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Michel Chartrand (1916-2010)
N° 289 - mai 2010
Le bilinguisme ? À la rigueur ! Le biculturalisme ? No thank you !
Le Nation building à la sauce Durham perdure
Claude G. Charron
Il n’a suffi que du dépôt du blafard projet de loi 94 pour que réapparaisse dans le ciel laurentien un niveau de Quebec bashing jamais atteint auparavant. Mais à quel nouveau record de grogne anti-Québec pourrait-on s’attendre le jour où nous déciderons de nous donner une authentique charte de laïcité ?

On peut dès lors prévoir que grosse grogne en effet il y aurait chez nos Anglos, mais uniquement pour la forme, tellement ils savent que le Québec est tout autant cadenassé sur la question de la laïcité qu’il l’est sur la question linguistique. La raison étant que, tant que nous resterons dans ce Canada, nous serons toujours à l’heure Durham.

Comme à l’accoutumée, c’est notre bonne vieille Gazette qui a sonné le début des hostilités contre le projet de loi 94, accusant les Québécois de vivre dans un état psychotique face à l’islam (The Gazette, 26 mars : Unreasoning anxiety elevated to law).

Et ont vite pris le relais les journaux torontois, l’un d’eux accusant le Québec de faire la chasse aux sorcières à l’encontre de la « minorité nikabée ». Avec une sordide comparaison : « En Arabie Saoudite, en Iran et dans les parties d’Afghanistan contrôlées par les Talibans, la police et des milices traquent les femmes ne portant pas le nikab ou la burka. Au Québec, on s’acharne sur celles qui en portent. » (Toronto Star, 28 mars : Quebec’s witch hunt against niqabi minority)

Tout ce délire alors qu’un sondage Angus Reid/The Gazette révélait que quatre Canadiens sur cinq approuvaient ledit projet de loi. Fait nouveau que ce divorce entre élites et le bon peuple au Canada anglais puisque, tout le long de notre commune histoire, leurs grands lettrés ont toujours tenté et toujours réussi à faire admettre à la population que le mythe des deux peuples fondateurs n’avait comme unique rôle que d’entretenir une certaine illusion au Québec même. Et que le Nation building à la sauce Durham a toujours été l’objectif ultime.

Ultime objectif qui, du moins en apparence, a connu un bref temps d’arrêt à l’époque du « What does Quebec Want ? » coïncidant avec l’ère Pearson. Devenu premier ministre en 1963, cette accommodante personne avait accepté ce que Diefenbaker, son prédécesseur, avait refusé : instituer une commission d’enquête sur l’état de l’anglais et du français au Canada.

Il fit mieux en nommant André Laurendeau co-président, lui qui était à l’origine de cette demande d’enquête. Mais le journaliste du Devoir se montra intransigeant en n’acceptant de co-présider l’enquête qu’à la condition que celle-ci ne soit pas seulement sur l’état du bilinguisme au Canada, mais qu’elle scrute également la question du biculturalisme.

Le biculturalisme, un concept qui permettait de penser qu’il y avait, non pas une, mais deux nations au Canada. Inacceptable aux yeux des intellos anglo-canadiens. L’opinion publique a été alertée du grave danger que cela faisait courir à l’unité nationale. Le peuple a suivi d’autant plus que de nombreux citoyens d’origine allemande, polonaise, ukrainienne, et autres, se demandèrent bien pourquoi on donnait plus d’importance à la minorité francophone qu’à toute autre.

L’arrivée de Trudeau devait, du moins pour l’opinion publique anglo-canadienne, remettre les pendules à l’heure Durham. Si, dorénavant le Canada devenait officiellement bilingue, c’est surtout pour la marge, l’essentiel étant qu’il se reconnaisse dorénavant comme étant constitué d’une mosaïque de cultures. Qu’il se reconnaisse comme un pays multiculturel, façon commode de se distinguer des États-Unis.

