L'aut'journal
Le vendredi 24 mai 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
Le capitulard
N° 287 - mars 2010
Pour Le Devoir, l’extension de la Loi 101 semble prématurée à vie
L’avenir de la langue passe par les cégeps français
Charles Castonguay
Les éditorialistes du Devoir nous aidaient jadis à voir clair dans la situation linguistique. Depuis quelques années, ce n’est plus le cas. La palme du mollasson en cette matière revient à son directeur.

Bernard Descôteaux s’opposait déjà à l’extension de la loi 101 au cégep dans son éditorial « Une résolution prématurée » du 27 mai 2005. Je suis plus que jamais persuadé que cette mesure simple et concrète contribuerait de façon efficace à donner au français le nouvel élan qui lui manque dans le monde du travail à Montréal, dans les foyers des nouveaux arrivants et, bien évidemment, dans les études supérieures. En quoi Descôteaux jugeait-il cette proposition inopportune ?

Descôteaux faisait valoir en 2005 que le français progressait au Québec. Dans son éditorial, il fait ressortir que la part du français dans l’assimilation des allophones va croissant. Il soutient aussi que le poids du français en tant que langue d’usage demeure stable alors que celui de l’anglais diminue. Il considère par conséquent qu’il serait « prématuré » et « inutilement radical » d’étendre la loi 101 au cégep. Descôteaux suggère plutôt de rendre le cégep français plus attrayant en y renforçant l’enseignement de l’anglais.

Pour que le français occupe dans l’enseignement collégial la place qui lui revient, il faudrait réussir à attirer au cégep français la moitié des jeunes qui choisissent le cégep anglais. Or, soyons sérieux. Apprendre l’anglais dans un cégep français n’aura jamais l’attrait de the real thing.

Si l’école française n’assure pas une compétence acceptable en anglais au bout de onze ans d’apprentissage, la solution n’est d’ailleurs pas d’y ajouter deux années d’enseignement médiocre de plus au cégep. Il importe plutôt de réussir son enseignement là où c’est pédagogiquement le plus indiqué, soit au deuxième cycle du primaire et au secondaire. Mais une fois solidement bilingues, qu’est-ce qui garantit encore qu’un grand nombre de diplômés des écoles françaises, francophones aussi bien qu’allophones, ne choisiront pas de s’inscrire au cégep anglais ? Et nous revoilà à la case départ.

Dans son éditorial du 24 novembre 2009 intitulé, encore et toujours, « Une mesure prématurée », Descôteaux repousse de nouveau l’extension de la loi 101 au cégep. Les raisons qu’il invoquait pour tergiverser en 2005 se sont pourtant effondrées.

Au recensement de 2006, le poids du français comme langue d’usage au Québec a pris une méchante débarque tandis celui de l’anglais a augmenté. Et l’on a maintenant compris que la progression de la part du français dans l’assimilation des allophones provient non pas tant d’un pouvoir d’assimilation accru du français face à l’anglais sur le sol québécois, que de la sélection d’immigrants francisés d’avance, à l’étranger. L’assimilation qui s’accomplit dans le milieu de vie québécois – et, surtout, montréalais – continue de profiter davantage à l’anglais qu’au français.

Qu’importe, cependant, si les arguments que Descôteaux opposait il y a cinq ans à l’extension de la loi 101 au cégep ne tiennent plus aujourd’hui. Il se permet maintenant de juger que cette proposition est « mal appuyée sur le plan argumentaire » !

Conrad Ouellon, président du Conseil supérieur de la langue française, a prétendu trois semaines plus tard dans La Presse que deux arguments fondamentaux en faveur de cette mesure étaient non valides. J’ai dénoncé le bluff de Ouellon dans ma chronique précédente mais je me dois d’y revenir.

Se fondant sur une étude complaisante de son chercheur Paul Béland, Ouellon a soutenu à tort avoir démontré que parmi les allophones, le fait d’étudier en français au cégep n’influerait pas sur leur langue de travail ou d’assimilation. Selon Ouellon, ces comportements seraient déterminés d’avance par l’origine ethnolinguistique, les francotropes (de langue créole ou roumaine, par exemple) adoptant plus volontiers le français et les anglotropes (de langue germanique, chinoise, etc.), l’anglais.

