L'aut'journal
Le vendredi 24 mai 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
Le sundae des Amériques
N° 198 - avril 2001

Loto-destruction
François Parenteau
Sous l'influence américaine et les pressions des médias, les taxes et l'impôt sont devenus peu à peu l'ennemi public numéro 1 aux yeux des citoyens. On se fait marteler que les contribuables québécois sont les plus taxés en Amérique du Nord, que c'est intolérable et que c'est ce qui explique notre retard économique, l'exode des cerveaux et la déchéance du Canadiens de Montréal. Pourtant, dans les études qui tiennent compte de tous les facteurs, Montréal est une des villes où la classe moyenne s'en sort le mieux au monde. À cause des loyers moins chers que dans toute autre ville comparable, mais aussi du fait qu'on n'ait pas à déduire des salaires des frais d'assurance-santé privée faramineux ou des coûts d'éducation prohibitifs. Parce que ce sont justement nos impôts qui s'en occupent. Ça, c'est un portrait beaucoup moins connu. À un point tel qu'il serait plus coûteux pour un politicien de se prononcer en faveur d'une hausse des taxes, si infinitésimale soit-elle, que de se faire prendre en photo avec Mom Boucher Dave Hilton et Stéphane Dion…

Mais si les contribuables québécois détestent l'impôt, ils tiennent aussi à leurs programmes sociaux. Le gouvernement doit donc trouver l'argent ailleurs sans que ça paraisse trop. Alors, on désassure certains actes médicaux, on interdit les redoublements à l'école, on impose des frais administratifs ici et là, on invente quelques règlements sous des prétextes sécuritaires pour pouvoir récolter des amendes… Le fragile équilibre budgétaire de l'État dépend de plus en plus de ces astuces de pickpockets. C'est pour ça que le ministre Ménard était si scandalisé de la dernière grève des policiers 0 les « tickets » ne rentraient plus… C'est comme ça pour tous les paliers de gouvernement mais Québec semble encore plus touché que les autres et l'exemple suprême de cette hypocrisie, le robinet doré de cette nouvelle donne, c'est sans contredit Loto-Québec. D'ailleurs, dernièrement, un coroner (Bernard Couillard) est allé jusqu'à interpeller directement Loto-Québec dans le cas d'un suicide (un autre !) relié au jeu compulsif. Il était temps.

Il y a quelque chose de malsain à ce que le financement des services publics se mette à dépendre ainsi d'infractions et de comportements de dépendance. S'il fallait par exemple que tous les automobilistes se mettent à respecter le code de la route, on inventerait rapidement de nouvelles infractions pour continuer de donner des « tickets ». C'est que les gouvernements, dont le but devrait être de régler les problèmes de la société et de faire disparaître les comportements dangereux ou néfastes, en sont en fait venus, paiement de la dette et culte anti-impôts obligent, à en dépendre.

Pourtant, ça devrait être des vases communicants. En Ontario, par exemple, les profits des loteries ont longtemps été réservés en grande partie aux œuvres de charité. Si l'argent des taxes et infractions reliées à la cigarette allaient au réseau de la santé et à un programme pour arrêter de fumer, je pourrais encore faire contre mauvaise facture bonne « poffe » (à défaut de me faire un bon cœur, bien sûr…). Mais si ça sert à payer la dette ou à subventionner une compagnie pollueuse, là, ça me met le feu… Et je ne sais plus trop si on veut d'abord mon bien ou mon argent…

Les gouvernements ont beau se draper dans toutes sortes de prétextes quand vient le temps d'annoncer une décision, ils ne sont plus guère motivés que par une seule morale 0 celle de l'argent. On permet à Harveys de s'installer dans un hôpital parce que ça va rapporter de l'argent. On interdit la cigarette partout pour ramasser l'argent des amendes mais on ne l'interdit pas de vente parce que ça coûterait trop cher en budget de police pour contrôler la contrebande. Absurdement, la seule exception à cette logique demeure le «pot » et la prostitution. Et si jamais on les légalise, soyez sûrs que ce sera pour des questions d'argent…

Et pendant qu'on impose aux «cigarettiers » d'afficher sur leurs paquets toutes les horreurs que peut entraîner le tabagisme, les machines à sous, les gratteux et les casinos continuent de rutiler de toutes leurs belles couleurs accrochantes sans qu'on ne leur adjoigne le moindre avertissement sur les dangers du jeu. Et ça, c'est sans parler de cette affreuse manœuvre d'extorsion qu'est l'Extra… Si c'est parce qu'un individu est responsable de ses actes, pourquoi n'applique-t-on pas la même maxime au port de la ceinture de sécurité, par exemple ? À cause de l'argent…

Ce n'est pourtant pas inéluctable. Le 14 mai prochain, au Nouveau-Brunswick, on tiendra un référendum sur l'élimination possible des machines-à-sous de la province. Le jour où le gouvernement du Québec aura le même genre de courage politique, je recommencerai à croire Bernard Landry quand il dit avoir des valeurs socio-démocrates et vouloir s'attaquer à la pauvreté. Mais j'ai l'impression que ce n'est pas pour demain. Je suis prêt à mettre un deux là-dessus… pas d'Extra…

Texte lu à l’émission Samedi et rien d’autre, 1ère chaîne de Radio-Canada, le 23 mars 2001.

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.