Dans ce changement de paradigme, ce passage du distinctif britannique au distinctif multiculturel, les élites pensantes anglo-canadiennes avaient fait du bon travail : le peuple avait suivi. Sauf au Québec, puisque c’est dans ces années-là que les parlant français ont été de plus en plus nombreux à troquer leur identité canadienne-française pour la québécoise. Ajouter à un tel changement, leur volonté d’intégrer les nouveaux arrivants à leur culture.

Cette volonté s’est traduite par les lois linguistiques : la loi 22 de Bourassa en 71, la loi 101 de Laurin en 77. Est-il nécessaire de se rappeler ici toutes les saloperies qui ont alors été proférées tant dans les lignes ouvertes de CJAD que dans The Gazette et le Suburban contre la doucereuse loi 22 d’abord, contre la loi 101 ensuite ? Et que certains se sont même permis de comparer Camille Laurin à Joseph Goebbels ?

On sait comment Trudeau a remis le Québec à l’heure Durham. Son rapatriement de la constitution comprenait une Charte canadienne des droits dont plusieurs articles devaient servir à diluer la force de la loi 101. Or, lors de la Nuit des longs couteaux, Trudeau a pu recevoir l’assentiment des provinces les plus conservatrices en permettant que sa charte possède une clause dérogatoire. Or, façon de menotter davantage le Québec, il arrive que ce « nonobstant » ne puisse s’appliquer à l’article 23 concernant les « Droits à l’instruction dans la langue de la minorité ».

Mais il arrive que cette impossibilité du nonobstant vaut tout autant pour l’article 27 où il y est spécifié que « La Charte doit être interprétée avec l’objectif de promouvoir le multiculturalisme ». Dès lors, on doit se poser deux questions: 1 - dans quelle mesure l’Assemblée nationale du Québec pourrait édicter une charte sur la laïcité sans être en contradiction avec l’article 27 ? 2 – cette dite charte ne serait-elle pas également en contradiction avec le préambule d’une constitution qui spécifie que « le Canada est fondé sur la suprématie de Dieu et la primauté du droit » ?

Alors qu’une majorité d’universitaires québécois, fédéralistes comme souverainistes, ont dénoncé cette constitution, peu nombreux sont ceux qui l’ont fait ailleurs au Canada. Exception à la règle, une dizaine de courageux penseurs ayant chacun signé un texte en 1992 dans Negociating with a Sovereign Quebec.

Dans ce livre remarquable, Roberto Perin résume les réelles intentions de Trudeau. Traduction d’une petite phrase qui dit tout : « Conséquemment, alors que la constitution, explicitement et implicitement, reconnaît les droits des minorités, nulle part dans le texte, on ne reconnaît la spécificité culturelle de la seule province canadienne-française, ni l’idée que le Canada a été fondé par deux cultures dominantes. »

Dans son texte : Montréal, Paris, Bruxelles, Christian Rioux écrit dans Le Devoir du 9 avril dernier : « Il n’est pas surprenant que les trois pays à réagir (à propos de la burka) soient des pays francophones où l’on cultive la convivialité. Dans les pays anglo-saxons où le multiculturalisme a habitué les groupes ethniques à vivre en communautés séparées, la réaction est moins vive, même si elle existe aussi. »

Deux fois dans ce court extrait, Rioux parle du Québec comme étant un pays. Le Québec ne l’est pas et, qui plus est, s’il y a un endroit au Canada où les groupes ethniques vivent en communautés séparées, c’est bien à Montréal. Parce qu’en plus des subventions accordées par Ottawa afin que ces groupes conservent leur spécificité, il faut, entre autres, y ajouter l’attirance de l’anglais, le continuel flirt fait sur eux par les médias anglophones, les écoles ethniques se multipliant à Montréal, et caetera. Et on vient nous dire que l’inter-culturalisme tel que pratiqué au Québec vaut mieux que le multiculturalisme canadien ? Foutaise !

Nous sommes donc toujours à l’heure Durham au moment même où, tant à gauche comme à droite de l’échiquier politique, on réclame de plus en plus une charte de la laïcité. Il faudra bien un jour comprendre que la seule façon d’y arriver, c’est de se donner un pays. Seule façon également de faire taire les gueulards.

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