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Michel Chartrand (1916-2010)
N° 289 - mai 2010
Le billet
Une vocation précoce
Gilles Derome
Je ne raconte pas cette histoire pour me faire de la publicité ou pour en faire à la Galerie 1040. J’y exposais mes derniers « panneaux » de bois (qui ne sont pas des toiles) et j’ai vécu là une expérience que je tiens à partager avec vous. Une profonde expérience humaine.

Une toute petite fille entre avec un homme qui me semble être son père. Il est jeune, assez grand, élégant. Il se tient près de l’entrée et regarde cette jolie jeune fille de six ou sept ans, faire très sérieusement le tour de la galerie.

Ils reviendraient de la Garderie ou de l’école que je ne serais pas surpris. J’ai l’impression de les avoir vus passer devant la galerie, vers la même heure, les jours précédents.

Elle fait attentivement la visite du lieu. L’œil vif, coiffée d’une épaisse tuque de laine. Elle regarde attentivement chaque peinture et vient me trouver, elle a compris que je suis le peintre, pour me dire qu’elle a arrêté son choix.

« C’est celle-là que je voudrais... » Une peinture bleue, avec dans le coin droit un pêcheur, debout sur une large ligne de petits brillants lui servant de plage, taquine trois poissons de couleurs différentes. Elle me demande combien coûte cette peinture. Le père sourit et laisse son ange se débrouiller.

Embarrassé, je lui demande si elle a quelques sous dans sa banque. « J’ai trois dollars », me dit-elle. J’essaie de lui expliquer que... que peut-être que... qu’il faudra attendre que... et qu’elle devra ramasser des sous... et que, et que…

Elle me regarde et avec un aplomb déconcertant, me dit : « Non ! » En un mot elle renverse la situation. « Ce n’est pas moi qui devrai attendre et agir de telle ou telle façon », (dit-elle, sans le dire). « Tu vas me faire la même peinture, plus petite et cette peinture coûtera trois dollars ». J’étais ému et estomaqué.

Cette petite fille, sous une tuque trop grande et derrière des grands yeux espiègles, se rendait maître de la situation par un seul mot. Ce ne sera pas moi qui devrai amasser des sous, c’est toi qui devras faire une toile plus petite à ma grandeur et à la taille de mon budget. Ils ont quitté trop vite.

Je n’ai pas eu la présence d’esprit de lui demander son nom et son adresse. J’aurais pu utiliser une photo plastifiée du tableau, montée sur un cadre et lui offrir. Je vais demander au propriétaire de la « Galerie » d’afficher dans la vitrine cette photo et une note demandant au père de me rejoindre

J’ai des amis qui dépensent 15 000 $ chaque année pour jouer au golf et personne ne leur demande si cette dépense rapporte. Ils s’amusent et se tiennent en forme. Après une exposition, on veut savoir si j’ai vendu. Le bonheur tient à beaucoup d’autres choses. L’exercice de la peinture me tient en forme et me permet de rencontrer des amis qui parfois se font rares. Il provoque des rencontres inattendues comme celle de cette petite finaude qui cache de la finesse sous une tuque trop grande et un air de simplicité maligne.

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