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N° 288 - avril 2010
Carmen Garcia raconte le tournage de l’Affaire Coca-Cola
Peut-on rester neutre devant un tel abus de pouvoir ?
Ginette Leroux
« L’Affaire Coca-Cola », un documentaire choc, est le fruit de la recherche acharnée de German Gutierrez et de Carmen García, qui ont voulu démontrer l’inlassable combat livré par des dirigeants syndicaux colombiens contre l’empire américain des boissons gazeuses. Ce faisant, ils ont mis en lumière la fierté et la solidarité inébranlables de ces militants.

Carmen García est née en Espagne et a grandi à Paris. Son mari German Gutierrez est colombien d’origine. Tous deux sont arrivés à Montréal il y a une trentaine d’années. Ensemble, ils ont fondé Argus Films, une société indépendante de production. Depuis, le couple s’est partagé l’écriture et la réalisation d’une bonne vingtaine de films documentaires. « L’Affaire Coca-Cola » est leur dernière signature.

Nous avons rencontré Carmen Garcia dans les bureaux de sa maison de production.

Pourquoi avoir choisi cette route tourmentée de l’engagement social et politique ?

Carmen García : Je ne sais pas si on choisit vraiment. C’est plutôt une question de circonstances. Le premier projet cinématographique de German remonte à « Café », un documentaire sur la production du café en Colombie. Son frère étant militant politique en Colombie, le cinéaste a toujours gardé un lien très étroit avec son pays natal tout en ayant à coeur d’exposer sur la place publique les abus et la corruption qui déchirent ce pays.

Pour ma part, le hasard m’a conduite dans une boîte de production parisienne où se tournaient des documentaires féministes. À l’époque, encore toute jeune, je ressentais déjà l’indignation face aux injustices sociales. Le cinéma est devenu pour moi le moyen d’exprimer cette colère qui grondait en moi.

Comment partagez-vous le travail de préparation et la réalisation ?

German et moi avons nos projets personnels, mais il m’arrive, comme pour « L’Affaire Coca-Cola », d’agir comme coréalisatrice. Sa force à lui, c’est le tournage. Il est capable de défoncer les portes. Comme nous sommes un couple dans la vie, il part souvent en tournage seul. Je l’accompagne à l’occasion, mais très peu.

Pour ce qui est de « L’Affaire Coca-Cola », German a fait la caméra, le son et les entrevues, ce qui constitue près de 80 % du travail de réalisation. Comme il fallait voyager très souvent et qu’on ne pouvait se permettre de payer une grosse équipe, on engageait, quand c’était possible, un preneur de son ou un assistant.

J’ai pris le relais au montage. Dans ce cas-ci, un immense travail m’attendait puisque le tournage s’était étalé sur près de trois ans. Une fois qu’il a tourné son film, German sent le besoin de prendre ses distances bien qu’il soit toujours présent dans la salle de montage et qu’il se réserve le droit de donner ses idées.

Vous êtes aussi scénariste ?

Le scénario d’un documentaire est différent de celui d’un film de fiction. Dans ce cas, il s’agit plutôt d’une proposition cinématographique. L’histoire, la description des personnages, les situations et, finalement, le contexte dans lequel cette histoire s’insère en sont les principaux jalons. Ce travail de préparation sert à intéresser des gens à notre film et à les amener à y investir des sous pour le produire. Les investisseurs sont particulièrement curieux du niveau de connaissance qu’a le cinéaste du contexte dans lequel se situe l’histoire qu’il veut raconter.

En général, nous connaissons nos personnages et un calendrier de tournage est établi. Dans le cas de « L’Affaire Coca-Cola », dès le feu vert donné par l’ONF, des tournages d’urgence ont débuté en même temps que nous écrivions le projet. Au cours de la première année, des appels téléphoniques nous annonçaient un développement dans l’affaire qui nous intéressait et German décidait de partir sans savoir ce qu’il trouverait sur sa route.

La réécriture de la proposition initiale se fait en salle de montage. Cette fois, les images et les sons suppléent aux mots. Contrairement au cinéma de fiction où il arrive de faire de petites corrections au montage – éliminer un personnage, interchanger des séquences – le documentaire, uniquement composé de matière brute, peut être réécrit de différentes façons.

