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Michel Chartrand (1916-2010)
N° 289 - mai 2010
L’objectif inavoué : privatiser les réussites de la Révolution tranquille
Affamons le public et gavons le privé !
Marc Laviolette et Pierre Dubuc*
Que le projet de refonte de la carte électorale du Canada ait été déposé la même semaine que le budget Charest-Bachand permet de prendre la mesure de l’ampleur de l’offensive fédéraliste en cours contre le Québec.

En proposant l’ajout au total de 30 députés dans les provinces de l’Ontario, de l’Alberta et de la Colombie-britannique, le gouvernement Harper concrétise l’opinion largement répandue au Canada anglais qu’il n’est plus possible pour un parti fédéraliste de former un gouvernement majoritaire en faisant des gains au Québec et consacre la marginalisation institutionnelle du Québec.

Par exemple, le gouvernement fédéral refuse de verser la compensation réclamée par le Québec pour l’harmonisation de la TPS et de la TVQ et, de toute évidence, le gouvernement Charest a renoncé, par faiblesse ou complicité, aux 8 milliards dus au Québec par le fédéral à différents chapitres

D’ailleurs, la dernière concession monétaire faite au Québec l’a été dans le cadre du règlement du déséquilibre fiscal et le gouvernement Charest s’est empressé de la redistribuer sous forme de réduction d’impôts à la classe des bien nantis qui constitue sa base électorale. On comprend pourquoi les membres de la Chambre de commerce ont accordé une longue ovation à Raymond Bachand, venu vanter les mérites de son budget.

Il est particulièrement ironique que le butin du déséquilibre fiscal – une revendication développée, argumentée et réclamée par les souverainistes – soit allé principalement dans la poche des membres d’une classe sociale majoritairement fédéraliste.

Pour récupérer les 5 milliards accordés en réduction d’impôts au cours des dernières années, le gouvernement Charest a décidé de piger dans la poche des plus démunis et de la classe moyenne – la clientèle électorale du Parti Québécois – en augmentant de 2 % la TVQ et en imposant des tarifs en santé et en augmentant ceux de l’électricité.

L’objectif inavoué de ces choix budgétaires est la privatisation des principales conquêtes sociales de la Révolution tranquille et, par le fait même, le démantèlement des outils collectifs sur lesquels les Québécoises et les Québécois pouvaient s’appuyer pour conquérir leur souveraineté politique.

Il ne faut pas faire preuve de naïveté. Les choix du gouvernement Charest ne sont pas que fiscaux. Ils sont aussi politiques. Ils s’inscrivent dans une série d’actions des forces fédéralistes, qui vont de l’adoption de la Loi sur la clarté à l’affaiblissement de la Caisse de dépôt, en passant par l’offensive diplomatique à l’endroit de la France pour empêcher une éventuelle reconnaissance internationale d’une déclaration d’indépendance du Québec.

Les commentateurs politiques et la population se sont insurgés avec raison contre l’iniquité fiscale de la « contribution » de 200 $ pour un fonds santé et l’imposition d’un ticket modérateur de 25 $ pour les visites médicales. De plus, le fait de réduire à 2,8 % l’augmentation annuelle des dépenses de fonctionnement va plonger le réseau de la santé dans un chaos encore plus grand dont les seuls bénéficiaires seront les cliniques privées et les compagnies d’assurances.

Par suite de l’arrêt Chaoulli de la Cour suprême, le gouvernement avait voulu se faire rassurant en laissant entendre que seules les opérations aux genoux, aux hanches et aux cataractes seraient confiées aux cliniques privées. Évidemment, il n’en est rien. Plus de 50 opérations sont aujourd’hui permises et les cliniques privées se multiplient.

Il est instructif de voir que le premier réflexe d’Amir Khadir et de Québec Solidaire soit de chercher de l’aide du côté des progressistes du Canada anglais en nous invitant à nous joindre à eux pour porter devant la Cour suprême le projet de ticket modérateur. A-t-on oublié du côté de Québec Solidaire que c’est la Cour suprême qui a ouvert la porte à la privatisation avec l’arrêt Chaoulli ? Pourquoi nous inviter aujourd’hui à tendre l’autre joue ? Tout en célébrant l’unité retrouvée des progressistes coast-to-coast ? Saluons le fait que le Parti Québécois ait repoussé cette invitation.

