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Le sundae des Amériques
N° 198 - avril 2001

Henri Bourassa, miroir de notre folie
Michel Lapierre
Il y a presque un siècle, la jeunesse la plus politisée du Québec ne jurait que par un seul homme 0 Henri Bourassa (1868-1952). À ses yeux, Bourassa éclipsait même Laurier. Elle voyait dans ce simple député d'esprit libéral, dans ce grand orateur indépendant des partis, le chef naturel et absolu de tous les Canadiens français.

Aux heures les plus glorieuses de la lutte de Bourassa contre l'impérialisme britannique, cette jeunesse en délire dételait les chevaux de la voiture où trônait son héros et cent bras la portaient en triomphe dans les rues de Montréal, noires de monde. Mais Bourassa ne se laissait pas seulement charmer par l'enthousiasme des foules. Il en avait peur. Les conséquences du patriotisme l'effrayaient, comme elles effraieront, plus tard, René Lévesque et Lucien Bouchard.

La réimpression de la monumentale biographie de Henri Bourassa, que Robert Rumilly publiait en 1953, vient donc à point nommé. Ce livre nous rappelle que Bourassa, qui, par certains côtés, paraît surgir du Moyen Âge, a été l'homme des contradictions, de nos contradictions les plus actuelles.

Le père dévoré par ses enfants

Bourassa, petit-fils de Papineau, a réveillé, à lui seul, notre sentiment national et même notre séparatisme latent pour les considérer, par la suite, comme des passions dangereuses, voire criminelles. Il a été le grand inspirateur d'Armand Lavergne, d'Olivar Asselin, de Jules Fournier et de Lionel Groulx, mais a fini par répudier ses disciples, en décelant dans leurs nationalismes respectifs, au-delà des différences, un orgueil et une idolâtrie irréconciliables avec le catholicisme. S'il avait usé du vocabulaire d'aujourd'hui, n'aurait-il pas parlé d'un ethnocentrisme incompatible avec les libertés individuelles et l'interculturalisme planétaire ?

Directeur du Devoir, qu'il avait fondé en 1910, Bourassa démissionnera de son poste, en coup de vent et sans mot dire, en 1932. Le nationalisme de son journal lui rendait la vie insupportable. Le père se voyait dévoré par ses propres enfants. Bourassa mourra bien avant qu'à la tête du Devoir un Claude Ryan rassure les consciences timorées.

Mais quels sont donc le catholicisme social et l'humanisme chrétien que Bourassa oppose au nationalisme, en rangeant, sous ce vocable suspect, aussi bien le sentiment national des forts que celui des faibles, aussi bien la doctrine militariste et hégémonique des grandes puissances que les mouvements de libération nationale inspirés par l'anticolonialisme ?

Champion d'un monarque absolu0 le pape

On retrouve toujours la contradiction. Bourassa, adversaire acharné de l'impérialisme britannique, champion de la liberté des peuples, des droits des minorités et du principe des nationalités, est en même temps champion d'un monarque absolu 0 le pape. C'est un ultramontain de souche libérale, un zouave doublé d'un patriote. On ne l'a pas surnommé le « castor rouge » pour rien. À l'instar de son maître Louis Veuillot, Bourassa considère le pape comme le souverain spirituel, et même temporel, du genre humain. À la Chambre des communes, on l'a vu brandir les encycliques pour exposer la doctrine sociale de l'Église devant les Anglais ahuris.

La soumission au pape est, pour Bourassa, la raison suprême. Or, Pie XI, qui, en 1926, lui accorde une audience privée, le met en garde contre le nationalisme outrancier qui tend à se substituer au catholicisme, religion universelle. Bourassa interprète cette directive à la lettre et l'applique avec un zèle intempestif. Souhaitant la parfaite concorde entre les catholiques canadiens-français et leurs coreligionnaires irlandais, il ordonne au pauvre P.Charlebois, défenseur des écoles françaises en Ontario, de cesser sa lutte trop ardente et aux Américains d'origine québécoise du diocèse de Providence d'obéir à leur évêque irlandais, qui veut les angliciser. Mais Bourassa ne craindra pas d'admirer Mussolini et Pétain, qui ne sont pas tout à fait des grenouilles de bénitier… Le nationalisme des uns n'est pas le nationalisme des autres. De son célèbre discours à Notre-Dame, de 1910, sur les droits du français en Amérique du Nord, Bourassa ne retient que l'aspect religieux, sous son angle le plus étroit 0 la langue au service de la foi, et non pas le contraire.

