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SPQ Libre toujours vivant !
N° 288 - avril 2010
Les mêmes causes produisent les même effets
L’absence de règlementation est à l’origine de la débâcle
Gabriel Ste-Marie
Le dernier livre de l’économiste américain Joseph E. Stiglitz, Freefall, analyse la grande récession et le plan d’aide gouvernementale pour relancer l’économie. Comme lors de la crise des années trente, l’absence de règlementation du secteur financier est à l’origine de la débâcle.

Si les revenus de la classe moyenne ont stagné au cours des dernières décennies, sa consommation a continué à augmenter via un endettement accru. L’important lobby financier a obtenu une dérèglementation progressive de son secteur. Il est, entre autres, devenu possible de répondre positivement à toute demande d’emprunt, tant qu’une maison était mise en garantie. Les ménages se sont rendettés à la hauteur de la valeur de leur hypothèque pour consommer davantage, dans un contexte de bulle immobilière qui ne cessait d’accroître les possibilités d’emprunts.

La Federal Reserve dirigée par Allan Greenspan a légitimé la situation en refusant d’intervenir et en maintenant son taux directeur très bas. Même réflexe chez les élus et les législateurs qui affirmaient que le marché saurait se gérer seul. Les consommateurs ont fait confiance à leurs banquiers et répondu positivement à leurs offres d’endettement.

Ces derniers ont clamé ne pas être responsables de ce qui était moral ou pas, même s’ils ont fait pression pour ne plus être l’objet d’une réglementation. Enfin, les économistes ont donné leur aval à ce laxisme en réitérant leur foi dans des marchés dérèglementés.

Stiglitz rappelle pourtant que, depuis plus d’un quart de siècle, les avancées de la discipline économique ont démontré l’inefficacité des marchés libres de toute intervention étatique. Ceci inclut notamment sa contribution qui portait sur le manque d’information des agents, ce qui les empêche de prendre des décisions optimales. Malgré un effort soutenu et continu pour invalider ces avancées, le courant conservateur en économie n’a pu contredire ce constat et préfère l’ignorer pour des raisons purement idéologiques.

La dérèglementation a aussi permis la fusion des institutions financières, créant des banques devenues trop grandes pour faire faillite, car elles entraîneraient toute l’économie dans leur chute. Sachant que l’État viendrait à leur rescousse, elles n’ont pas hésité à prendre davantage de risques. De nouveaux instruments non règlementés ont aussi financé l’emprunt des ménages, qui ne sera pas remboursé une fois la bulle immobilière éclatée.

Pour l’auteur, le krach était inévitable et s’explique par la dérèglementation. À ce sujet, il cite les travaux de l’historien de l’économie Charles Kindleberger qui a documenté la récurrence des crises financières au cours des 400 dernières années. Elles reviennent environ aux dix ans, les trente glorieuses (les trente ans de 1945 à 1975) constituant l’exception.

En effet, sauf pour le Brésil en 1962, le monde n’a connu aucune crise financière entre 1945 et 1971, seule période de l’histoire où les systèmes bancaires étaient réglementés. Stiglitz explique que cette stabilité a certainement contribué à une croissance économique exceptionnelle ainsi qu’à une meilleure répartition de la richesse. En prenant pour exemples les États-Unis et l’Asie, et ce malgré les erreurs commises, l’auteur tranche en faveur de l’intervention gouvernementale, qui a permis d’accroître la productivité de ces pays.

Le professeur explique qu’on a fini par oublier les causes de la dépression des années trente et de la réglementation des banques qui a suivi. Toutefois, selon lui, l’actuelle crise illustre clairement l’incapacité des marchés à s’autoréguler et sonne par conséquent la fin du néolibéralisme. Il n’est pas possible de revenir à la situation d’avant crise et le plan de relance du gouvernement américain doit obligatoirement s’accompagner d’une réforme du système financier.

Joseph Stiglitz critique d’ailleurs sévèrement la réponse de Bush et Obama à la récession, qu’il qualifie de la plus coûteuse de l’histoire. En incluant le sauvetage des banques et les garanties qui leur ont été données, l’aide étatique s’élève à 12 000 milliards $ (12 billions $)! Le ratio dette-PIB est ainsi passé de 35 % en 2000 à 60 % en 2009.

L’économiste s’indigne que Bush ait choisi d’aider ceux-là même qui ont créé le problème. Les banques ont mal géré le risque et, plutôt que de les faire payer, l’État s’est endetté pour leur donner tout l’argent qu’elles ont demandé. Pour Stiglitz, on peut considérer ces sommes comme perdues.

Cette injustice a rompu le lien de confiance entre les membres de la société. L’auteur trouve particulièrement inacceptable que l’administration Obama ait poursuivi le plan Bush sous prétexte d’aider à la stabilité et à la restauration du système.

Il aurait été plus juste d’aider les nouveaux chômeurs à conserver leur résidence ou même de financer une partie des hypothèques. Ceci aurait notamment empêché la dégradation rapide des maisons laissées à l’abandon.

Stiglitz est aussi déçu du plan d’aide de 800 milliards $ de Bush et Obama visant à relancer l’emploi. Selon la vision keynésienne, pour sortir de la récession, l’État doit s’endetter pour créer des emplois et stimuler la consommation. Encore faut-il que ce soit fait de façon efficace et que chaque dollar ainsi dépensé génère un maximum de retombées.

Près du tiers du plan a été consenti en baisses d’impôts aux plus riches. Ces sommes sont principalement épargnées et ne créent pas d’emplois. La subvention d’achat de voitures neuves s’est aussi avérée inefficace. Si les ventes se sont accrues à l’été 2009, elles ont chuté à l’automne suivant, n’augmentant pas l’emploi dans ce secteur.

Il doit également y avoir une cohérence entre les paliers d’administration. Le même problème s’est présenté lors du New Deal de Franklin Delano Roosevelt. Pendant que le fédéral crée des emplois, les États en abolissent afin d’équilibrer leur budget. Par exemple, en 2009 la Californie a coupé ses dépenses et augmenté ses revenus pour combler son déficit de 42 milliards $, ralentissant l’économie d’autant.

Au total, Stiglitz évalue que les réductions des dépenses au niveau des États représentent 1 % du PIB américain et annulent le plan de relance de la première année. Il n’est pas logique d’embaucher des chômeurs pour construire des ponts au niveau fédéral alors qu’on licencie enseignantes et infirmières au niveau des États !

Malgré tout, Joseph Stiglitz demeure optimiste tout au long du livre et il donne à l’administration Obama des conseils pour rectifier le tir. La façon de sortir de la crise oriente le type d’économie que l’on désire construire. L’auteur suggère une économie plus verte, où le secteur financier accapare moins de ressources et où les Américains diminueraient leur consommation au profit de temps de loisirs accrus. Il demeure toutefois réaliste en rappelant la quasi impossibilité de l’État à manoeuvrer entre tous les groupes de pression, particulièrement celui du milieu financier.

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