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Le capitulard
N° 287 - mars 2010
Le portulan de la bohème
Le temps était venu de se ré-Orient-er
Jean-Claude Germain
J’avais le sens du merveilleux, mais je ne suis pas né avec la fibre croyante. Je n’ai donc pas connu les affres et les tourments de ceux qui ont perdu la foi, ces angoisses qui, de toute évidence, tenaillaient nos maîtres jésuites au moment même où ils nous en inculquaient les rudiments. Dix ans plus tard, une bonne partie d’entre eux défroquaient.

Cela expliquerait sans doute l’état de tension perpétuelle qui existait entre le rigorisme intransigeant des uns et la modernité conquérante des autres. Chacun à sa façon réagissait en somme à la même interrogation sur sa vocation. On a donc oscillé au gré des années entre les motivations de saint Ignace et les intuitions de Teilhard de Chardin : la peur médiévale de l’Enfer ou l’extase intersidérale. Entre ces deux positions, les deux factions pouvaient se réconcilier pragmatiquement dans l’activisme social : soit par le biais de la charité chrétienne ou de l’engagement pour la défense des classes populaires.

Pour quitter une religion, il suffit de décoller les fesses de son banc de messe et sortir de l’église. En attendant le moment propice, j’avais choisi de m’inscrire aux abonnés absents pendant les offices. Ça m’a permis d’apprécier la théâtralité du rituel et sa singulière efficacité pour conditionner les fidèles. Le décor, les costumes, l’ambiance feutrée, la mise en scène et l’idée géniale de reprendre une pièce qui demeure toujours la même, tout en variant légèrement chaque jour et selon les circonstances, bref, chacun des éléments du spectacle concourait au même but : la célébration du mystère de la vie et de la mort.

La langue du rituel jouait un rôle capital puisque le latin ne faisait pas appel au sens mais à la musique du sens. Sans connaître le solfège, c’est-à-dire la signification des mots, les officiants et le public pouvaient interpréter la partition à l’oreille. Exactement comme dans une pièce classique en alexandrins où les acteurs du temps, qui jouaient également à l’oreille, n’apprenaient que les derniers mots de la réplique précédente pour enchaîner la leur.

Tout de go, le célébrant ouvrait le spectacle avec un vigoureux : « Introïbo ad altare Dei ! » Et le jeune servant de messe de répondre sur le même ton : « Ad Deum qui laetificat juventutem meam ! » Sans même se douter qu’il s’était approché de l’autel de Dieu pour célébrer sa propre jeunesse. Comme un choryphée, l’officiant accueillait chaleureusement l’assemblée des fidèles d’un « Dominus vobiscum ! » bien senti. Et cette dernière de lui rendre la pareille en choeur. « Et cum spiritu tuo ! » L’efficacité d’un rituel liturgique ne tient pas particulièrement à l’endossement personnel de l’officiant, mais à sa capacité de rendre la musique du texte pour que la magie du sens opère.

Le latin était perçu comme une sorte d’au-delà du français. Il mettait, à la portée de tous, une certaine élévation hors du commun, un peu comme la langue de Shakespeare, qui était également celle de la traduction de la Bible, par rapport à l’anglais courant. De la même façon, pour les acteurs, la langue du théâtre classique était une sorte d’au-delà du français parlé qui élevait le public au niveau de la grande culture. C’est d’ailleurs en invoquant précisément cette « élévation des classiques » que le père Émile Legault et ses Compagnons de Saint-Laurent étaient parvenus à lever un interdit ecclésiastique qui frappait le théâtre au Québec depuis la mise au ban de Monseigneur de Saint-Vallier en 1694.

Durant la messe, l’officiant accomplissait les cérémonies du culte, en lieu et place des fidèles, dos à son public et face à l’Éternel. Une fois le rite accompli, le célébrant se tournait vers la nef et levait les bras au ciel, en lui adressant son dernier aparté. « Ite missa est ! / Allez, vous êtes libres ! » Le « Deo gratias ! Rendons grâces à Dieu ! » exultant de l’assemblée remplissait alors la même fonction que les applaudissements en d’autres lieux de théâtre.