Qu'en est-il vraiment de l'humanisme chrétien de Bourassa ? Ce catholique intransigeant, issu par sa mère d'une famille seigneuriale, ce bourgeois sans complexes fait des alliances électorales avec des candidats ouvriers, admire J. S. Woodsworth, pasteur protestant et député socialiste, et fait presque sien le mot de Proudhon 0 « La propriété, c'est le vol. » Mais, craignant l'ingérence de l'État dans les affaires de l'Église, ce même Bourassa s'oppose à la création de l'Assistance publique par le gouvernement québécois. Admirateur des institutions britanniques, il soutient néanmoins que la démocratie conduit à la malhonnêteté. Bourassa exalte la vie rurale et se méfie de la vie urbaine, pense que, par la Première Guerre mondiale, la chrétienté a expié trois grands crimes 0 la Révolution française, l'anarchie protestante et le schisme grec de 1054 !

Bourassa reconnaît aux juifs le droit d'avoir leurs propres écoles, au même titre que les catholiques et les protestants, mais, du même souffle, s'oppose au suffrage féminin. S'il exalte la France catholique de nos ancêtres, il maudit, dans son « vrai » français à l'accent très habitant, mais à la syntaxe parfaite et au vocabulaire surabondant, « la France révolutionnaire et dévergondée », qui parle « l'argot des rapins, des apaches, des poètes chauves ou chevelus », des « rastaquouères » de Montmartre. Il dénonce « l'effroyable égoïsme » de milliers de Françaises qui, en refusant de mettre des enfants au monde, comme l'ont fait « nos mères et nos femmes », ont conduit la France au désastre.

Laurier, père spirituel de Bourassa

Henri Bourassa a une vision du monde tout à fait patriarcale et un sens profond du drame. Son père spirituel n'est pas Napoléon Bourassa, son père par le sang, artiste très religieux au style mièvre. Ce n'est pas non plus Louis-Joseph Papineau, son grand-père maternel, révolutionnaire et libre penseur. Ce n'est pas même le pape. Le père spirituel de Bourassa, le père de ses contradictions, s'appelle Wilfrid Laurier.

Premier ministre du Canada, défenseur de ce qu'il a tant combattu dans sa jeunesse – la Confédération –, Laurier le Rouge, l'héritier ambigu des Patriotes, est le grand artiste de la conciliation des principes, mais l'homme de l'indéfectible fidélité dans le domaine des sentiments. Laurier a la tête anglaise, mais le cœur canayen. Il aime, comme s'ils étaient ses propres fils, Henri Bourassa et Armand Lavergne. En fait, Lavergne est peut-être son vrai fils, issu d'une liaison avec Émilie Barthe, femme du juge Joseph Lavergne…

Laurier aime, d'un amour paternel sans limites, ces deux hommes politiques qui, au fond, le présentent aux électeurs canadiens-français comme un traître. Il ne tolère pas qu'on dise d'eux quelque chose de mal en sa présence; mais il les contredit au sujet des droits des minorités de langue française et de la participation aux guerres impériales, afin, prétend-il, de sauver le Canada de la fureur orangiste.

Dans sa lutte parricide contre Laurier, Bourassa ira jusqu'à risquer sa vie en faisant, en 1914, à Ottawa, un discours contre la participation canadienne à la Première Guerre mondiale, dans une salle envahie par des impérialistes britanniques enragés, prêts à le lyncher. Ce qui ne l'empêchera pas, en 1935, aux Communes, de bondir lorsque le député conservateur J. J. MacDougall lui demandera pourquoi il a trahi Laurier. Bourassa quitte son siège, arpente l'allée centrale de la Chambre et se plante devant MacDougall 0 «Laurier, je l'ai aimé toute ma vie!», s'écrie-t-il. La voix étranglée par les larmes, Bourassa révèle que, lors de la crise de la conscription de 1917, Laurier, trahi par ses protégés anglo-saxons, l'a pressé contre son cœur en lui disant 0 « Je sais maintenant où sont mes vrais amis. »

À la veille de sa mort, Bourassa ne cessera de décrier le nationalisme outrancier des Canadiens français, en lisant et en annotant les discours de Salazar, nationaliste assurément au-dessus de tout soupçon… Mais, lors de la Seconde Guerre mondiale, quand il s'opposait à la conscription et appuyait le Bloc populaire, il redevenait, pour les Anglais, un traître et un séparatiste. Seuls les Anglais savent résoudre les contradictions de Bourassa, c'est-à-dire nos propres contradictions.

Croyant ternir à jamais la réputation de la lignée Papineau-Bourassa, Fernand Ouellet, brave historien loyaliste, a insinué que Julie Bruneau, femme de Louis-Joseph Papineau, a contaminé le reste de la famille par sa présumée folie. Plus policé et plus philosophe, Robert Rumilly, au terme de son admirable biographie de Bourassa, se contente de prononcer le mot « énigme ». Oui, l'énigme de notre folie collective.

Robert Rumilly, Henri Bourassa, réimpression, Éd. du Marais, 2000.

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