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SPQ Libre toujours vivant !
N° 288 - avril 2010
En ce début de siècle, l’anglais occupe tout le podium au Québec
Plus on donne dans l’incitatif, plus ça dégringole
Charles Castonguay
La minuscule place réservée au français à la cérémonie d’ouverture des Jeux de Vancouver invite à bien prendre conscience de la dynamique linguistique qui sévit au Canada en ce début du XXIe siècle.

Plaçons d’abord dans une perspective historique ce qui se passe au Québec. En recevant en mai dernier la Médaille d’honneur de l’Assemblée nationale, Luc Plamondon a lancé : « Le français dégringole ! ». Dans ma chronique du mois suivant (l’aut’journal, no 280), j’ai démontré chiffres à l’appui à quel point il avait raison. On a pu constater qu’en majeure partie, la croissance de la majorité francophone, langue maternelle, annoncée par Statistique Canada pour la période 2001-2006, provenait simplement d’un recensement plus complet des francophones au Québec en 2006. Tel que prévu, la majorité s’approche bel et bien d’une croissance nulle.

En comparant des pommes et des pommes, c’est-à-dire en tenant compte, entre autres, non seulement des personnes qui ont répondu au recensement mais aussi des estimations de Statistique Canada quant à la langue maternelle des personnes que le recensement a manquées, on a aussi constaté que le poids de la majorité francophone au Québec a plongé entre 2001 et 2006 de 81 à 79,1 %. Une chute de deux points de pourcentage en cinq ans.

Pareille dégringolade est du jamais vu dans l’histoire des recensements canadiens, soit depuis 1871. Il est vrai qu’entre 1951 et 1971 la majorité francophone avait essuyé un recul presque aussi marqué, passant de 82,5 à 80,7 %. Mais cela avait pris deux décennies. En outre, durant ces vingt années de forte immigration d’après-guerre, la minorité anglophone avait également vu son poids fléchir, de 13,8 à 13,1 %.

La majorité avait néanmoins jugé à cette époque la situation suffisamment grave pour justifier la prise de mesures contraignantes dont la loi 22, suivie de près par la loi 101.

Aujourd’hui, le poids des francophones vient de prendre une débarque plus raide encore et ce, en l’espace de cinq ans seulement. Fait également inédit dans l’histoire des recensements canadiens, le poids de la minorité anglophone, langue maternelle, n’a pas reculé d’un milligramme entre 2001 et 2006.

Par surcroît, alors que le français dégringole aussi au Québec en tant que langue d’usage à la maison, le poids de l’anglais, langue d’usage, augmente – du jamais vu, encore, depuis que le recensement recueille cette information.

Décidément, en ce début du XXIe siècle, l’anglais occupe au Québec tout le podium.

Le recul du français a beau battre tous les records, il en reste toujours qui branlent dans le manche devant le besoin évident de relancer la francisation du Québec au moyen de nouvelles mesures contraignantes.

Ainsi, dans « L’intégration linguistique des immigrants au Québec », étude que vient de publier l’Institut de recherche en politiques publiques, le psychologue Michel Pagé reprend pour l’essentiel le discours qu’il tenait déjà en 2005 dans sa contribution au recueil Le français au Québec : les nouveaux défis publié par le Conseil supérieur de la langue française (CSLF).

Dans la revue Recherches sociographiques, j’ai critiqué à l’époque son analyse de la situation dans un texte intitulé « Le beau risque d’un Québec bilingue » qu’on peut maintenant lire aussi dans le site de l’aut’journal.

Pagé défend une interprétation contestable de l’esprit et de la lettre de la Charte de la langue française, selon laquelle la Charte reconnaîtrait, au Québec, deux langues communes. Il considère qu’il vaut mieux accepter la large place qu’occupe l’anglais dans le monde du travail et des études supérieures au Québec et pratiquer une politique linguistique en conséquence, plutôt que baliser à nouveau la place qu’il convient d’accorder à cette langue en étendant la loi 101 au cégep ou aux entreprises de moins de 50 employés.

Déjà risquée voilà cinq ans, une approche comme celle de Pagé l’est encore plus aujourd’hui, vu la débandade du français au recensement de 2006. On dirait que pour certains dont, comme je l’ai relevé dans mes dernières chroniques, le président du CSLF et le directeur du Devoir, les cinq dernières années n’ont rien apporté de nouveau en matière de connaissances sur la dynamique actuelle des langues au Québec.

