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Une dernière chance au Canada ?
N° 290 - juin 2010
Ou on change le Canada, ou on change de pays !
De bonnes clôtures font de bons voisins
Charles Castonguay
Faites un petit exercice. À l’aide de la figure qui illustrait ma dernière chronique, estimez le poids des francophones au Canada en 2031. Selon que vous serez optimiste ou pessimiste, votre réponse variera entre 18 et 15 %. Puis, demandez-vous quelle importance les Canadiens accorderont alors au français.

Un redressement s’impose de toute urgence. De deux choses l’une. Ou bien on change le pays ou bien on change de pays.

Bien entendu, à condition qu’on veuille maintenir une société de langue française viable. Dans son étude sur l’anglicisation de Montréal, Pierre Curzi a dit juste : « La vraie question est de savoir si la volonté d’agir est là ».

Ne nous faisons pas d’illusions. On n’y parviendra pas seulement en renforçant la loi 101.

Certes, une Charte de la langue française rapaillée exercerait dans l’immédiat un effet bénéfique sur la situation au Québec. Cela apporterait aussi quelque répit à une dualité linguistique canadienne en déroute. Mais l’expérience des dernières décennies est concluante : le Québec ne peut réussir seul à stabiliser la situation du français à Montréal et, encore moins, au Canada. Ottawa doit faire sa part et appuyer le statut du français, langue commune du Québec, au lieu de le saboter.

Quand deux langues cohabitent de façon intime sur un même territoire, la plus faible des deux est vouée à disparaître. C’est une loi fondamentale des langues en contact.

Or depuis 1969, le Canada de Trudeau poursuit une politique de libre-échange linguistique fondée sur les droits et le libre choix individuels, au lieu d’une politique territoriale selon laquelle les langues font chambre à part sur des territoires distincts.

Le Québec de Robert Bourassa a réagi au choix imposé par Trudeau en adoptant une politique territoriale. La loi 22 sacrait le français seule langue officielle du Québec. La loi 101 a voulu pousser plus loin en proclamant, par exemple, le français unique langue des lois, unique langue de l’affichage commercial et unique langue d’enseignement pour les enfants de migrants en provenance du reste du Canada.

Quoi qu’en disent les Jack Jedwab de ce monde, cette dernière disposition, connue comme la « clause Québec » de la loi 101, n’était pas un mur de Berlin. C’était un filtre. Le Québec accueillait volontiers des migrants des autres provinces à condition qu’ils veuillent bien de l’école française pour leurs enfants. Il s’agissait en particulier d’une mesure de légitime défense du caractère français de la région Gatineau-Hull, en réponse à la mainmise musclée de la « Région de la capitale nationale », c’est-à-dire d’Ottawa, sur la rive québécoise de l’Outaouais.

Le Québec voulait ainsi appliquer une maxime qui respire la sagesse : Good fences make good neighbours. En effet, de bonnes clôtures font de bons voisins.

Le Canada de Trudeau a refusé tout ça. Il a rejeté le principe territorial façon loi 101 et a imposé de nouveau au Québec une cohabitation intime forcée, notamment en abolissant la clause Québec par sa charte canadienne des droits.

Comme manifestation plus récente de ce refus, il y a le rejet par la Chambre des communes du projet de loi du Bloc québécois proposant d’étendre les dispositions de la loi 101 sur la langue de travail aux entreprises de compétence fédérale au Québec. La décision tordue de la Cour suprême touchant les écoles passerelles en est un autre exemple.

Qu’on ne s’y trompe pas. À terme, les trudeauistes visent le régime scolaire de la loi 101 qui, à leurs yeux, pêche encore dans sa forme actuelle par excès de territorialité. Dans leur décision, les juges de la Cour de Pise laissent dépasser leur jupon rouge. Ils écrivent que l’alinéa 23(1)a) de la Charte canadienne des droits et libertés, qui reconnaît le libre choix d’école pour les enfants de citoyens québécois de langue maternelle anglaise, « ne s’applique toutefois pas pour l’instant au Québec ».

« Pas pour l’instant. » L’intention ultime est claire. Même si l’actuel régime scolaire du Québec est infiniment plus accommodant que les régimes territoriaux en vigueur dans les régions linguistiquement distinctes d’autres pays bilingues ou multilingues comme la Belgique ou la Suisse, les trudeauistes attendent leur heure. Lorsque la majorité francophone du Québec sera suffisamment affaiblie, ils pourront enfin faire approuver par l’Assemblée nationale le retour via l’alinéa 23(1)a) à un régime scolaire bordélique semblable à celui de la loi 22.