Le spectacle n’avait pas gardé l’affiche depuis près de mille ans pour rien, il était absolument parfait, sans égard à la qualité relative de ses interprètes. C’est là le grand avantage d’un rituel sur le théâtre. Le parallèle n’est pas fortuit. L’adoption de la langue vernaculaire par la dramaturgie québécoise, à la fin des années soixante, s’inscrira dans la même démarche que la suppression du latin par Vatican II au profit des langues populaires, au début de la décennie.

Avec des résultats tout à fait opposés : là où le choix d’une langue familière rapprochait le public de théâtre québécois de sa propre culture, l’abandon d’une langue purement musicale – une sorte d’alegria avant la lettre – éloignait les fidèles du mystère en banalisant le message.

Le clou dans le cercueil du « Greatest show on earth », comme aurait dit monsieur Barnum, a été d’en inverser la scénographie. Dans cette nouvelle liturgie qui tournait le dos à son décor, les spectateurs se sont soudainement retrouvés devant une représentation ordinaire. Les objets sacrés étaient alors devenus des accessoires, les gestes, un sémaphore machinal et les mots tirés d’un mauvais doublage. Le célébrant officiant face à l’assemblée, la magie de la cérémonie avait cessé d’être opérante.

Planté dans une installation au milieu de nulle part, le prêtre ne pouvait plus se contenter de dire la messe en faisant confiance au rituel, il lui aurait fallu dorénavant la jouer. Sauf que le Vatican n’était pas prêt à pratiquer un art de la mise en scène que les preachers américains avaient pourtant maîtrisé depuis fort longtemps. Le prix de la réforme aurait été de transformer les séminaires en écoles d’art dramatique.

Si on peut s’absenter d’une religion sans fracas, on ne se libère pas avec autant de facilité de l’idéologie religieuse à l’intérieur de laquelle on a appris à penser. Pour s’en sortir, la première réaction est de la contester avec ses propres outils. Une cause désespérée ! On ne peut pas combattre une idéologie avec ses armes mêmes sans continuer d’en faire partie. Maître Eckhart n’a-t-il pas écrit avec une grande pertinence : « Celui qui blasphème loue Dieu ! »

Depuis la fin du XIXe et le début du XXe siècle, une grande partie de la pensée occidentale avait pris ses distances par rapport aux eschatologies institutionnelles. L’Occident en somme s’était mis en quête de l’Orient de sa pensée et pratiquait une sorte d’exotisme générique pour aborder la spiritualité hors de la sphère d’influence judéo-chrétienne.

À la toute fin des années cinquante, l’immense succès d’un livre, Le Matin des Magiciens de Louis Pauwels et de Jacques Bergier, avait donné naissance à la revue Planète et, sous son égide, à une suite de publications qui puisaient dans toutes les civilisations pour tenter de circonscrire le merveilleux, aussi bien que le mystérieux, l’insolite, l’inexplicable et l’infini.

Les spiritualités, autres que chrétienne, l’ésotérisme et la psychanalyse, qui, jusque-là, n’avaient occupé que quelques rayons discrets dans les librairies françaises ou anglaises, ont soudainement eu droit à leur section, en parallèle avec deux nouvelles venues : la science-fiction et la littérature fantastique.

À peu près au même moment, dans la foulée de la redécouverte de l’Orient, initiée par la Beat Generation, avec Allen Ginsberg psalmodiant ses Haré Krishna ! échevelés et Jack Kerouac, en disciple récalcitrant du bouddhisme zen de Gary Snyder, une foule de gourous hindous et japonais avaient déferlé sur le continent nord-américain, sans parler des psychanalystes.

À cet égard, la bohème anglaise avait une coudée d’avance sur la française. Dans l’une et l’autre, sexualité et spiritualité avaient tendance à se répondre et à se confondre, mais le freudisme ne régnait en maître que dans les partys à l’ouest de la rue Peel. John Max était doué d’un sixième sens pour débusquer tout ce qui était hors de l’ordinaire.

