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Michel Chartrand (1916-2010)
N° 289 - mai 2010

Entrevue avec Michel Chartrand réalisée pour célébrer le Premier Mai 1985
Pierre Dubuc
On parle depuis quelques années d’une certaine morosité et même de crise du mouvement syndical. À quoi cela est-il attribuable ? Au dernier congrès de la CSN, on a voté une résolution sur l’action politique, est-ce l’amorce d’un tournant du mouvement syndical ? Qu’en pense Michel Chartrand?

« Il est ressorti des ateliers du congrès, à partir d’une résolution de la FNC, le besoin qu’ont les travailleurs de s’occuper de la politique. C’est normal, parce que la politique, ça s’occupe des travailleurs. Quand les officiers des syndicats rencontrent les gouvernements pour défendre les travailleurs, ils font de la politique. Ils s’en vont discuter des lois. Il y a des lois qui maganent les travailleurs, qu’il faut changer, tout comme il y a des orientations politiques qu’il faut changer.

« Or, on ne parle plus de politique dans le mouvement syndical, à part d’avoir l’air de blâmer le gouvernement ou d’avoir l’air de discuter avec lui pour le convaincre de faire comme il faut !

« Moi, de dire Michel Chartrand, je n’ai jamais changé d’idée. Un mouvement syndical, c’est marginal dans une société capitaliste et il n’est pas étonnant d’avoir tous les éditorialistes de tous les journaux contre le mouvement syndical.

« Le terrorisme exercé par le patronat de la province de Québec, c’est constant, c’est quotidien. C’est l’exemple de la grève à Marine Industries où on garde des gars en grève 6, 7, 8, 9 mois sous prétexte que 7 gars auraient commis des actes illégaux alors que la compagnie ne veut pas reconnaître la juridiction des tribunaux.

« C’est le patronat qui fait durer la grève en disant au gouvernement : toffe-les, toffe-les. Ils n’endureraient pas une grève aussi longue dans leurs propres entreprises parce qu’ils s’en iraient sur le cul.

« Le terrorisme patronal, c’est aussi, de nous dire Michel Chartrand, l’exemple de la Goodyear à Valleyfield qui dit aux gars : si vous ne voulez pas travailler le dimanche, je ferme. Autrement dit : mon maudit, tu vas faire ce que je te dis, sinon tu vas crever de faim. C’est cela le discours patronal, non ?!

« L’association des employeurs a déclaré qu’ils pourraient créer 175 000 jobs s’il y avait une zone franche de lois ouvrières. Pas de santé-sécurité, pas de salaire minimum, pas de législation sur les heures de travail, pas d’assurance chômage. Rien que cela et nous allons créer la prospérité, créer de la richesse. C’est cela qui est le discours patronal. Il est aussi clair que cela.

« J’en entends qui disent que les syndicats sont trop forts ! Mais, voyons donc, les syndicats, ils ne mènent rien et moins que rien. Les gars de Marine, s’ils ne faisaient pas la grève pour garder ce qu’ils ont, ils auraient baissé la tête cette année et baissé la tête l’an prochain. Pis, quand ils auraient voulu la relever, ils auraient eu de la misère en maudit.

« Le mouvement syndical est marginal et il doit lutter dans la société. Il ne peut pas manger à la même table que les boss, même si le pape l’a dit, parce que, quand tu vas avancer la main dans le plat, tu vas avoir un coup de couteau sur les doigts.

« Ils ne sont pas là pour partager, eux autres. Les employeurs commencent à être polis quand le syndicat est assez fort pour leur faire perdre de l’argent. Et cela parce que le syndicat est prêt lui aussi à en perdre. Ils ne sont pas fous, ceux qui tombent en grève. Ils jouent leur peau. Ils savent, eux autres aussi, qu’ils perdent de l’argent. Pis leurs femmes et leurs enfants le savent aussi. »

Aujourd’hui, le patronat est en train de monter une offensive en règle contre le mouvement syndical et les droits acquis des travailleurs. On essaie en particulier de mobiliser les jeunes chômeurs contre les syndiqués. Parfois le mouvement syndical semble vulnérable face à de telles attaques. N’a-t-il pas sa part des responsabilités en se limitant trop à la défense de ses membres, en négligeant les autres couches de la société moins bien organisées ?