C’est congénital. Le Canada actuel est incapable d’appuyer et de promouvoir une politique territoriale se rapprochant, pour le Québec, de la loi 101 originelle.

Impensable. Car les fédéralistes, dans leur très grande majorité, carburent à la doctrine Trudeau selon laquelle une politique linguistique territoriale conduirait nécessairement à l’indépendance du Québec. Trudeau prêchait qu’accepter une telle politique signerait la mort du Canada.

La réponse canadienne à la question de Curzi est donc viscérale. Ottawa n’a pas la moindre volonté de réorienter sa politique linguistique dans le sens territorial.

Pourtant, sait-on jamais ? Aux alentours du référendum de 1980, un sondage avait demandé si les immigrants au Québec devaient apprendre le français. La réponse a été aussi claire que la question : 89 % des Québécois avaient répondu oui. Non seulement la quasi-totalité des francophones étaient d’accord là-dessus mais bon nombre d’anglophones et d’allophones aussi.

Devant la confusion et la crainte qui entouraient alors l’objectif d’indépendance, ça aurait été plaisant de tenir un référendum gagné d’avance sur cette question : « Êtes-vous d’accord que tout candidat à la citoyenneté canadienne domicilié au Québec soit tenu de faire preuve d’une connaissance suffisante du français ? »

Il s’agirait au minimum d’un niveau de compétence qui permettrait aux futurs citoyens de suivre en direct les enjeux de l’heure et les débats en cours parmi la majorité francophone de façon à exercer leur devoir de citoyen en toute connaissance de cause, sans demeurer captifs des seuls médias anglophones ou allophones.

Modifier ainsi la loi canadienne sur la citoyenneté constitue le point de départ obligé d’un réalignement de la politique d’Ottawa dans un sens territorial. Il faudrait évidemment exiger une connaissance équivalente de l’anglais de tout candidat à la citoyenneté domicilié à Toronto…

Qui oserait s’opposer à une proposition aussi raisonnable et populaire ? Charest ? Harper ? Ignatieff ? Parlons franc. À chaque fois qu’Ottawa accorde le droit de vote à un immigrant au Québec qui ne connaît que l’anglais, c’est une claque en pleine face pour le Québec français et les Québécois francophones.

L’été du décès du Frère Untel, Jacques Godbout avait avancé l’idée d’apporter une semblable orientation territoriale à la loi sur la citoyenneté. Que nos politiques s’y mettent, enfin !

Au lieu de dire que la reconnaissance du Québec comme nation était un gain, Gilles Duceppe aurait dû mettre Harper au défi de passer de la parole aux actes en modifiant en conséquence la loi sur la citoyenneté. Le français n’est-il pas le premier marqueur de l’identité québécoise ?

L’obligation de jurer allégeance à la reine en français comporterait pour un immigrant une puissante charge symbolique. Cela équivaudrait à reconnaître qu’il n’y a pas deux langues communes au Québec, l’anglais ou le français, au choix, mais une seule. Cela frapperait l’imagination de tous et chacun.

Mettons donc pour une fois les fédéralistes sur la défensive. Le Québec ne peut y perdre. Si Ottawa accepte de modifier en ce sens sa loi sur la citoyenneté, c’est gagné pour le français au Québec – et au Canada. S’il refuse, c’est un argument de poids en faveur de l’indépendance.

Duceppe a raté une autre belle occasion quand Mulcair a voulu limiter les dégâts causés par la décision de la Cour de Pise sur la loi 104, avec sa motion reconnaissant au Québec le droit d’imposer aux immigrants l’apprentissage du français « d’abord et avant tout ». Jason Kenney, ministre canadien de la Citoyenneté et de l’Immigration, a renchéri : « Le français, c’est la langue du Québec, a-t-il dit. Il faut que les immigrants apprennent une des langues officielles du Canada. […] Au Québec, c’est la langue française. »

Duceppe aurait dû aussitôt répondre : « Parfait ! Réformez votre loi sur la citoyenneté ! »

Que Pauline Marois propose donc à l’Assemblée nationale d’adopter à l’unanimité une motion demandant à Ottawa de modifier en faveur du français, langue commune, sa loi sur la citoyenneté. Charest ne pourra pas se défiler.

Si Ottawa répond non, l’option sera d’autant plus évidente. On change de pays. On libère le Québec des rapetisseurs de peuple.

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