Je me souviens d’une rencontre singulière avec un illustrateur érotique dont les dessins étaient d’une précision hyper-réaliste et d’une folle élégance. Giorgio Morandi ne peignait que des bouteilles. Lui, il dessinait des phallus dans toute la splendeur de leur érection. Des petites majestés, des courtauds, des rondouillards, des joyeux, des mastocs, des persuasifs, des boutefeux et des épiphénomènes qui auraient ravi Philip Roth, le futur auteur de la célèbre Complainte de Portnoy.

Avec des yeux de furet derrière ses lunettes, et la bouille de Monsieur Spic-and-Span, sauf pour une barbe hirsute, notre hôte était un disciple de Wilhelm Reich, le psychanalyste viennois expulsé du saint des saints de l’orthodoxie freudienne pour avoir soutenu que le complexe d’Oedipe s’expliquait d’abord par l’existence de la famille bourgeoise. Supprimez la cause et vous éradiquez le complexe ! Pour y parvenir, Reich proposait de remplacer le slogan éculé « La santé, c’est le travail ! » par un révolutionnaire « La santé, c’est l’orgasme ! » En plus de proposer sa pratique constante, il était parvenu, à ses dires, à isoler l’« orgone », la force énergétique combinée qui se dégageait d’un couple au moment de l’apex sexuel.

Depuis que notre ami érotomane l’avait appris, il ne rêvait plus que de se mettre à l’estampe japonaise pour mieux capter cette luminosité bleue du jouir qui était l’âme même du sexe. Son ambition de devenir le Cézanne de l’« orgone » était telle qu’on se prenait à souhaiter qu’il y parvienne. En espérant tout de même que les images de sa « période bleue » ne connaissent pas le même sort que les livres de Reich brûlés dans un autodafé aux États-Unis.

La faune intellectuelle de l’Ouest en était rendue à une étape supérieure du freudisme appliqué. À chacun ses antécédents ! Le recours catholique à la confession poussait à l’indulgence, le protestantisme qui obligeait ses fidèles à s’absoudre eux-mêmes à l’autopunition, et la culture casuistique du Talmud à fendre les cheveux en quatre à l’infini. Bref, la vie de party était plus introspective à l’Ouest qu’à l’Est. L’alcool aidant, on glissait sans effort dans un film de Woody Allen, qui incidemment n’était pas encore cinéaste. Il avait tout juste débuté sa carrière de stand up comic à New York, après avoir été gagman pour Sid Cæsar et Ed Sullivan.

Quand, dans un appartement peuplé d’étrangers, au sortir de la cuisine pour passer au salon, une femme inconnue vous aborde et vous demande gravement avec la voix de Laureen Bacall en vous dévorant des yeux : « Avez-vous déjà couché avec votre mère ? » Ça défrise ! D’autant qu’en plus jeune et plus exotique, elle aurait fort bien pu l’être. L’erreur aurait été de croire que c’était la grande demande.

Ce soir-là, nous étions débarqué dans sorte de grand jeu des quatre vérités. Tout pouvait être déballé en public impunément dans la mesure où personne n’écoutait vraiment. C’était un curieux amalgame entre la confession publique protestante et une application thérapeutique de la libre association surréaliste.

Au milieu du salon où toute la compagnie était répandue pêle-mêle, tant sur le plancher que les bras des fauteuils ou le rebord des fenêtres, la fille au visage laiteux qui occupait le sofa racontait à son compagnon, plutôt maigrichon, que son véritable problème n’était pas la frigidité, sinon de n’être courtisée que par des hommes qui la désiraient parce qu’ils la croyaient frigide. Et sans rater un hochement du pinceau, le gars aux cheveux crépus continuait de l’écouter avec une intensité soutenue comme s’il avait été son analyste.

Après avoir entendu ma voisine de droite me raconter son dernier rêve gothique, en me faisant part de sa peur maladive des oiseaux noirs, et subi un interrogatoire serré de mon voisin de gauche, qui me sommait d’admettre mon homosexualité inavouée, j’ai compris pourquoi l’approche orientale avait tant d’attrait. Dès la première rencontre, le maître invitait ses disciples à se taire et à regarder le mur, en faisant le vide.

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