En ce qui concerne notamment l’extension de la loi 101 au cégep, Pagé estime dans sa nouvelle étude qu’« il n’y a encore aucune donnée scientifique qui peut étayer la thèse suivant laquelle les enfants d’immigrants qui poursuivent leur scolarité en anglais au collège et à l’université choisissent l’anglais comme langue préférée à l’âge adulte ».

Faux. J’ai relevé en ces pages nombre de résultats récents à l’appui de cette thèse.

Par contre, Pagé, lui, n’apporte aucune « donnée scientifique » à l’appui de sa propre thèse voulant qu’il ne faut pas étendre la loi 101 au cégep.

À ce propos, son étude n’est d’ailleurs pas un modèle de cohérence. Il soutient, par exemple, que « l’école constitue un creuset d’intégration linguistique qui peut fortement influencer les préférences linguistiques. Les liens d’amitié qui s’y nouent – et qui durent souvent bien au-delà de la période de scolarité –, le choix d’un conjoint ou d’une conjointe – qui commence à se dessiner dès le moment où l’on fréquente le collège ou l’université – et les réseaux professionnels qui y prennent naissance, tous ces liens sociaux importants peuvent avoir une influence déterminante sur l’intégration linguistique à l’âge adulte. »

En ce qui a trait à l’insertion dans les réseaux professionnels et affectifs, ces considérations s’appliquent encore mieux au cégep qu’à l’école. Par-dessus le marché, Pagé admet carrément que « la langue d’enseignement du collège et de l’université que les jeunes choisissent de fréquenter devient souvent celle qu’ils maîtriseront le mieux – en particulier dans leur domaine d’étude – et celle qu’ils souhaiteront donc utiliser au travail par la suite ».

Que voilà d’excellentes raisons d’étendre la loi 101 au cégep !

Pagé conclut toutefois que « ce serait une erreur que de miser trop exclusivement sur une intervention législative […] Il convient davantage de chercher les actions qui peuvent créer des conditions favorisant l’adoption du français comme langue préférée. » Comme exemple de telles actions, Pagé propose d’améliorer l’accès des immigrants à des cours de français et à des emplois en français. La bonne vieille approche incitative, quoi, auprès des immigrants et des chefs d’entreprise.

Défaut de cohérence, encore là. Cité par Lisa-Marie Gervais dans le Devoir du 20 février, le commissaire scolaire Akos Verboczy l’a bien mis en évidence : les milieux de travail sont trop peu nombreux à faire la part belle au français. « Ça ne sert à rien de donner des cours de français si le milieu de travail est en anglais », a-t-il noté.

On n’y coupera pas. Il faut desserrer l’emprise de l’anglais sur le marché du travail.

Pourquoi ne pas essayer de marcher et de mâcher de la gomme en même temps ? Pourquoi ne pas mener des actions incitatives comme celles proposées par Pagé ET renforcer en même temps la loi 101 dans le monde du travail et de l’éducation ?

Pagé a finalement laissé entrevoir le fond de sa pensée lors du lancement de son étude. « Barring immigrants and francophones from English CEGEP would be unfair », a-t-il confié à la Gazette.

En entrevue lui aussi avec Lisa-Marie Gervais, son collègue Jean-François Gaudreau-Desbiens, titulaire de la Chaire de recherche sur l’identité juridique et culturelle à l’Université de Montréal, a renchéri : « Il y a des limites à utiliser le paternalisme étatique pour contraindre les libertés individuelles. Ce ne serait pas impensable juridiquement parlant, mais sous l’angle politique, ce serait extrêmement problématique. Ce ne serait pas sous le signe de l’ouverture. » Pagé avait écrit la même chose en 2005.

Nous y sommes. Au risque de voir la déroute du français devant l’anglais se poursuivre bien au-delà de 2001-2006, il faut demeurer fair et open.

Nenni. Après 1951-1971, Bourassa puis Lévesque ont fini par reconnaître le bien fondé de mesures contraignantes. Si l’on souhaite voir le français remonter sur le podium, il faut de nouveau changer les règles du jeu.

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