En ce qui concerne la langue d’assimilation, j’avais notamment démontré dans un livre publié en 1994 par le CSLF, organisme que préside Ouellon, que les anglotropes ne sont pas prédestinés à s’angliciser : dès le recensement de 1986, la loi 101 transformait plutôt en francotropes ceux qui nous arrivaient à l’âge scolaire ou préscolaire.

Et voilà qu’un collègue me signale que le régime scolaire de la loi 101 exerce également sur la langue de travail des anglotropes une influence favorable au français et ce, d’après une étude du même Béland ! Dans Langue et Immigration, langue de travail : éléments d’analyse, publié par le CSLF en 2008, Béland a relevé en effet que selon le recensement de 2001, parmi les anglotropes qui ont immigré au Québec à l’âge de 12 ans ou moins, seulement 15 % de ceux qui sont arrivés avant la loi 101 employaient le français comme langue de travail principale, alors que parmi ceux qui sont arrivés après, ce pourcentage s’élevait à 29 %.

L’obligation de fréquenter l’école française pendant les études secondaires au moins aurait donc doublé l’usage du français comme langue principale de travail parmi ces anglotropes. Étendre la loi 101 aux études pertinentes à l’exercice d’un métier ou d’une profession, comme au cégep, imprimerait assurément un élan additionnel à l’usage du français au travail. Le silence de Ouellon sur ce résultat tout récent de Béland est impardonnable.

Pour revenir à la langue d’assimilation, à l’aide du recensement de 2006 j’ai mis à jour mes observations de 1994. Afin de comparer l’effet du libre choix et celui de la loi 101 sur la part du français dans l’assimilation des anglotropes, j’ai distingué, comme en 1994, entre les immigrés d’avant 1976 et ceux d’après. J’ai écarté les immigrés de 2001-2006, parce que l’assimilation observée parmi eux en 2006 s’est réalisée surtout à l’étranger.

Cette fois, cependant, j’ai distingué entre trois cohortes d’anglotropes selon que leur âge à l’arrivée était de 0 à 9, de 10 à 14 ou de 15 à 24 ans. Après la loi 101, la première cohorte passe de sept à onze ans à l’école française. La deuxième y passe de deux à six ans. La loi 101 touche très peu le troisième groupe dont la très grande partie arrive à l’âge des études postsecondaires ou du premier emploi.

Avant 1976, c’est-à-dire grosso modo à l’époque du libre choix, presque tous les enfants anglotropes immigrés étudiaient à l’école anglaise. La première ligne de notre tableau montre que, plus ils ont passé d’années à l’école anglaise, plus ils ont choisi l’anglais plutôt que le français comme nouvelle langue d’usage à la maison.

La seconde ligne montre que, depuis, la loi 101 exerce un effet analogue mais, cette fois, en faveur du français. Plus les anglotropes passent d’années à étudier en français, plus ils optent pour le français au lieu de l’anglais comme langue d’assimilation. Au point où les 0-9 ans à l’arrivée, qui font le plus grand nombre d’années d’études en français, se comportent comme des francotropes : une majorité se francise plutôt que de s’angliciser.

Même conclusion, donc, qu’en 1994. Sauf qu’il est encore plus évident qu’en augmentant le nombre d’années d’études en français, l’extension au cégep de la loi 101 renforcerait le pouvoir d’assimilation du français vis-à-vis de l’anglais dans chacune des trois cohortes d’âges.

Pour tout argumentaire, dans son éditorial du 24 novembre, le directeur du Devoir avertit Pauline Marois que « retirer un droit qui n’a jamais été remis en cause depuis l’adoption de la loi 101 […] constituerait une rupture avec la politique d’intégration douce des immigrants allophones pratiquée par le Parti Québécois ». D’après lui, si Marois accueillait favorablement le consensus survenu entre ses militants autour du cégep en français pour tous, « elle prendrait le risque de s’aliéner une large partie des communautés culturelles ».

Les enfants de la loi 101 n’auraient jamais vu le jour si Camille Laurin et René Lévesque s’étaient laissés gagner par un pareil appel à l’accommodement. Penser la langue de manière aussi timorée n’est guère plus de mise maintenant que, de nouveau, le caractère français du Québec vacille. Ce qu’il nous faut aujourd’hui, ce sont des adolescents et des jeunes adultes de la loi 101.

« Fais ce que dois », Pauline !

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.