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Le capitulard
N° 287 - mars 2010
Le néo-libéralisme a besoin de l’État Providence pour s’enrichir
Le fanatisme du marché est un produit d’exportation
Paul Martineau
Arrêtez de prétendre que la droite veut réduire les dépenses de l’État. C’est absolument faux. » Voilà en gros l’un des énoncés de base de L’État prédateur, comment la droite a renoncé au libre-marché et pourquoi la gauche devrait en faire autant, le dernier livre du réputé économiste américain James K. Galbraith, qui vient d’être publié en traduction française pour le bénéfice du public européen et québécois qui comprennent souvent mal les États-Unis, selon l’auteur.

Selon lui, les observateurs étrangers ne réalisent pas assez à quel point les principes néo-libéraux n’ont jamais été appliqués avec rigueur ni avec succès aux États-Unis, pas même sous Reagan ou les Bush. « Jamais les budgets n’ont été en équilibre », martèle-t-il à plus d’une reprise, pour contrer le mythe du gouvernement républicain sabrant dans les dépenses et les institutions publiques.

« Le fanatisme du marché est un produit américain, mais porte clairement le tampon réservé à l’exportation », ajoute-t-il. C’était bon pour le Chili et les autres régions éloignées, mais pas pour usage local. À l’interne, on a plutôt assisté à l’émergence d’une classe de prédateurs qui festoyaient à partir des budgets de l’État, et qui se seraient bien gardés d’en réduire les dépenses.

Une nuance qui a malheureusement échappé à une bonne partie de la gauche et du mouvement syndical, déplore-t-il. « La plupart des dirigeants de la gauche n’analysent pas et ne combattent pas les intentions réelles de la droite au pouvoir », peut-on lire dans son livre, écrit avant l’élection de Barack Obama.

Fils d’un réputé économiste conseiller du président Roosevelt, James K. Galbraith défend avec vigueur les grandes institutions publiques de justice sociale créées à l’époque de son père et qui ont survécu jusqu’à aujourd’hui. Le danger immédiat n’est pas de les voir disparaître, selon lui, mais de voir des « prédateurs » détourner leurs ressources pour s’enrichir. Celui qui a lui-même travaillé comme haut fonctionnaire du congrès américain à titre de dirigeant du comité conjoint sur l’économie dans les années 1980 déplore que plusieurs personnes oublient à quel point ces institutions de l’État-providence américain sont encore fortes et importantes.

« Le reaganisme a obscuri une réalité essentielle, écrit-il : à quel point les formes américaines de démocratie sociale qu’ont instauré le New Deal sous Franklin Roosevelt et la Grande Société sous Lyndon Johnson restent déterminantes dans la vie des États-Unis. Elles comprennent la Caisse de retraite publique, l’assurance des dépôts bancaires, Medicare et Medicaid, les universités publiques, la structure de financement du logement, l’armée et son pré-carré scientifique, et de grands fleuves de règlementation. »

Sous George W. Bush, l’idéologie et la théorie du conservatisme traditionnel ont été complètement abandonnées, remarque l’auteur, qui souligne à quel point les vieux conservateurs « à principes » s’en sont rendu compte et ont décrié la nouvelle clique au pouvoir. Plus question de « réduire l’État », l’heure était maintenant à « la capture des administrations publiques par la clientèle privée d’une élite au pouvoir » et « l’expoitation systématique des institutions publiques pour le profit privé, ou, dans le même esprit, la subversion systématique des mécanismes de protection publics au bénéfice d’un clientélisme privé ».

PPPs aux budgets gigantesques, lucratifs contrats accordés dans la controverse à des entrepreneurs en construction et des firmes de génie conseils proches de politiciens municipaux ou provinciaux : même si la comparaison a ses limites, on ne peut s’empêcher de penser à l’actualité québécoise de l’an dernier en lisant les remarques de Galbraith.

Selon l’auteur, les politiciens conservateurs intéressés par le pouvoir ont donc abandonné depuis longtemps l’idée de réduire les budgets de l’État, et les seuls endroits où le véritable « conservateur économique » règne encore sans partage, sont la radio, la télévision, et l’université.

Ainsi, les compagnies privées d’assurance-maladie, grandes alliées des républicains et du gouvernement Bush, n’étaient pas hostiles à l’existence d’un financement public du réseau de la santé. « Il n’y a pas de dessein conservateur de restitution des soins médicaux au secteur privé », insiste Galbraith.

L’important, pour elles, est de pouvoir continuer à vendre leurs soins aux gens peu susceptibles d’être malades tout en ne les vendant PAS à ceux qui risquent le plus de tomber malades et d’avoir besoin de soins. Ainsi, les vétérans et les personnes âgées peuvent avoir droit à une couverture publique, les assureurs le souhaitent même ardemment. Mais l’État doit leur permettre de vendre leurs programmes d’assurance à des clientèles comme les enfants, que les parents fortunés assurent à des coûts exorbitants et qui n’ont pas souvent besoin de soins

L’auteur analyse aussi en profondeur le programme des « vouchers », ces coupons payés à même le budget fédéral pour aider les parents à payer l’école privée. Bush était d’accord pour augmenter les dépenses en éducation, pas les réduire. Seulement, ces dépenses devaient permettre de remettre des fonds publics à des entités privées à but lucratif ou religieux.

Le programme a eu peu de succès au départ, explique Galbraith, parce que les gens n’étaient pas assez insatisfaits de l’école publique pour déserter tout le réseau social et communautaire qui se bâtit autour de l’école du quartier dans plusieurs villes américaines.

Comment faire alors pour pousser les parents à utiliser ces fameux coupons qu’on leur offrait, afin qu’ils puissent finalement les envoyer dans les coffres des écoles privées ?

L’administration Bush a trouvé la solution dans le programme No Child Left Behind, qui augmentait (encore !) les dépenses fédérales pour les écoles publiques en créant tout un système national de tests de contrôle pour les écoles publiques. Des membres de la famille Bush ont pu agir en prédateurs envers le système d’éducation, en mettant sur pied des entreprises qui vendaient aux écoles publiques des programmes de préparation aux tests.

Deuxième étape : les écoles devenues obsédées par ces tests de contrôle ont décidé de tout sacrifier pour les réussir haut la main. Dans plusieurs écoles, les arts et les sports (non évalués par les tests de contrôle) ont été délaissés au profit des matières qui permettaient d’obtenir une bonne note au classement. Des écoles qui réussissaient mal les tests sont aussi devenues étiquetées comme des perdantes.

Résultat : la classe moyenne s’est montrée de plus en plus insatisfaite des écoles publiques, ce qui a permis de stimuler la demande pour ces satanés coupons qui devaient absolument finir dans les coffres des écoles privées.

La conclusion de l’auteur s’adresse à la gauche américaine, mais pourrait être transposée facilement à d’autres pays. Puisqu’il a été démontré clairement que la droite a renoncé à la réduction de la taille de l’État et au règne total du libre marché, la gauche américaine pourrait-elle arrêter ses futiles tentatives d’être aussi bonne que ses adversaires dans un projet qu’ils ont abandonné depuis longtemps ?

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