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Le capitulard
N° 287 - mars 2010
L’impôt vaut mieux qu’une générosité ponctuelle
La philantropie est rarement désintéressée
Claude Vaillancourt
Au Québec, les fondations privées occupent une place toujours plus grande. Pourtant, les interventions publiques des philanthropes ne s’intègrent pas chez nous à une pratique ancienne, comme chez nos voisins étatsuniens.

L’aide sociale, l’éducation, la santé, la culture ont été très longtemps confiées aux communautés religieuses, avant d’être prises en charge par un État providence fort et remarquablement organisé aux lendemains de la Révolution tranquille. Le recours accru à la philanthropie constitue un virage majeur dont il faut bien entrevoir les conséquences.

Le choix des Québécois d’avoir des services publics de qualité et de généreux programmes sociaux est remis en question à partir des années 1980 par l’application des principes de l’économie néolibérale.

Ainsi favorise-t-on les réductions d’impôts, si chères à l’économiste Milton Friedman, surtout appliquées aux citoyens les plus riches et aux entreprises, ce qui devait dynamiser la consommation et donner aux entreprises l’occasion d’investir davantage.

Les services publics, quant à eux, sont privatisés à la pièce. L’entreprise privée est plus qu’intéressée à un marché qui peut rapporter de gigantesques profits et qui restait inaccessible, à cause de « monopoles d’État », selon le vocabulaire des économistes de droite.

Par d’ambitieux accords commerciaux, tels l’Accord général sur le commerce des services (AGCS), négocié à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), on envisage même une libéralisation massive du secteur des services, à l’échelle mondiale, avec des clauses permettant de cadenasser les ententes.

Affaiblis et sous-financés à cause des réductions d’impôts, les services publics, deviennent plus vulnérables. Puisque « l’état des finances publiques » ne permet plus leur développement, ne devient-il pas alors raisonnable de confier le tout à l’entreprise privée, nécessairement plus efficace ? – tente-t-on de nous faire croire.

Seulement, une société ouverte à la concurrence, telle que le défend le meilleur des mondes néolibéral, laisse inévitablement sa part d’éclopés, de perdants, d’inadaptés. Et il faut aussi reconnaître que le libre marché ne permet à toutes les expressions de survivre, notamment dans le domaine artistique.

Voilà donc où interviennent les fondations privées. Par leurs actions généreuses, elles compenseront les failles du système.

Le système des fondations a été mis en place aux États-Unis, un pays qui n’a jamais misé sur des services publics élargis et efficaces, et dont les politiques s’appuient sur un individualisme profond.

Il existe quelque 62 000 fondations aux États-Unis, dont plusieurs très anciennes, et qui interviennent dans les secteurs les plus variés, notamment la culture et l’éducation.

L’élite financière québécoise est impressionnée par ce modèle, presque absent ici il n’y a pas longtemps, mais qui se met rapidement en place.

Si un État affaibli par les réductions d’impôt, diminué par les privatisations, n’arrive plus à accomplir une mission qui lui était autrefois attribuée, il faut donc prendre en main la misère et les faillites du système, de manière à éviter une agitation incontrôlée qui remettrait tout en cause.

Ainsi, nous a-t-on présenté l’arrivée du philanthrocapitalisme comme une excellente nouvelle. Les fondations Chagnon et One drop deviennent des modèles du genre; Daniel Langlois quant à lui s’est transformé en prosélyte du mécénat et ne cesse de se donner en exemple.

L’action des fondations, nous dit-on, est nécessaire et inévitable. À plusieurs reprises, on souligne le « manque de générosité des Québécois », qui donnent moins que les Anglo-saxons.

Pourtant, jamais ne mentionne-t-on que donner à l’impôt – ne sommes-nous pas les « citoyens les plus taxés en Amérique » ? – vaut davantage qu’une générosité ponctuelle et assure une bien meilleure distribution de la richesse.

Il existe pourtant de bonnes raisons de refuser la philanthropie, qu’il ne faut surtout pas voir comme une fatalité. En voici quelques-unes.

