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SPQ Libre toujours vivant !
N° 288 - avril 2010
S’enrichir durablement, c’est s’enrichir collectivement
L’indépendance demeure le projet le plus rassembleur
Marc Laviolette et Pierre Dubuc*
Si le Québec a pu, au cours des dernières décennies, effectuer un remarquable rattrapage économique et que la richesse y est davantage partagée que partout ailleurs en Amérique du Nord – comme le rappelle le document du Parti Québécois en vue du colloque « Gouvernement souverainiste et création de la richesse » – c’est parce qu’il s’est doté d’instruments collectifs.

En effet, il se crée de la richesse, énormément de richesse, au Québec depuis les tout premiers établissements sur les rives du Saint-Laurent. Cependant, cette richesse a le plus souvent pris le chemin de l’étranger, conséquence des structures, d’abord coloniales à l’époque de la Nouvelle-France, puis de domination héritées de la Conquête britannique. Il a fallu l’intervention de l’État lors de la Révolution tranquille – avec la nationalisation d’Hydro-Québec, la création de la Caisse de dépôt et d’autres sociétés d’État – pour que les Québécois puissent jouir d’une part accrue de cette richesse. C’est seulement dans le sillage de ces interventions étatiques qu’une classe d’affaires québécoise a pu voir le jour. René Lévesque avait raison de déclarer que « le seul levier dont les Québécois disposent, c’est leur État ».

La Révolution tranquille a également accouché de trois instruments privilégiés pour une répartition plus équitable de cette richesse : un État fort, aux coffres bien garnis, résultat d’une fiscalité progressive, un réseau d’éducation accessible favorisant l’égalité des chances et un mouvement syndical dynamique.

En effet, il ne faut jamais oublier que la première répartition de la richesse dans notre société s’effectue par le partage entre les profits et les salaires et que les syndicats constituent le facteur déterminant d’une plus grande justice sociale. Cela s’observe facilement. Les syndiqués sont mieux rémunérés que les non-syndiqués; l’écart entre les salaires des hommes et des femmes est moindre chez les syndiqués. En fait, la classe moyenne est une création de la syndicalisation et que le Québec soit l’endroit en Amérique du Nord où l’écart entre les riches et les pauvres est le plus faible n’est évidemment pas étranger au fait que près de 40 % de notre main-d’œuvre est syndiquée.

Historiquement, avant d’être véhiculées par des partis politiques, nos mesures sociales ont d’abord été des revendications syndicales. Il en résulte que, tout au long du parcours d’une vie, les Québécoises et les Québécois profitent aujourd’hui de services et de protections sociales dont la grande majorité d’entre eux n’auraient pu bénéficier s’ils n’avaient dû compter que sur leurs revenus personnels ou leurs épargnes.

Mais de nouveaux défis se posent avec l’évolution de la société. Par exemple, avec le vieillissement de la population, la pauvreté guette bon nombre de nos concitoyens. Là encore, les solutions individuelles ou privées ont montré leurs limites. À peine 38 % de la population a cotisé à un REER cette année. De plus, comme le soulignait l’Institut économique de Montréal, les fonds de pension privés offrent des protections moins grandes que le régime des employés de la fonction publique. Pour assurer une retraite digne à celles et ceux qui ont contribué à créer de la richesse au Québec, il faut une solution collective, étatique.

Bien entendu, pour répondre à ces besoins, il faut continuer à créer de la richesse. Deux options s’ouvrent à nous. Ou bien nous allégeons le fardeau fiscal des mieux nantis en se croisant les doigts pour que les sommes dégagées ne prennent pas le chemin des paradis fiscaux, mais soient réinvesties au Québec. C’est l’approche fédéraliste. Ou bien nous adoptons l’approche collective à l’origine des succès du Québec depuis la Révolution tranquille.

Dans cette perspective, se présente à nous une occasion exceptionnelle de tirer profit de notre immense potentiel hydro-électrique en cette période de crise énergétique et environnementale. Nous pouvons procéder à la deuxième phase de l’électrification du Québec. Une utilisation intelligente et avant-gardiste de cette énergie renouvelable permettrait de réduire considérablement notre dépendance au pétrole, de développer une économie moderne à l’ère du XXIe siècle et d’atteindre le plein emploi en mettant à contribution nos ressources scientifiques et intellectuelles.