« Penses-tu, de nous répondre Michel Chartrand, que si tous les travailleurs qui gagnent 15 000 $ par année diminuaient à 10 000 $, ça donnerait une cenne à ceux qui n’en ont pas ? Il faut voir la folie des jeunes qui disent : c’est effrayant, les syndicats nous empêchent de travailler !

« Calvaire, il y a des gars qui sont là et qui ont besoin de travailler. Les jeunes, qu’ils aillent voir le gouvernement et qu’ils lui disent : Tu vas nous trouver des jobs sinon on va en mettre d’autres à ta place. C’est une manie très particulière des pauvres que de se battre entre eux plutôt que de se battre contre les boss. »

Il faut comprendre, selon Chartrand, que « l’organisation syndicale n’est qu’une composante du mouvement ouvrier. Les organisations populaires ne devraient pas avoir peur des syndicats. Ce sont les syndicats qui se sont battus sur les lignes de piquetage pour obtenir les droits et les programmes sociaux dont bénéficie aujourd’hui l’ensemble de la population.

« Bien sûr, nous dit Chartrand, il y a des représentants syndicaux qui ne pensent qu’à leurs membres et qui ne veulent pas parler de politique. Ce sont des arriérés. Mais ce n’est pas l’ensemble du mouvement syndical qui pense comme cela. Les gens les plus retardataires dans la société, ce n’est pas dans les syndicats qu’on les trouve. Si tu veux blâmer le mouvement syndical, dis qu’il ne s’y fait pas assez d’éducation à la base, et là tu vas avoir un bon point. »

Pour Michel Chartrand, le mouvement syndical est marginal, « c’est un chien qui court après sa queue, tant qu’il ne fait pas de politique sérieusement. Et faire de la politique sérieusement, ça ne veut pas dire s’inféoder à un parti politique, ça veut dire faire de l’éducation politique et il n’y en pas d’action politique actuellement.

« Les gens importants dans le mouvement syndical, ce sont les militants et les militantes. Ceux et celles qui veulent se battre. C’est avec eux qu’il faut travailler pour qu’ils aient le pouls du peuple et qu’ils convainquent les autres, les délégués des départements, qui sont l’épine dorsale du mouvement syndical. Il n’y a rien de mystérieux là-dedans.

« Dans le mouvement syndical, ce qu’il faut, c’est de l’éducation, de l’éducation et de l’éducation. Et de l’éducation pour adultes et non pas de l’enseignement ! De l’éducation avec des exemples concrets, des cas réels comme il s’en fait à l’Université Harvard aux États-Unis pour les gérants de personnel, et non pas de l’enseignement de théories avec des professeurs d’université qui ne savent pas enseigner. Ça c’est extrêmement faible à la CSN, comme ailleurs.

« Le fond du problème, c’est l’éducation politique. Ce ne sont pas les mémoires. Tu ne convaincs jamais un gouvernement avec des mémoires. Ce sont des innocents, ceux qui pensent cela. J’en ai fait des mémoires quand j’ai commencé dans le mouvement syndical, mais tant que les boss n’ont pas vu le monde à la clôture, il n’y avait rien qui les intéressait. »

Pour Michel Chartrand, l’éducation politique est la base d’un nouveau type d’intervention du mouvement syndical. « Le gouvernement parle de consensus, dit-il, de réunions et le mouvement syndical répond que c’est important les réunions avec le gouvernement et il consacre beaucoup de temps à préparer ces réunions. Moi, je dis qu’il vaudrait mieux utiliser ce temps pour aller parler aux travailleurs. Par la suite, les travailleurs parleront à leurs députés, à leurs gouvernements et à leurs boss. Ce que je dis, c’est : botte le cul de ton boss, lui, il va s’occuper du député et du gouvernement par la suite. »

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