La charité est aléatoire. Le mécène donne ce qu’il veut, à qui il veut, quand il le veut. Ses choix sont souvent marqués par des expériences personnelles ou par des causes qui lui assurent une bonne visibilité.

Ainsi, tout n’est pas couvert par la philanthropie et de nombreuses causes ne trouvent pas preneur. Il s’agit de voyager aux États-Unis, de voir de vastes poches de pauvreté et nombre de citoyens confinés à vivre dans une grande misère pour constater qu’il y a quelque chose de pourri au royaume des fondations privées.

La philanthropie établit un rapport de reconnaissance et de soumission envers le donateur. Il y a souvent une forme d’humiliation latente à recevoir la charité ; ce qui n’est jamais le cas lorsque l’on parle de droits humains.

Lors de sa première campagne électorale, George W. Bush prétendait que la « charité compassionnelle » était pour lui et ses Républicains le moyen privilégié de s’attaquer à la pauvreté.

Selon ce principe, on aide les pauvres en ayant pitié d’eux. Mais surtout, la charité muselle le discours de celui qui en profite ; les représailles du donateur sont faciles et souvent réelles. Celui qui reçoit doit donc se plier sans mot dire aux volontés du généreux donateur.

La philanthropie se fait au profit du donateur qui voit son image publique renforcée. Le don devient une vitrine publicitaire : il permet de présenter l’image d’un individu « bon », et peut faire vendre des produits (si le mécène a encore des produits à vendre).

La fortune du philanthrope a été souvent acquise de façon douteuse et asociale : par un évitement fiscal massif, l’acquisition de généreuses subventions gouvernementales, le non respect de la loi anti-trust (dans le cas de Microsoft).

Il semblerait que le parcours du mécène se fait le plus souvent en deux étapes : ce dernier accumule d’abord le plus d’argent possible, par tous les moyens, en demeurant très peu scrupuleux et ne craignant pas de faire des entorses à l’éthique ; puis, lorsque la fortune devient colossale et totalement disproportionnée pour les besoins d’un individu ou d’une famille, il la redistribue, suscitant l’admiration pour sa grande générosité.

La philanthropie renforce l’excroissance du système financier et en subit les inconvénients. Les fondations ont des fonds qui s’intègrent dans la sphère financière. Il devient difficile de savoir quels sont leurs placements : sont-elles impliquées dans les mines, dans la vente d’armes, dans des industries polluantes ? Profitent-elles des délocalisations, d’emplois mal payés et non-syndiqués ?

Certaines fondations recherchent les placements éthiques ou tentent de sensibiliser les assemblées d’actionnaires à des bonnes causes. Mais peu d’entre elles parviennent à des résultats concluants. De plus, le financement des fondations suit les aléas de la Bourse : en temps de crise, moins d’argent est disponible, alors que les besoins sont plus grands.

La philanthropie est un détournement de l’impôt à des fins privées. Les fondations profitent d’exemptions fiscales; plusieurs d’entre elles ont des numéros de charité. Pourtant, personne n’a de contrôle sur les choix d’une fondation, sinon les mécènes eux-mêmes et leurs sbires.

La philanthropie complique l’accès aux sources de financement. À une multiplication des fondations correspond une multiplication des demandes et des formulaires à remplir. Le travail exigeant et compliqué d’aller chercher de l’argent occupe alors une place beaucoup trop grande pour les organisations, aux dépens de leur mission première.

Il est donc peu approprié que l’État québécois s’allie avec des fondations privées dans l’élaboration de ses politiques publiques. Il faut plutôt en revenir à des services publics et des programmes sociaux financés par un impôt progressif sur le revenu, assuré par tous ceux qui sont en mesure de payer et considéré comme un devoir de citoyen.

Ainsi, les entreprises et les citoyens aisés doivent-ils fournir leur part et laisser tomber ce mode de financement individualiste, imprévisible et non démocratique qu’est le recours aux fondations privées.

Certes, il ne faut pas s’opposer à la charité, qui demeure dans la plupart des cas un geste noble et nécessaire. Mais il ne faut pas non plus transformer la charité en système, un système qui vise à panser quelques plaies, à favoriser des intérêts privés, plutôt qu’à guérir le mal.

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