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Michel Chartrand (1916-2010)
N° 289 - mai 2010

Une longue amitié qui n’avait pas vieilli (Michel Chartrand)
Pierre Dubuc
Il y a exactement 25 ans, je rencontrais, pour la première fois, Michel Chartrand pour une entrevue sur l’état du mouvement syndical, devant paraître dans l’édition du Premier Mai 1985 de l’aut’journal.

J’étais visiblement impressionné et, sans doute pour me mettre à l’aise, Michel m’a servi une bonne rasade de rhum, même s’il était 8h30 du matin.

Ses propos d’alors n’ont pas vieilli. Au point où nous avons jugé bon de republier l’article dans cette édition-ci de l’aut’journal. L’essentiel de son message au mouvement syndicat était simple: ce n’est pas en rédigeant des Mémoires que vous allez influencer le gouvernement et changer la société. Consacrez plutôt ce temps-là à aller parler aux travailleurs. Ils vont s’occuper de botter le cul de leurs députés et de leurs boss. Et les choses vont changer.

Cette rencontre fut le début d’une longue collaboration avec l’aut’journal. Michel n’a jamais caché l’importance qu’il accordait à l’existence d’une presse libre. Au début des années 1970, alors qu’il présidait le Conseil central de la CSN à Montréal, il avait fait voter une somme de 25 000 $ – une somme mirobolante pour l’époque – pour lancer l’hebdomadaire Québec-Presse.

Michel a été de toutes nos compagnes de financement. Il avait même accepté de faire l’objet d’un Bien-Cuit mémorable en 1995. La salle du Medley était remplie à craquer. Même le chef de police de l’époque, Jacques Duchesneau, n’avait pas voulu manquer l’événement !

Avec beaucoup de générosité, Michel avait également accepté la présidence des AmiEs de l’aut’journal en ne se gênant pas pour interpeller les militants et les organisations syndicales, soulignant qu’il était de leur responsabilité de soutenir financièrement le développement d’une presse libre et indépendante.

Au fil des ans, notre association avec Michel étant connue, l’aut’journal est devenu par la force des choses un centre de référence pour toutes celles et ceux qui voulaient le joindre afin qu’il soutienne ou popularise leur cause. Michel nous avait autorisés à leur donner son numéro de téléphone et, à notre connaissance, il a toujours prêté une oreille attentive à quiconque demandait son soutien.

Parfois, l’ascenseur revenait. Je me souviens qu’après lui avoir référé les pressiers du journal La Presse, menacés de perdre leur emploi lorsque Gesca a décidé de fermer ses presses de la rue St-Jacques pour confier l’impression du quotidien à Transcontinental, Michel m’avait convoqué avec Paul Cliche pour que nous produisions une édition spéciale de Presse Libre appuyant leur lutte. « Une presse ne se fait pas sans pressiers », avait tranché l’ancien imprimeur.

l’aut’journal se flatte que ce soit par son intermédiaire qu’a eu lieu la rencontre entre Michel et Léo-Paul Lauzon. Nous avions organisé une assemblée publique pour permettre au prof Lauzon – nouveau collaborateur au journal – de présenter son étude sur les Régimes d’épargne actions (RÉA). Michel s’était présenté et, fidèle à son habitude, s’était mis à interpeller le conférencier de la salle. Il s’est vite rendu compte qu’il avait trouvé chaussure à son pied. Une longue amitié venait de naître. Michel m’a confié que, s’il avait pu compter, dans les années 1960 et 1970, sur l’expertise d’un Lauzon, il aurait « reviré le Québec à l’envers ».

Michel s’est aussi associé au professeur Michel Bernard – un proche du prof Lauzon – pour la rédaction du Manifeste pour un Revenu de citoyenneté, dont il nous avait confié l’édition et dont il a fait le thème de sa campagne électorale contre Lucien Bouchard dans la circonscription de Jonquière en 1998.

À plusieurs reprises, j’ai assisté à des rencontres de Michel Chartrand avec des leaders syndicaux. Quand ceux-ci lui demandaient: « Si vous n’aviez qu’un conseil à nous donner, quel serait-il ? » Il répondait toujours: « Arrêtez d’agir comme des queues de veau; déléguez de vos responsabilités; prenez du temps, seuls, dans votre bureau, à réfléchir, à lire ».

C’est ce qu’il faisait lui-même. Il lisait beaucoup : Le Devoir, l’aut’journal, le Monde diplomatique, le Nouvel Obs, le Canard enchaîné. Des livres. Des revues. Il écoutait aussi beaucoup. Il s’informait, questionnait ses interlocuteurs sur l’état du mouvement syndical, du mouvement populaire, sur la situation au sein des partis politiques.

Puis, il réfléchissait en faisant son jeu de patience ou en fumant un bon cigare cubain.

J’ai toujours été étonné de constater comment ses sorties publiques, qui pouvaient paraître spontanées, intempestives, étaient calculées, planifiées, toujours en fonction d’un objectif précis.

Fervent nationaliste, Michel était aussi un internationaliste. On connaît son appui à Cuba, à la Palestine, au Chili d’Allende. Mais j’ai aussi découvert que son action syndicale avait eu une portée internationale. Voici comment :

Il y a quelques années, paraissait un excellent petit livre en français sur le syndicalisme américain intitulé « Des syndicats domestiqués, répression patronale et résistance syndicale aux États-Unis ». J’ai cherché à joindre les auteurs, en pensant que l’un d’entre eux parlait peut-être français et qu’on pourrait l’inviter à prononcer une conférence au Québec sur l’état du mouvement syndical américain. C’était le cas.

J’ai joint le sociologue Rick Fantasia, professeur dans un collègue au Connecticut. En lui faisant part de mon projet lors d’une conversation téléphonique, il me dit : « Oui, je connais un peu le Québec. Quand j’étais jeune, il y a des textes d’un syndicaliste de chez vous qui ont eu une grande influence sur mes conceptions syndicales. Je ne sais pas si vous le connaissez. Si je me souviens bien, il s’appelait Chartrand ».

Michel était évidemment présent à sa conférence et le professeur Rick Fantasia était très ému lorsqu’il lui a remis la biographie que son ami Fernand Foisy lui a consacrée. Lors du séjour de Rick Fantasia à Montréal, on présentait Simonne et Chartrand à la télévision. Il y avait des affiches faisant la promotion de la télésérie dans tous les restaurants. Notre invité était ébahi de constater la popularité de son mentor syndical.

De façon plus générale, le professeur Fantasia était étonné de voir l’importance du mouvement syndical sur la place publique au Québec. « Il n’y a rien de tel aux États-Unis. Il n’y a à peu près jamais de référence au mouvement syndical dans le New York Times ou le Washington Post ».

Force est de reconnaître que cette présence publique du mouvement syndical au Québec, on en doit une bonne partie à Michel Chartrand.

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