Daniel Kovalik et Terry Collingsworth sont les deux personnages principaux du film.

German a fait la rencontre de Dan Kovalik lorsqu’il préparait « Qui a tiré sur mon frère ? », un film que nous avons produit et réalisé ensemble en 2005. L’histoire racontait la quête de German pour trouver les coupables de la tentative d’assassinat commise contre son frère Oscar, un militant politique très populaire en Colombie. Cette quête se doubleait d’une enquête sur la violence en Colombie, la drogue et les paramilitaires et met en lumière le rôle que jouent les Américains dans ce pays. On sait qu’en 1999, sous l’administration Clinton, la mise en place du « Plan Columbia » signé entre les États-Unis et la Colombie assurait aux Américains, sous le prétexte de la guerre à la drogue, une présence sur le territoire colombien.

Persuader Dan Kovalik, qui mène déjà plusieurs batailles dont la principale est de faire tomber le gouvernement Uribe, s’est révélé très facile. D’autant plus qu’il est employé par la United Steel Workers of America à Pittsburg, un syndicat qui travaille en solidarité avec des syndicats étrangers, dont plusieurs en Colombie. Terry Collingsworth, de l’International Labor Rights Fund est lui aussi avocat en droit du travail. Dan et lui se connaissent bien puisqu’ils se retrouvent souvent à plaider les mêmes causes.

La confiance mutuelle entre Dan Kovalik et German, la connivence entre les deux hommes – tous les deux voulaient aller au bout de l’expérience – influencent l’issue du film.

Vous arrive-t-il d’avoir en tête une idée et, par la force des choses, obliquer dans un sens inattendu ?

Au début, nous voulions filmer dans les cours américaines et on croyait qu’elles étaient faciles d’accès. Mais on s’est vite rendu compte que les cours fédérales n’acceptent pas les caméras. Les procès hautement médiatisés qu’on est habitué de voir sont filmés dans les cours d’État. Donc le film ne se passait plus dans les cours et le sujet du film devenait les négociations hors cour.

Le syndicalisme a mauvaise presse partout au monde. Lorsqu’on montre le film, les syndicalistes dans la salle se reconnaissent dans ce que vivent les Colombiens à l’exception près qu’en Colombie, ça peut aller jusqu’à la mort.

Au départ, on voulait dénoncer cette situation, mais on voulait aussi montrer l’engagement de gens comme les syndicalistes colombiens et les avocats américains, ces gens qui continuent de se battre et cela, même contre les multinationales.

Comme dans la scène où l’on voit Dan Kovalik sortir de la cour de justice, démoli par le juge, vous arrive-t-il de partager son découragement ?

La réaction la plus humaine serait de poser la caméra et de conforter la personne. Pourtant, à la limite presque du harcèlement, le cinéaste interroge son personnage. « Comment tu te sens ? Qu’est-ce que tu penses ? Qu’est-ce qui s’est passé ? », lui demande-t-il pour être en mesure de capter l’émotion en direct. La distance physique qui permet au cinéaste de tourner cette émotion est celle de la caméra. German est très conscient de l’importance de filmer ce moment. Si on pose la caméra à chaque fois que surgit un conflit, un drame, on ne fait pas son travail de cinéaste.

Peut-on rester neutre après un tournage aussi éprouvant et devant tant de malhonnêteté ?

Neutre, absolument pas ! Au contraire, si German a fait ce film, c’est qu’il considère que quelque chose doit changer dans ce pays. Il endosse complètement le combat de ces syndicalistes colombiens.

C’est sa façon à lui de poser un geste pour aider la cause. Certains jours, il lui est arrivé de revenir d’un tournage alors que les syndicalistes avaient reçu le matin même une lettre de menaces. Mon mari connaît les conséquences d’une telle lettre. En Colombie, il est facile de trouver, à bon compte, un tueur à gages pour exécuter une menace de mort. S’il rentre à Montréal satisfait du devoir accompli, il reste longtemps hanté par ce qu’il a vu.

On ne tourne pas ce type de documentaire impunément. Est-ce qu’on met la vie des gens qui témoignent en péril ? Est-ce qu’on se met soi-même en péril ?

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