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Michel Chartrand (1916-2010)
N° 289 - mai 2010
Hommage rendu à l’occasion du 90e anniversaire de Michel Chartrand
Avant tout, Michel Chartrand a été un homme politique
Fernand Foisy
Le 20 décembre 1996, Michel Chartrand fêtera ses 90 ans. Un des rares personnages publics à n’avoir jamais dévié de son idéal, ce battant exceptionnel a participé, depuis 70 ans, à tous les événements marquants de l’histoire québécoise. Il en est devenu partie intégrante puisqu’il a été sur la ligne de feu de toutes les batailles sociales et politiques importantes dès le milieu des années 30.

Par exemple, au cours de la décennie 50, pendant la « Grande Noirceur », il a agi comme fer de lance du mouvement syndical, qui constituait la véritable opposition au duplessisme et ouvrait la voie à la Révolution tranquille. Chartrand en a payé personnellement le prix, étant emprisonné pas moins de sept fois lors des durs conflits qui ont marqué cette période, dont les plus connus sont ceux d’Asbestos et de Murdochville. 

Le sort qu’il a alors subi laissait présager les démêlés qu’il aura par la suite avec le système judiciaire et les nombreux autres emprisonnements, dont sa détention, pendant quatre mois, en vertu de l’application de la Loi des mesures de guerre décrétée par le gouvernement Trudeau lors de la Crise d’Octobre 1970. Son procès s’est soldé par un non-lieu, dans son cas comme dans celui de la totalité des quelque 300 autres personnes emprisonnées injustement à ce moment-là. 

Michel a été avant tout un homme politique. Toute sa vie, il s’est occupé de la chose publique et il en a abondamment discouru. « Tout est politique », aime-t-il répéter. Mais ce patriarche de la gauche québécoise s’est toujours méfié au plus haut point des partis traditionnels qui, selon lui, ne visent que le pouvoir sans apporter de renouveau véritable. 

Dans la première partie de sa vie publique, il s’est engagé à fond dans l’aventure des partis nationalistes réformistes des années 30 et 40, l’Action libérale nationale et le Bloc populaire, précurseurs des formations souverainistes contemporaines, le Parti et le Bloc Québécois. 

Puis sa pensée s’étant radicalisée, il a opté pour des partis plus marginaux. C’est ainsi qu’il a succédé à Thérèse Casgrain, durant les années 50, comme leader du Parti social-démocrate – l’aile québécoise du CCF de Tommy Douglas – et qu’il a agi, au début des années 60, comme président-fondateur du Parti socialiste du Québec (PSQ) alors que « l’équipe du tonnerre » de Jean Lesage régnait à Québec. 

Michel fut un indépendantiste de la première heure, mais il n’a jamais appuyé le Parti Québécois, lui reprochant une orientation trop centriste à son goût et dénonçant certaines de ses politiques à saveur néolibérale. Cela ne l’a toutefois pas empêché d’appuyer, à l’occasion, des candidats péquistes progressistes. 

Chassé de la CTCC (ancêtre de la CSN) par le secrétaire général du temps, Jean Marchand, une des trois « colombes » qui, avec P. E. Trudeau et Gérard Pelletier, devait s’envoler vers Ottawa en 1965 pour « remettre le Québec à sa place », Chartrand est retourné pratiquer son métier d’imprimeur pendant 10 ans. 

Mais c’est à titre de président du Conseil central de Montréal de la CSN, de 1968 à 1978, que Michel a donné sa pleine mesure comme homme d’action et de parole. Il est alors devenu un des piliers du mouvement syndical québécois, qu’il a contribué à transformer en instrument de combat. 

