlé sans paranoïa, de devenir séduisant pour ceux qui le parlent ou qui l’apprennent ? Ça se pourrait-tu que les fossoyeurs du français, ça soit ceux qui défendent sa supposée pureté ?

Les Desbiens, Bombardier, Dor, Courtemanche, Bertrand, et autres puristes, i sèment la paranoïa pi la honte chez ceux qui parlent français, tant dans le quotidien que dans les situations formelles. Pi une langue qu’on a honte pi peur de parler, c’est une langue qui risque de mourir.

J’envie la liberté linguistique des anglophones, qui favorise la vitalité de leur langue. Chez eux, presque personne écoute les puristes; chez nous, les puristes, c’est des grands prêtres. On peut pu laisser notre français entre leurs mains: c’est son pouvoir d’attraction pi, conséquemment, sa survie, qui en dépendent.

Un jour, on va revenir sur ces Insolences comme sur une bizarrerie sociologique qu’on aura surmontée. On comprendra que ces Insolences, i l’étaient vraiment, insolentes.

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