C’est une privatisation accrue qui découle également de la limitation à 2,8 % des dépenses de fonctionnement du réseau de l’éducation et de la décision de ne remplacer qu’un départ à la retraite sur deux dans l’administration scolaire. L’exemple de la fonction publique est là pour en témoigner.

L’absence de ressources va imposer un fardeau supplémentaire à notre réseau public d’éducation déjà rendu à bout de forces. Les parents de la classe moyenne seront par la force des choses incités à retirer leurs enfants pour les inscrire au réseau privé, déjà en pleine expansion.

C’est le modèle du réseau de la petite enfance, abondamment illustré par les révélations du député Nicolas Girard, qui va s’imposer à l’ensemble du système d’éducation. Un réseau de garderies privées en pleine croissance qui va avaler progressivement le réseau public des CPE. La prochaine étape est écrite dans le ciel : faire sauter le tarif de 7 $ par jour. Déjà, des garderies privées piaffent d’impatience de le faire.

La hausse des frais de scolarité au réseau universitaire va réduire l’accessibilité aux études supérieures des jeunes du Québec qui seront remplacés par des étudiants étrangers. Déjà, l’Ontario fait de la recherche d’étudiants étrangers un élément majeur de son plan de sortie de crise, en prenant modèle sur l’Australie où les étudiants étrangers représentent la troisième industrie du pays.

L’autre institution majeure à laquelle veulent s’attaquer les fédéralistes est bien évidemment Hydro-Québec, le symbole du « Maître chez nous ! ». Le véritable enjeu est la privatisation d’Hydro-Québec et celle-ci ne peut se faire sans une hausse préalable des tarifs d’électricité. Le gouvernement Charest a dû reporter in extremis à 2014 la hausse des tarifs du bloc patrimonial, lorsqu’on s’est rendu compte qu’en vertu des nouvelles règles de la péréquation qui comptabilisent les revenus des ressources naturelles, le Québec recevrait 0,50 $ de moins en péréquation pour chaque dollar perçu en tarif d’électricité. Le temps de négocier une entente avec Ottawa et les tarifs seront majorés. Et hop !...

La prochaine cible est certainement le mouvement syndical, un autre héritage de la Révolution tranquille, qui constitue le dernier rempart contre les politiques néolibérales, mais également une des principales bases organisationnelles du mouvement souverainiste.

L’attaque est en cours. On le voit avec les reportages de l’émission Enquête de Radio-Canada sur l’industrie de la construction. Au départ, les reportages portaient sur la collusion entre les entrepreneurs de la construction pour majorer de 30 % les coûts de leurs travaux. Puis, on a évoqué les liens incestueux entre les firmes d’ingénierie-conseils et la caisse électorale du Parti Libéral. Mais, graduellement, les reportages ont délaissé ces deux sujets pour se concentrer de plus en plus sur la FTQ-Construction. Si jamais le gouvernement est forcé d’instaurer une commission d’enquête, on peut parier qu’il cherchera à limiter son mandat aux affaires syndicales.

De toute évidence, certains stratèges fédéralistes jugent que la FTQ-Construction est le maillon faible du mouvement syndical et – bien que les malversations présumées n’aient pas été prouvées – cela a l’avantage pour le gouvernement de placer l’ensemble des organisations syndicales sur la défensive en pleine période de négociation des 475 000 employés du secteur public.

Mais l’attaque la plus vicieuse et la plus insidieuse contre le modèle québécois provient des rangs même du mouvement souverainiste. Elle émane du petit groupe de ceux qui, sous le couvert du soi-disant « renouvellement de la social-démocratie », légitiment les taxes régressives et les privatisations, en particulier celle d’Hydro-Québec. Elle origine de cette supposée « gauche efficace » qui conseille aux leaders du mouvement souverainiste de favoriser « l’enrichissement personnel » au détriment de la défense et de l’amélioration des outils collectifs, qui les invite à prendre leurs distances à l’égard du mouvement syndical et, donc, de leurs principaux appuis organisationnels.

Mais la lutte pour notre indépendance nationale est un projet éminemment collectif et elle commande plutôt aux syndicalistes, aux progressistes et aux indépendantistes de serrer les rangs. Le contraire fait le jeu des fédéralistes. Pourquoi cela semble-t-il si difficile à comprendre ?

* Les auteurs s’expriment au nom du conseil d’administration du SPQ Libre

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