Il a aussi été le plus fidèle adepte de l’orientation novatrice adoptée par la centrale, qui voulait ajouter à la mission traditionnelle du syndicalisme – la négociation de conventions collectives appelée le « premier front » – un « deuxième front ». Cela s’est traduit notamment par l’engagement du Conseil central dans divers domaines sociopolitiques, comme : 

* la défense des droits des locataires et l’aide aux travailleurs accidentés ; 

* la fondation d’un journal populaire, l’hebdo Québec-Presse ; 

* la mise sur pied de coopératives d’alimentation à grande surface (Cooprix) ; 

* l’appui au FRAP, le premier parti progressiste à s’opposer à l’autocrate maire Jean Drapeau ; 

* la campagne victorieuse pour l’abolition des clubs privés de chasse et de pêche, qui a valu à Chartrand un énième séjour derrière les barreaux ; 

* et, surtout, la pratique de la solidarité internationale avec le Centre international de solidarité ouvrière (CISO), fondé par feu Roberto Quévillon ainsi que les comités Québec-Palestine et Québec-Chili. 

À la suite de son retrait de l’action syndicale à temps complet, à la fin des années 70, Chartrand est revenu à un de ses premiers amours, le coopératisme, et il s’est principalement consacré à la fonction de président du conseil d’administration de la Caisse populaire des syndicats nationaux. 

Au milieu des années 80, infatigable, il a mis sur pied la FATA (Fondation pour aider les travailleurs et travailleuses accidentés), où il s’est investi pendant plusieurs années avec le concours de précieux collaborateurs, dont Colette Legendre ainsi que feu Roch Banville, d’Émile Boudreau et Claude Pételle. 

Alors qu’il dépassait les 80 ans, Michel a entrepris une campagne en faveur de l’instauration d’un revenu de citoyenneté. Pendant plusieurs mois, il a sillonné le Québec, tenant des dizaines d’assemblées pour faire connaître le manifeste qu’il avait publié à ce sujet. Il a même effectué une longue escale à Jonquière, lors des élections de 1998, pour faire la lutte au premier ministre de l’époque, Lucien Bouchard, comme porte-parole du Rassemblement pour l’alternative progressiste (RAP), un des prédécesseurs de Québec Solidaire. Il a alors adopté le slogan « Pauvreté zéro par un revenu de citoyenneté », qui contrastait avec le controversé « Déficit zéro » du gouvernement péquiste. 

Soixante ans plus tôt, alors qu’il militait dans les mouvements d’action catholique après un séjour à la Trappe d’Oka, il était épris du même idéal de justice sociale, il avait la même horreur de l’injustice. Paradoxalement, il est devenu nationaliste alors qu’il était moine. « Le nationalisme, c’est le préalable à l’ouverture sur le monde », explique-t-il. 

En 1993, après 51 ans de mariage, Michel a eu la douleur de perdre sa compagne, Simonne Monet. Le chanoine Lionel Groulx, qui les a mariés et a baptisé leurs sept enfants, les a décrits, en 1942, comme « deux jeunes idéalistes dont les destins seront soudés à jamais ». Il ne pouvait mieux dire. Même si, dans leur quête d’une plus grande justice sociale, Simonne et Michel ont choisi la voie difficile de l’insécurité financière et des adversités de toutes sortes, ils se sont toujours épaulés comme deux complices inséparables. 

Ce survol fort incomplet aura, souhaitons-le, le mérite de faire connaître à la jeune génération quelques-uns des accomplissements d’un personnage hors normes, assoiffé de justice, qui a consacré sa vie à la défense des plus démunis de la société. 

Certains ont monté en épingle ses sautes d’humeur, son agressivité, ses violences verbales, ses projets utopiques ; mais personne n’a jamais pu mettre en cause sa fidélité au peuple, son idéalisme, son authenticité, son patriotisme et son attachement à la langue française. Ses nombreux amis, parmi lesquels nous voulons nous inscrire, ont eu le privilège de découvrir ce qui se cache sous la carapace du personnage public. Ils peuvent témoigner de la générosité et de la sensibilité de l’homme, de sa culture littéraire, de son amour de l’art, de son profond humanisme et même... de son langage châtié. 

À l’aube de ses 90 ans, nous souhaitons donc à ce chêne majestueux de prolonger de plusieurs années encore sa retraite paisible dans la maison familiale de Richelieu avec sa compagne Colette Legendre.

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