La première priorité est le développement d’un réseau de transport urbain et interurbain électrifié, comprenant trains rapides, tramways, voitures électriques et autres moyens de transport novateurs. Le développement d’un tel réseau de transport partout au Québec – jumelé à l’accès de tous les foyers à Internet haute vitesse, l’autoroute du savoir des temps modernes – permettrait l’occupation de l’ensemble du territoire et la revitalisation des régions.

Trois obstacles se dressent devant la réalisation de ce projet. Il y a d’abord des contraintes constitutionnelles de juridiction, mais surtout le fait que le Québec est privé de la moitié de ses impôts, qui sont envoyés à Ottawa où ils sont en partie utilisés pour soutenir des projets contraires, comme le développement des sables bitumineux.

Deuxièmement, il y a l’orientation actuelle d’Hydro-Québec. D’énormes pressions s’exercent présentement pour augmenter l’exportation d’électricité vers les États-Unis. La tentative d’achat d’Énergie Nouveau-Brunswick et l’annonce de la construction de nouvelles lignes de transmission l’illustrent bien. Pourtant, des études démontrent que les exportations ne sont rentables qu’en périodes de pointe, l’été. Hors de ces périodes, l’électricité s’exporte à 5 cents le kilowatt/heure, alors que le coût de production des nouveaux barrages est de 10 cents le kilowatt/heure. Non seulement nous allons exporter des emplois aux États-Unis, mais nous allons les subventionner !

Dans ce contexte, il y a fort à parier que la privatisation d’Hydro-Québec sera portée à l’ordre du jour. L’augmentation des tarifs est un pas dans ce sens. Le prétexte des économies d’énergie pour justifier cette hausse ne tient pas la route, car elles ne sont pas urgentes, étant donné les surplus actuels, et pourraient être atteintes par d’autres moyens (programmes d’isolation des maisons, éducation, etc.).

Les partisans de la privatisation agitent le spectre de la dette. Nous pourrions ainsi, affirment-ils, effacer la dette du Québec. Mais où est l’avantage à verser demain sous forme de dividendes à des actionnaires d’Hydro-Québec ce que nous versons en intérêts aujourd’hui à des créanciers? Sans compter que nous n’aurions plus collectivement le contrôle d’Hydro-Québec. Ayant perdu son statut de société d’État, la nouvelle société serait assujettie à l’impôt fédéral et 19% de ses profits iraient dans les coffres d’Ottawa.

Un troisième obstacle au développement d’une deuxième vague d’électrification du Québec est de changer de cible. C’est le danger que représente le projet Old Harry, soit l’exploitation des gisements de gaz naturel et de pétrole qui dormiraient au large des côtes des Iles-de-la-Madeleine. L’exploitation de ces ressources serait sous-traitée à l’entreprise privée et, fort probablement, à la pétrolière Total, ce qui lui permettrait, entre autres, de rentabiliser le port méthanier de Rabaska dont elle est déjà en partie propriétaire. Rappelons que l’actionnaire de référence de Total est la famille Desmarais par l’entremise de Power Corporation.

Plus important encore : Notre objectif ne se résume pas à l’indépendance énergétique, mais comprend également la diminution des émissions de gaz à effet de serre. Notre modèle ne doit pas être la Norvège dont le fonds souverain, alimenté par les profits de l’exploitation du pétrole, fluctue au gré des variations boursières, mais bien la Suède, qui vise la fin de la dépendance aux produits pétroliers.

Le projet d’une deuxième phase d’électrification du Québec est un projet économique, industriel et environnemental. C’est un projet collectif et rassembleur susceptible de rallier des nouvelles couches d’électeurs. Rappelons que c’est en misant sur une augmentation du taux de participation avec le vote des jeunes, des Noirs et des Latinos que Barack Obama a déjoué tous les pronostics et non en courtisant les électeurs républicains. Au Québec, les victoires du Parti Québécois ont toujours coïncidé avec une forte participation électorale et un programme axé sur des valeurs collectives. Après tout, notre projet d’indépendance nationale n’est-il pas le projet collectif par excellence ?

*Respectivement président et secrétaire du SPQ Libre

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